MERES SOLOS : reconnaître le travail gratuit des femmes

Interview de Samira el Ayachi par Francine Sporenda

Samira el Ayachi est romancière. Son dernier roman, « Les femmes sont occupées », vient de paraître aux éditions de l’Aube.

FS : Dans votre livre, vous parlez du stress d’élever un enfant seule, du manque de sommeil, des cauchemars, de l’épuisement physique (la narratrice n’a plus ses règles), du fait que cette mère est en permanence au bord du burn out. Pensez-vous que le fait d’élever un enfant seule puisse aller jusqu’au PTSD ?

SEA : Dans ce roman, il s’agit d’un premier enfant, et d’un enfant en bas âge. Et bien sûr qu’il y a des risques pour la santé de la mère. Le problème, c’est que ces mères n’ont même pas la possibilité, le temps de prendre soin d’elles et de leur santé, en particulier dans certaines circonstances. Automatiquement, le fait qu’elles doivent travailler pour gagner leur vie et s’occuper de cet enfant quand elles sont seules, avec des projets et des objectifs personnels à mener, quand on ajoute à ça le fait qu’il y a une violence patriarcale à laquelle toutes les femmes sont confrontées, dans le cadre du travail, dans le cadre d’une vie citoyenne, quand il faut assumer cette charge mentale et la charge très concrète du soin de l’enfant, je me disais que dans cette situation, la femme est soumise à plusieurs rythmes ou vitesses extérieures. C’est-à-dire qu’à la fois, elle subit une forme d’accélération du temps, une demande de productivité, professionnellement elle doit travailler dans la rapidité, elle est soumise à cette temporalité-là. Et puis il y a la lenteur et l’espace-temps qu’exige un enfant. Il faut réussir à jouer dans plusieurs espaces-temps. Donc, dans le roman, ce que je voulais montrer, c’est comment une femme, la narratrice, au moment où elle se retrouve seule avec un enfant, va réaliser ce qu’on attend de la femme contemporaine. D’abord assurer dans la sphère privée, dans la sphère domestique en priorité, et en plus d’agir dans la sphère publique, avoir un métier, avoir un travail, etc. Toutes les femmes doivent assumer plusieurs vies, et même si c’est masqué par la conjugalité, pour la femme seule, c’est vraiment patent. Elle nous révèle cette réalité que d’autres femmes, même si elles sont en couple, vivent aussi. C’est mis à nu, c’est violent, c’est clair.

C’est ce que dit la narratrice : il y a beaucoup de mères célibataires en couple. La raison pour laquelle j’ai voulu écrire ce roman, c’est qu’à la fois, il y a un silence structurel autour du sujet – parce que justement les femmes sont occupées – trop occupées pour réfléchir à leur condition d’un point de vue politique. Elles sont trop employées à survivre pour réfléchir à leur condition et faire la révolution, leur condition ne leur permet pas d’avoir du recul, parce que c’est une situation de survie permanente : on parle de 3 millions de personnes dans cette situation en France.

FS : Dont beaucoup vivent en dessous du seuil de pauvreté.

SEA : Près de la moitié vivent en dessous du seuil de pauvreté. C’est un scandale moderne : la moitié de ces femmes – et des enfants. Beaucoup sont en souffrance mais n’ont même pas le temps de prendre soin de cette souffrance, tant du point de vue individuel que collectif et politique.

FS : Dans le roman, vous dites que le père de l’enfant a complètement disparu, et que certains jours, la narratrice n’a plus la force de faire à manger, qu’elle nourrit son enfant avec des chocapix. Les mamans solos débordées se reprochent souvent d’être de mauvaises mères, de ne pas en faire assez pour leurs enfants, de ne pas être une mère instagram parfaite. Est-ce que c’est ce que ressent votre héroïne ?

SEA : La narratrice, elle est sans cesse tiraillée entre la figure de la femme parfaite, la figure de la mère parfaite, la figure de la professionnelle parfaite, il y a tous ces rôles prédécoupés, mais en réalité, la question est la suivante : quelle place notre société occidentale fait-elle à la vulnérabilité ? Finalement, il n’y a pas de place, il n’y a de place que pour la superwoman dans l’imaginaire. On attend de la femme qu’elle assure sur tous ces plans, donc c’est une forme d’attente surhumaine, qui dépasse ce qu’une femme est capable de faire.

FS : On n’est jamais à la hauteur de cette image idéale, on ne peut pas l’être.

