Contre l’invisibilisation des femmes : DEMASCULINISER LE LANGAGE

Interview de Geraldine Franck par Francine Sporenda

Géraldine Franck est une militante égalitariste principalement engagée sur des thématiques féministes, antispécistes et pour les droits des personnes qui vivent à la rue. Elle est l’une des autrices du livre « Droits humains pour toutes » qui vient de sortir aux éditions Libertalia.

FS : Selon l’Académie française et les milieux conservateurs, l’expression « Droits de l’homme » ne doit pas être changée en « Droits humains » – alors que pratiquement tous les pays signataires de la Déclaration des Nations unies en 1948 l’ont fait. A quoi attribuez-vous cette résistance franco-française à cette formulation moins androcentrée ? Attachement à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ?

GF : En 1948, il y a bien eu cette volonté consciente de la France et de certains pays francophones dans son sillage de traduire « Human rights » par « droits de l’Homme » au lieu de « droits humains » qui aurait dû s’imposer. Cela permettait effectivement de marquer l’attachement de la France à sa déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, oubliant au passage que si cette déclaration était progressiste pour les hommes, elle ne l’était pas pour les femmes. C’est une forme de « cocoricoco » mal placée : on rappelle, à soi et aux autres, qu’on a été parmi les premiers à revendiquer des droits fondamentaux mais on occulte aussi que ces droits réservés à certaines catégories étaient honteusement discriminants.

Comme l’explique Ségolène Roy dans son texte: « Utiliser le masculin, ambigu, comme « neutre », contribue à rendre la domination masculine, et les femmes, invisibles. Rappelons que dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, le mot « homme » n’avait rien d’universel : ces droits n’étaient accordés à aucune femme, pas plus qu’aux hommes des colonies ou à ceux disposant de revenus jugés insuffisants. Le suffrage dit « universel » et mis en place en France sous la IIe République, en 1848, était spécifiquement masculin et excluait les « indigènes » des colonies. Seul le suffrage « universel » de 1944 s’est ouvert aux femmes, en excluant toujours les « sujet·tes » de l’Empire colonial français et les mineur·es. En utilisant le terme « universel » sans prendre en compte la réalité des dominations en jeu, on les rend invisibles ».

FS : Pourquoi l’argument que le mot « homme » avec un H majuscule (dans « Déclaration des droits de l’Homme ») « contient » les femmes n’est-il pas recevable ?

GF : On a tendance à considérer comme normal ce qui en fait n’est pas normal mais habituel. Nous avons ainsi pris l’habitude de nous voir imposer le masculin universel. Il suffit de retourner la règle pour se rendre qu’elle est à la fois ridicule et injuste. Est-ce que les hommes accepteraient qu’on parle des « Droits de la Femme » et que la F majuscule symbolise leur inclusion ?

Comment savoir si on parle des hommes ou des Hommes au sens supposément générique ? A l’oral on précise rarement « avec H majuscule » et même à l’écrit, cette majuscule est souvent zappée. Il est évident que, si j’évoque les « hommes préhistoriques », mes représentations mentales vont pencher vers davantage de figures masculines. Il suffit de parler « d’humains préhistoriques » pour que des représentations féminines s’activent également. Quand je lis dans un article de vulgarisation scientifique « la consommation de tel produit induit tel risque de santé pour les hommes », les hommes peuvent savoir qu’ils sont concernés, mais moi, en tant que femmes, comment puis-je savoir si ce risque est pour les hommes de sexe masculin ou pour l’ensemble des êtres humains ?

FS : Est-ce que vous pouvez expliquer cette affirmation: « le terme « homme » induit des représentations masculines ? »

GF : Le générique masculin active en effet moins de représentations féminines qu’un générique épicène. Le générique masculin est donc loin d’être aussi neutre que certains l’affirment. Rendre visible le féminin dans la langue, c’est rendre visibles les femmes. Un travail de Markus Brauer et Michaël Landry démontre cette relation : « L’utilisation du générique masculin, plutôt qu’une formulation épicène, diminue la probabilité que les gens nomment une femme quand on leur demande quel(s) candidat(s) ils verraient volontiers au poste de Premier ministre et d’énumérer leurs héros et leurs artistes préférés. […] Finalement, le générique masculin incite les gens à penser qu’un groupe de personnes contient moins de femmes quand en réalité aucune information sur la composition de genre du groupe en question n’a été donnée. Le générique masculin est donc loin d’être aussi neutre que certains le pensent. En comparaison à d’autres types de générique, l’utilisation du générique masculin augmente la probabilité que les gens pensent aux hommes plutôt qu’aux femmes. L’effet du type de générique est de taille considérable. En moyenne, 23% des représentations mentales sont féminines après l’utilisation d’un générique masculin, alors que ce même pourcentage est de 43% après l’utilisation d’un générique épicène. La différence varie presque du simple au double ».

