Contre la destruction de l’environnement par l’andro-capitalisme : L’ECOFEMINISME

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Interview de Catherine Albertini  par Francine Sporenda

Catherine Albertini est docteure d’Etat en Pharmacie (médaille d’or –majore de sa promotion), elle a également obtenu un DEA de Pharmacologie et Toxicologie Fondamentales (CNRS, Université de Toulouse III), puis soutenu une thèse de Biochimie et Biologie Cellulaire (CNRS Université de Toulouse III) sur des sujets concernant la lutte contre le cancer.

Après un stage postdoctoral à l’Université de Californie à Berkeley, elle a été recrutée par l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) où elle a permis, par son travail, des avancées majeures sur les gènes de résistances aux champignons pathogènes aux fongicides (même si ça n’était pas son domaine de recherche initial).

 Féministe, elle a collaboré au sein du bureau de « Choisir la cause des femmes » présidé par Gisèle Halimi, à la pénalisation des clients de la prostitution, prostitution sur laquelle a écrit de nombreux articles publiés dans les médias en France comme au Québec. Elle a également été à l’initiative de la traduction en Français de l’œuvre majeure de Catharine MacKinnon « Feminism Unmodified » (« Le Féminisme irréductible » aux éditions Des Femmes Antoinette Fouque) en 2005.

Actuellement, elle est chargée d’une mission sur le travail des femmes en agriculture et sur la biodiversité.

FS : Dans votre livre, vous parlez de la pionnière de l’écoféminisme, Françoise d’Eaubonne, qui parle de « prométhéisme » comme caractéristique de l’idéologie mâle. Qu’est-ce que le prométhéisme ?

CA : Dans le mythe grec, Prométhée, un Titan, dans le désir d’affronter Zeus, fait don du feu aux hommes. Il confie ainsi aux hommes le pouvoir divin sur le feu c’est-à-dire la démesure, l’hybris qui le caractérisent lui-même. Le prométhéisme est par conséquent une métaphore du progrès : la maîtrise du feu, mais aussi l’impossibilité de poser des limites, ce qui, aux yeux de Françoise d’Eaubonne, est la marque de ce qu’elle appelle ‘l’idéologie du système mâle’ (il est assez ironique de souligner que la propre fille de la féministe Mary Wollstonecraft, Mary Shelley a écrit « Frankenstein or the Modern Prometheus »).

FS : Considérez-vous, comme Maria Mies, que l’expression « accumulation primitive », phénomène analysé par Marx comme associé aux débuts du capitalisme, est inexacte car le travail « méta-industriel » gratuit des femmes qui en est (selon elle) une composante essentielle, est indispensable au capitalisme de façon permanente ?

CA : C’est Ariel Salleh qui parle de « matérialisme incarné » en résistance au capitalisme patriarcal, et de « travail méta-industriel » qui caractérise toutes les activités accomplies par les populations autochtones (maintien du métabolisme naturel, protection de la biodiversité, fertilité des sols, forêts etc.). Ces actions positives pour l’environnement ne se fondent pas sur des théories mais sur des pratiques acquises au fil du temps, par l’observation, et ne sont pas prises en compte par le capitalisme, exactement comme le travail reproductif et domestique des femmes. L’accumulation primitive concerne davantage le phénomène des enclosures et de dépossession de la paysannerie des terres communales au bénéfice des lords et de l’industrialisation ultérieure de l’agriculture en Grande-Bretagne, puis, plus tard partout en Europe et en Amérique du Nord et, enfin dans les colonies.

Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre la pensée de Marx et d’Ariel Salleh ou de Silvia Federici, à ce niveau (Maria Mies est, elle, très critique :, il est impossible, à ses yeux, de penser les rapports de genre dans le cadre du marxisme). C’est plutôt sur l’aveuglement de Marx au travail domestique et – surtout – reproductif des femmes (totalement gratuit pour le capital comme pour les hommes) que repose la critique de Marx par les écoféministes matérialistes, et sur son idée que l’entrée massive des femmes dans les usines marquera la fin de leur subordination.

FS : Les femmes sont entrées, en plus ou moins grand nombre dans des métiers masculins – mais les hommes restent presque totalement en dehors des métiers féminins – soin et services. Et les femmes n’ont pu entrer dans ces métiers masculins qu’en déléguant leurs tâches « féminines » à des femmes prolétaires ou issues de l’immigration. Vos commentaires ?