SAE : Non, ça reste une représentation, une fiction, la femme parfaite est une fiction. Et je crois que c’est le capitalisme qui a largement fixé cette image de la femme productive, a calqué les valeurs masculine virilistes sur les femmes, sauf qu’être mère demande du temps, c’est le contraire de la productivité, c’est l’espace de la non-productivité, c’est l’espace de l’enfance, c’est l’espace de la lenteur. Et dans le roman, il y a toujours le spectre de cette femme de fait divers, qui abandonne ou maltraite ses enfants, qui fait office de repoussoir, mais en réalité, il y a la femme fragile derrière la femme forte, et cette expérience d’être une mère seule va l’obliger à faire un voyage intéressant pour elle, va l’obliger à aller chercher en elle des potentialités qu’elle ne pensait pas avoir. Il y a une réelle puissance des femmes, des mères, qui fait peur à la narratrice, qui fait peur à la société, qui fait peur aux hommes. Il y a une obsession du corps de la femme, une obsession de le contraindre, de contraindre la femme depuis des millénaires, d’approprier cette puissance qu’elle a, qui fait peur aux hommes et qui est en tout cas largement exploitée pour servir la société et faciliter le travail des hommes, puisque les carrières masculines se construisent sur le travail bénévole et gratuit des femmes…

FS : Le monde repose sur ce travail bénévole et gratuit, s’il fallait payer la dizaine de trillions d’heures de travail bénévole et gratuit des femmes, les sociétés seraient rapidement en faillite.

SEA : Exactement, on est seulement en train de découvrir, de mettre en lumière, ce travail gratuit de la mère, de la femme de… Qui reconnait aujourd’hui ce travail gratuit des femmes sur lequel les carrières des hommes sont bâties ? Ce roman, j’ai voulu l’écrire parce que, au-delà du drame et de la situation intenable que vivent les mères solos et leurs enfants en France et dans le monde, ce dont je voulais parler, c’est qu’on est collectivement coupé-es de l’apport de ces femmes, de leur travail, de leur contribution au monde, on est coupé-es de leur participation à l’espace collectif, elles sont cantonnées à s’investir dans la sphère privée et domestique, sans aucune reconnaissance sociale.

FS : Vous dites dans le roman: « il y a une épidémie de largage de mères en ce moment », et vous ajoutez « la seule solution, c’est l’acte préventif, autrement dit l’avortement ; fallait y penser avant ». Ces propos un brin provocateurs signifient-ils que vous faites partie de ces mères, de plus en plus nombreuses, qui ont le courage de piétiner la sacralisation de la maternité et de dire ouvertement que, si elles aiment leur enfant, elles détestent les lourdes corvées qu’elles doivent assurer ?

SEA : En fait, il y a quelque chose de nouveau qui se passe dans notre société, c’est que depuis l’invention de la pilule et de l’avortement, la question du choix des femmes se pose pour notre espèce. La société présuppose que les femmes vont vouloir continuer à avoir des enfants, elle se repose sur elles de la charge mentale de la contraception et de l’enfantement, elle présuppose que, si une femme a un enfant, c’est vraiment qu’elle l’a voulu. Et on dispense complètement les hommes et les pères de cette charge mentale liée à la contraception, à la sexualité. Les jeunes filles commencent penser à très tôt aux règles, à la contraception, à l’avortement, à toutes les conséquences de la sexualité, elles les gèrent seules, et c’est une charge mentale. Ce dont j’ai aussi voulu parler, c’est la dimension économique, c’est qu’il y a une précarité sociale et économique des femmes, vu le travail bénévole qu’elles fournissent. Si les femmes le pouvaient, elles feraient ce que font les hommes : elles délégueraient ces tâches, et c’est ce que font celles qui ont les moyens : elles ont une femme de ménage. Ce qui est demandé aux femmes dans cette fenêtre entre 30 et 40 ans, c’est intenable : c’est une fenêtre de temps où elles doivent tout assumer, avec des moyens économiques moindres, parce qu’elles ont des salaires inférieurs aux hommes, et que ce travail bénévole pour les autres est un handicap. Et oui, je lève des tabous.

FS : Notre société part du principe que les femmes seront toujours prêtes à assumer ce fardeau du travail bénévole et de la maternité. Et ce que je trouve intéressant, c’est que dans beaucoup de sociétés, les femmes sont en train de s’éloigner discrètement, à petits pas, de la maternité. Au Japon, qui est un pays très patriarcal, il y a de plus en plus de femmes qui décident de ne pas se marier et de ne pas avoir d’enfants. Parce que, dans ce pays, si elles se marient, elles doivent avoir des enfants, et si elles ont des enfants, on attend d’elles qu’elles abandonnent leur travail et qu’elles se consacrent entièrement à la maternité. On ne leur permet même pas de concilier les deux. Il y des femmes qui disent non à cette obligation. Il y a de plus en plus de femmes, surtout dans les pays occidentaux, qui désertent, qui désertent la maternité, c’est intéressant à constater pour se consacrer à une carrière professionnelle ? Pour moi, la difficulté, c’est qu’elles soient obligées de faire un choix : être obligées de faire un choix parce qu’on n’arrive pas à mener de front carrière professionnelle et maternité, c’est ça qui me pose problème. Parce que les hommes, eux, ne se posent pas ces questions.