En résumé : le « générique masculin » active des représentations plus masculines que féminines. Il ne suffit donc pas d’invoquer l’absence d’ambiguïté de la règle grammaticale du générique masculin et d’insister sur le fait que le masculin est le genre non marqué pour trancher le débat. Lorsqu’on accepte cette règle grammaticale, cela se fait nécessairement au détriment des femmes.

FS : Pourquoi ce refus de féminiser les professions prestigieuses ?

GF : Des études ont pu établir que lorsqu’une profession se féminise, comme cela a été le cas pour les avocat-es, l’appellation masculine du métier a tendance à s’imposer comme pour gommer la représentation des femmes. Il existe évidemment des exceptions, exceptions qui sont habituellement liées à l’absence de prestige du métier. On veut bien d’une maîtresse d’école mais c’est plus dur d’accepter une maîtresse de conférence.

Éliane Viennot nous questionne : « Lorsque l’on présente aux enfants une liste de professions au masculin ou au féminin, et qu’on leur demande de dire lesquelles pourraient leur convenir, les petits garçons choisissent d’emblée les professions nommées au masculin et les petites filles celles qui sont nommées au féminin. Alors que si la liste présentée comprend les deux noms (pompier, pompière), les enfants se projettent avec beaucoup plus de liberté dans toutes les professions. Alors, est-ce que vraiment, avec toutes les preuves qu’on a que le masculin générique ne l’est pas, qu’il favorise les stéréotypes, qu’il participe de l’invisibilisation des femmes et de leur sous-estimation, on va renoncer à dire quelques mots de plus juste parce que c’est un peu plus long ? Est-ce qu’on va conforter l’inégalité pendant encore cinq cents ans sous un prétexte aussi dérisoire ? »

FS : Que pensez-vous de la résistance suscitée par la démasculinisation du langage, et de l’absurdité des arguments qui justifient cette résistance (« dans « écrivaine », on entend « vaine », ce n’est pas beau »; « péril mortel » etc.) ?

GF : Franco-allemande de naissance, j’ai été scolarisée dans un établissement bilingue avec des cours intensifs d’allemand. Un jour, en cours, un élève a dit au professeur d’allemand « quand même, cette langue n’est pas très jolie ». Ce prof lui a répondu : « Je ne comprends pas ce critère soi-disant esthétique des langues qui seraient belles ou non à écouter, moi cette langue, elle me permet de m’exprimer, elle m’offre des mots qui me parlent, qui traduisent ce que je sais, ce que je ressens et cela me permet de l’aimer sans aucune considération esthétique ».

Cet échange m’a marquée parce que c’est ce que je ressentais : le plaisir de vivre dans une famille bilingue et de pouvoir piocher dans les deux langues pour employer le terme qui traduit le mieux, avec le plus de précision ce que je pense ou ressens. Certains mots me font frissonner parce que leur emploi permet d’énoncer clairement les choses, comme féminicide, pédocriminel – et non pédophile – ou encore sentience. Tous ces mots, importants, parce qu’ils nous permettent d’avancer vers plus d’égalité, plus de justice sociale ont été portés par des militant-es et ont finalement été intégrés au langage courant. Comment dénoncer les meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes si on n’a pas de terme adapté ? On avait déjà infanticide, parricide (qui vaut injustement pour les deux parents, père comme mère) mais il a fallu batailler pour que « féminicide », qui est un mot politisé, vienne remplacer le « drame conjugal » dans la rubrique « faits divers ». C’est parce qu’on avait ce mot qui dit que ce sont spécifiquement des femmes qui sont tuées parce que ce sont des femmes (dans le double sens d’individu féminin et de compagne d’un homme) que les féministes ont pu obtenir que la question des féminicides soit (un peu) mieux prise en considération par la classe politique et traités de manière plus respectueuse par les médias.

La sentience aussi est un terme important pour la féministe antispéciste que je suis : en tant que végane antispéciste, je ne défends pas « la vie » car cela pourrait vite tourner à des dérives contre l’IVG ou encore pour la protection des plantes « organismes vivants ». Je défends « la sentience » des personnes animales, c’est à dire leur capacité à éprouver des choses subjectivement, à avoir des expériences, à ressentir des émotions, de la douleur au plaisir.

FS : La langue française est non-seulement androcentrée, mais elle est également très misogyne. Pouvez-vous donner des exemples ?

« Droits de l’homme » n’est qu’une expression au milieu d’un système linguistique sexiste. Comme le démontre la sociolinguiste Claire Michard dans « Humain/Femelle de l’humain. Effet idéologique du rapport de sexage et notion de sexe », même l’écriture inclusive est loin de résoudre les problèmes que pose le sexisme dans la langue : « les marques du sexisme sont beaucoup plus nombreuses que celles du genre grammatical, mais elles sont souvent moins perceptibles que l’absence de termes de profession de genre féminin ». À titre d’exemple, lorsqu’on a, côté masculin, deux termes pour désigner l’enfant mâle (garçon) et l’humain mâle (fils), on ne dispose que d’un terme côté féminin (fille). Idem pour humain mâle (homme) et époux (mari) vs humain femelle (femme) et épouse (femme).