CA : Les femmes ne sont entrées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale dans les métiers masculins qu’à la marge. En majorité, les femmes occupent toujours des travaux associés à la ‘domesticité’ à l’extérieur de leurs foyers : caissières, secrétaires, infirmières, aides ménagères, assistantes sociales, institutrices voire médecins ou professeurs, métiers tournés vers le ‘care’. Dès qu’une profession se féminise elle est dévalorisée, c’est actuellement le cas pour les enseignantes. Au sein de l’université, les places les plus prestigieuses sont encore occupées par les hommes en droit ou en médecine, et ne parlons pas des grandes entreprises ni même de la représentation politique (en France et dans les pays d’Europe de l’Est et du Sud). Ni de l’organisation de la société : les hiérarchies sociales et les compétitions n’ont pas été décidées par les femmes.

La délégation des tâches domestiques à des femmes le plus souvent issues de l’immigration légale ou clandestine est liée à la double (voire à la triple journée) des femmes qui ont des enfants et une profession les obligeant à être à la « hauteur » de leurs collègues masculins, c’est-à-dire condamnées à en faire plus (une étude de la revue ‘Nature’ d’il y a une quinzaine d’années montrait que les femmes devaient être 2,5 fois plus productives que leurs collègues masculins pour obtenir le financement de leurs recherches ou des promotions équivalentes). Des mesures ont été prises pour améliorer l’égalité entre les femmes et les hommes mais elles ciblent surtout les ‘femmes dociles’ prêtes à accepter le rôle que les hommes veulent leur faire jouer (même contre les femmes elles-mêmes, souvent leurs subordonnées) que les femmes revendicatrices, qui sont de « mauvaises femmes » (au regard des critères associés à la féminité) et, donc, les féministes. Paradoxalement, les moins féministes des femmes bénéficient des revendications féministes.

Les femmes parmi les plus précaires n’ont pas la possibilité de faire travailler d’autres femmes à leur domicile, elles ont donc l’entièreté du fardeau, à la fois domestique et professionnel.

De plus, de nombreuses entreprises ne sont pas très regardantes sur le statut légal des immigrées qu’elles embauchent pour nettoyer les bureaux et les toilettes – qu’elles sous-payent et qui ne se risqueront pas à oser se plaindre (il en va de même pour les hommes immigrés qui occupent les postes dévalorisés pour les hommes tels que : vigiles, éboueurs, manutentionnaires, livreurs, couvreurs etc.).

Sans compter l’Industrie du sexe et la traite des femmes et des enfants, mais là, c’est un autre problème lié à la domination masculine et qui ne concerne qu’indirectement les femmes qui travaillent.

FS : Vous dites que la gauche et les mouvements écologistes ne sont pas assez critiques de la domination masculine. Peut-il y avoir une écologie cohérente sans critique de la domination masculine ?

CA : Puisque la domination masculine est fondée sur la dualité nature/culture et leur hiérarchisation, les femmes étant associées à la nature et à sa supposée passivité, les hommes à la culture, à la technique, à l’innovation et au progrès, alors la réification des femmes et de l’environnement sont les conséquences directes de cette domination.

L’exploitation de la nature considérée comme un don sans valeur correspond à sa maîtrise. La maîtrise est une qualité liée à la raison depuis Descartes. C’est ce que Françoise d’Eaubonne qualifie de prométhéisme : la perte du sens des limites. La domination ne connaît pas la notion de limites. Plus que les écologistes eux-mêmes (qui, bien souvent cherchent des solutions techniques du style voiture électrique ou éolienne), les écoféministes se rangent davantage du côté des peuples qui ont toujours su se « limiter » en envisageant la vie humaine et l’environnement de façon holistique comme un cycle où tous les êtres vivants humains, animaux, plantes, micro-organismes sont interdépendants. Elles considèrent donc que l’écologie doit prendre en compte les connaissances « indigènes » (il y a de plus en plus de « scientifiques » qui appellent à la reconnaissance des savoirs indigènes – notamment leur sens de l’observation fine – pour la protection de l’environnement et la prédiction des changements climatiques) et renoncer à la domination masculine, à ses hiérarchies et à la maîtrise qu’elle suppose.

FS : L’empowerment des femmes par les grandes organisations internationales (Banque mondiale, Fond Monétaire International etc.) n’est pas un succès. Vous dites que l’organisation néo-libérale du système mondial de production est incompatible avec l’égalité homme-femme. Pourquoi ?

CA : L’empowerment des femmes est devenu, au niveau international, un synonyme de développement, les femmes doivent être intégrées à l’économie formelle. Mais il faut bien prendre conscience que le développement n’a pas de signification quand des intérêts financiers sont à la manœuvre. Le développement se fait toujours aux dépens du plus grand nombre dans un monde fini, et fabrique donc de la pauvreté et du sous-développement (même dans les pays « riches ») et, pour beaucoup, le développement est une violence qui conduit à des guerres. L’accaparement des terres par des groupes agro-industriels ou miniers se fait au détriment de la petite paysannerie et, notamment des femmes, quand les hommes migrent pour avoir du travail dans les villes (dans leur pays d’origine, à l’étranger ou dans des pays du Nord). Les femmes ne sont pas « empouvoirées » mais dépossédées, dans ces contextes où elles ont perdu des droits coutumiers sur la terre et donc sur la gestion de leur environnement. Elles aussi doivent souvent migrer, ou « sous-vivre » (je préfère ce néologisme à survivre) avec leurs enfants, en travaillant sur les terres de grands propriétaires où elles subissent fréquemment des abus sexuels, ne serait-ce que quand elles demandent un emploi ou réclament leur salaire.

L’index élaboré par les grandes institutions internationales (avec elles, il faut toujours tout quantifier) pour mesurer l’empowerment des femmes est, à cet égard, éloquent : en 2017, le Nicaragua était considéré comme un pays aussi égalitaire que les pays du Nord de l’Europe, ce qui a bien fait rire les nicaraguayennes qui n’ont pas le droit d’avorter et sont fréquemment victimes de violences physiques et sexuelles.

FS : Le marxisme peut-il être une réponse adéquate à l’andro-capitalisme, et pourquoi ?

CA : Si l’on s’en tient à un article de John Bellamy Forster (« Karl Marx et l’exploitation de la nature », 2010), Marx avait anticipé l’épuisement des sols par l’agriculture industrielle en Angleterre. « L’antagonisme entre la ville et la campagne, et la rupture métabolique qu’il entraînait étaient également évidents au niveau mondial : des colonies entières voyaient leurs terres, leurs ressources et leur sol volés pour soutenir l’industrialisation des pays colonisateurs. « Depuis un siècle et demi, écrivait Marx, l’Angleterre a indirectement exporté le sol irlandais, sans même accorder à ceux qui le cultivent les moyens de remplacer les composantes du sol ».

Ce qui est nécessaire c’est d’aller au-delà de Marx – sans ignorer Marx – et c’est ce que promeut l’écoféminisme, il n’y a pas de priorité dans les luttes. Le capitalisme va dans le mur et emporte avec lui l’humanité. Les écoféministes l’ont compris. Elles insistent sur la nécessité de prendre en compte le travail productif, reproductif et « méta-industriel » seuls capables de répondre aux besoins de tous les habitants de la planète. Et instaurer des rapports de force par des luttes sera toujours nécessaires car rien ne tombera jamais du ciel. Les femmes savent se mettre en mouvement, surtout dans les pays où elles ont une longue tradition de rencontres et d’échanges, pour assurer les besoins de leurs enfants et des plus âgés. Ça peut paraître essentialiste mais ce sont des relations de solidarité et de réciprocité dans lesquelles les hommes peuvent s’engager aussi. La cuisine et l’éducation des enfants sont des activités extrêmement créatives. Il ne faut pas oublier que toutes les cultures n’ont pas autant dénigré les travaux associés au ‘féminin’ que les populations occidentales (et musulmanes) ne l’ont fait.

FS : Partout des femmes se lèvent contre la destruction environnementale de l’andro-capitalisme. Quelles sont les bases idéologiques de ces mouvements ?

CA : Les bases « idéologiques » sont autant de visions du monde, elles sont variées mais toutes reposent sur la volonté de recréer des communs, notamment des terres communales, sur la coopération entre femmes et, la volonté de maintenir ou de restaurer des systèmes agricoles favorisant la biodiversité afin de lutter contre la faim qui leur est imposée par le développement. Donc, elles sont anticapitalistes, elles s’opposent au capitalisme des « enclosures » qui leur a été imposé de l’extérieur et qui s’est maintenu pendant et après la colonisation.

En Amérique latine, les zapatistes ont revendiqué des droits sur leurs terres et mis en avant leur identité indigène, les femmes ont joué un grand rôle dans la rébellion et obtenu « les droits révolutionnaires des femmes ».