Je pense aussi souvent à tous ces animaux femelles qu’on ne peut plus citer parce qu’ils permettent de désigner des femmes en les sexualisant : chienne, cochonne, tigresse. Il y a aussi toutes ces insultes ou ces qualificatifs péjoratifs qui n’ont pas vraiment d’équivalent masculin : diva, mégère. Et que dire du fait que parmi les pires insultes en langue française il y ait « enculé » (donc le fait d’être pénétré comme le sont habituellement les femmes) et « fils de pute » (rien ne va dans cette insulte mais ce serait trop long à développer).

FS : Un des arguments de ceux qui refusent d’adopter l’accord de proximité et la féminisation des noms de professions est-ce que le combat féministe pour une démasculinisation de la langue est une cause mineure et que les féministes devraient plutôt se battre pour des objectifs plus importants comme l’égalité des salaires. Que répondez-vous à ça ?

GF : Il y a plusieurs années j’avais lu un témoignage d’une femme très engagée qui avait milité pour de nombreuses causes. Elle racontait que, quand elle parlait de combats écologiques ou sociaux, on ne lui opposait jamais qu’il y avait des causes plus importantes. Par contre, dès lors, qu’elle s’engageait pour des causes féministes on lui rétorquait au choix soit « et les hommes ? » soit « il y a plus important ! ». Cet argument est absurde, il y a toujours plus important. Si on considère qu’on doit s’occuper de manière exclusive de choses importantes alors fermons tous les clubs de sport, tous les espaces de loisirs. Ce n’est pas anodin qu’on vienne constamment attaquer le combat pour la démasculinisation de la langue en arguant du fait qu’on devrait prioriser d’autres combats. La réalité, c’est qu’on ne nous demande pas réellement de nous engager pour autre chose, cela traduit uniquement la volonté de garder une langue où le masculin l’emporte. 

La langue structure notre pensée, influence nos représentations à chaque instant. C’est un bastion important de la domination masculine. D’ailleurs les résistances opposées à une langue plus inclusive le prouvent ! Si c’était réellement pas important, nous aurions déjà obtenu gain de cause et des artistes comme Typhaine D ne seraient pas clouées au piloris par des journaux comme Causeur ou cyber-harcelée comme elle l’a été pour sa remise en question du masculin qui l’emporte. 

FS : « Le masculin est générique, le féminin est particulier », est-il dit dans le livre, « la classe des hommes s’est approprié l’universel ». Que valent ces prétentions à l’universalité quand elles excluent des pans entiers de la population (noir-es, femmes, etc) ? Est-ce que l’universalisme est quelque chose qui vous appartient ou est-ce un objectif que l’on cherche à atteindre ?

GF : Il n’y a pas de position neutre en vrai. Mais la norme ne se nomme pas, c’est en cela qu’on reconnaît sa position dominante. On va préciser de quelqu’un-e qu’elle ou il est homosexuel-le, cette précision n’est pas apportée lorsque la personne est hétéro. Lorsque des minorité-es ou des minorisé-es accèdent à un poste prestigieux, on va retrouver des articles qui parlent de « premier noir qui exerce tel métier » ou encore « les premières femmes dans l’espace ». Au passage, ces personnes perdent leur prénom et leur nom et sont réduites à cette caractéristique qui est censée les représenter toutes entières : le fait d’être noir-e ou femme. Un homme blanc n’est jamais réduit au fait d’être homme ou blanc. Lorsque les gens me questionnent « Cela fait longtemps que tu es végane ? » Je réponds puis parfois j’interroge à mon tour : « Et toi, tu as toujours été omnivore ? ». Cela permet de rappeler qu’il n’a pas de situation « normale » qui ne mériterait pas d’être nommée vs une situation de « déviation » par rapport à cette norme à laquelle les individus peuvent être réduits et devoir s’en expliquer.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2020/07/12/demasculiniser-le-langage/


Droits humains pour tou·te·s. Ouvrage coordonné par Géraldine Franck, elle-etait-une-fois/


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2 réponses à “Contre l’invisibilisation des femmes : DEMASCULINISER LE LANGAGE

  1. Il y a une classe des hommes ? une classe des femmes , je croyais qu’il y avait des classes sociales mais il semble qu’elles n’intéressent plus personne

    • Des feministes parlent de « classe » d’hommes et de « classe » de femmes
      cela ne nie pas les classes sociales

      il faut prendre en compte les hiérarchies sociales, les hiérarchies sexuées, les hiérarchies raciales, etc
      l’imbrication concrète et historique des rapports sociaux de classe, de sexe, de race dans chaque situation

      et en effet si certain·es négligent les classes sociales, d’autres oublient les autres dimensions de la réalité sociale…
      et dans le cas du langage, le refus de parler de droits humains, le maintien du soi-disant masculin générique participe de l’invisibilisation des femmes…

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