La Via Campesina, en lien avec la Marche Mondiale des Femmes, lutte dans une soixantaine de pays contre le capitalisme agro-industriel et pour la souveraineté alimentaire, fondée sur l’agroécologie, l’indigénéité, et surtout sur l’égalité entre les sexes afin de faire reconnaître le rôle crucial des femmes dans les systèmes alternatifs de production d’aliments appropriés aux diverses cultures. La cuisine est une composante essentielle de l’identité culturelle ainsi que Lévi Strauss l’a souligné. Et on peut donc en déduire que contrairement au dualisme nature/culture dans sa version occidentale, les femmes ont co-créé la culture.

En Inde, le mouvement Chipko, inspiré par la non-violence prônée par Gandhi, a eu pour base, la lutte de femmes, pour la plupart illettrées, contre la déforestation qui menaçait les conditions de subsistance alimentaire de leurs familles, en refusant le marché de dupes du travail salarié et la hiérarchie entre travail salarié et non salarié – ce que beaucoup d’hommes ne voyaient pas.

Le mouvement de la Ceinture Verte au Kenya, par le biais de la reforestation d’arbres « en l’honneur des femmes » a fini par devenir un mouvement politique en défense de la démocratie, du pluralisme politique et pour la paix, car la perte d’accès à des ressources naturelles (eau, petit bois, lopins de terre à cultiver) conduit à des conflits. Son succès est dû en grande partie, à l’activisme pugnace de Wangari Maathai pour la cause des femmes et de la biodiversité.

En Papouasie Nouvelle-Guinée, les femmes se sont opposées – soutenues en cela par l’armée et les étudiants – à la vente de leurs terres communales à de grands groupes internationaux venus « aider les indigènes à se développer » mais plutôt enclins à forer leurs ressources minières ou à pratiquer des monocultures pour l’exportation…

Les femmes qui se rassemblent pour mettre en commun leurs faibles revenus, et qui en recrutent d’autres depuis l’Afrique du Sud à plus de 30pays, afin de pratiquer l’entraide – au jour le jour – et de construire des projets sanitaires ou agricoles sont aussi des héroïnes qui recréent des solidarités internationales en défiant la finance. Elles ont démontré qu’elles étaient capables de gérer leur argent, d’anticiper des crises et en ont tiré une immense fierté tout en améliorant leur statut social.

Le point commun à tous ces mouvements, c’est que ce sont les femmes qui sont en première ligne pour contrer les dégâts du néolibéralisme qui recolonise la planète. Ces femmes, qu’elles soient éduquées ou non, sont capables de comprendre que la globalisation, notamment de l’agriculture et de l’alimentation, les dépossède de leurs terres, de leurs savoirs culinaires et agricoles pratiques, de leur souveraineté alimentaire et de leur culture, et que les conséquences sanitaires de cette globalisation sont catastrophiques (carences, obésité, maladies métaboliques et famines). La culture et les traditions ne sont pas forcément rigides mais évolutives : il y a une forme de plasticité adaptative de la culture. De plus, culture et biodiversité sont intimement liées, ainsi que l’a souligné Patricia Howard (2010) : moins il y a de cultures différentes, plus la biodiversité est menacée.

Lorsque leurs luttes sont victorieuses, les femmes gardent des droits et/ou en gagnent de nouveaux, et ce pour le bien collectif et non pour elles seules. C’est tout l’intérêt de l’écoféminisme quelle que soit la forme qu’il prenne. Un aspect typique de ces mouvements de femmes est le « ludique » évoqué par Françoise d’Eaubonne : elles organisent des fêtes, des festivals d’échanges de semences qu’elles ont elles-mêmes sélectionnées, des cafés ethniques où elles proposent des recettes locales etc…

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2021/09/18/contre-la-destruction-de-lenvironnement-par-landro-capitalisme-lecofeminisme/

De l’autrice :

Catherine Albertini : Résistances des femmes à l’Androcapitalisme. Le nécessaire écoféminisme

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/03/04/des-revoltees-contre-le-poubelien-superieur-ou-landrocapitalocene/

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2 réponses à “Contre la destruction de l’environnement par l’andro-capitalisme : L’ECOFEMINISME

  1. Catherine ALBERTINI

    Je voudrais préciser qu’à mes yeux l’écoféminisme n’a rien à voir avec le post-modernisme…. Quitte à passer pour une horrible TERF.

  2. Les femmes ne sauraient être que des victimes, dans les lieux de travail c’est la subordination qui règne, et pour gagner par rapport à un patron ou une patronne il vaut mieux être unis. Par contre les femmes doivent avoir toute leur place dans la lutte et s’il le faut se regrouper sur les revendications qui sont les leurs propres et y gagner au moins quelques uns de leurs collègues hommes

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