FS : Absolument. On ne demande jamais à un homme comment vous conciliez votre carrière et la paternité !

SEA : Oui toute la charge du choix de la maternité repose sur la femme, en plus de la contraception. On avait fait des tests pour des contraceptifs masculins, mais ils ne s’y sont pas intéressés longtemps.

FS : D’après ce que j’ai lu, ces tests auraient été abandonnés parce qu’il y avait des side effects, des conséquences physiques qui étaient désagréables ou négatives pour les hommes. Alors qu’on ne s’est pas beaucoup préoccupé des conséquences désagréables voire dangereuses des contraceptifs-pilule et stérilet-pour les femmes.

SEA : Voilà ! Et ça pose question sur la responsabilisation des femmes d’une part et sur la décharge mentale des hommes sur les femmes d’autre part. Les femmes se retrouvent face à un choix terrible qui est de vivre la maternité, une expérience de vie extraordinaire, un choix de vie intéressant. Mais quoiqu’il arrive, il y a toujours un problème : si elles veulent un enfant, il y a un problème, si elles ne veulent pas d’enfant, il y a un problème ; quoiqu’il arrive, on a toujours quelque chose à dire sur la sexualité des femmes, sur leur utérus, tout le monde a un avis sur la question. Mais la question est ailleurs, et c’est le sujet de mon roman : le travail des femmes. Qu’est-ce que ça coûte à une femme de travailler, qu’est-ce qu’elle doit déployer pour réussir à se dégager du temps pour organiser la garde d’un enfant – et la payer – rien que pour pouvoir travailler ? C’est-à-dire contribuer au monde. Dans le visage du monde de notre époque, il manque quelque chose : l’apport de ces femmes « occupées ». Souvent elles doivent s’organiser entre elles pour y arriver, voire s’exploiter entre elles : la nounou, la baby sitter, la femme de ménage et la belle-mère. Et c’est un monde complètement invisible pour les hommes, inconnu des hommes, à la marge.

FS : Statistiquement, les papas-poules, ce n’est pas significatif, on peut même se demander si cette image d’Epinal n’est pas mise en avant pour occulter le dégagement paternel qui caractérise la paternité moderne.

SEA : Les renoncements des femmes, ce à quoi elles doivent renoncer pour avoir des enfants, on ne les voit pas. Les femmes qui vont arrêter de travailler, puis vont essayer de reprendre, en ayant perdu des années de carrière, perdu des salaires, qui vont faire une formation. Personne ne parle de ces rêves avortés, des projets inaboutis pour avoir un enfant. Alors bien sûr, on va grandir la figure de la mère courage, et ça va être valorisant, mais dans les faits, quels sont les renoncements qui ont dû être acceptés pour être cette mère ? Ca on ne le voit pas. 

FS : Vous écrivez : « les femmes aujourd’hui sont prises entre deux diktats follement contradictoires : « la femme doit s’épanouir hors de l’espace familial pour s’émanciper » et « la femme ne s’épanouit pas si elle n’enfante pas ». Pensez-vous que cette double injonction paradoxale condamne les femmes à l’échec, à l’épuisement et à la confusion en leur proposant un idéal impossible à atteindre ?

SEA : Oui, et avec ces injonctions contradictoires, c’est une sorte de déchirement permanent que les femmes vivent. Une amie me disait qu’elle avait l’impression de n’être jamais complètement là. Elle est avocate et elle a des enfants, et elle vit ça avec une sensation de déchirement permanent entre sa vie professionnelle et sa vie familiale. La femme contemporaine, quoiqu’elle fasse, il y a une sensation d’inachèvement, or c’est la promesse de notre société, que chacun puisse s’épanouir en tant qu’individu, en tant que personne, mais pour les femmes, cette promesse se traduit par le surmenage, l’épuisement et la course après des objectifs impossibles à atteindre. Et la solitude face à ces questions : elle se retrouve seule à devoir gérer ces problèmes, parce qu’on ne veut pas voir la vie de famille en France, ce n’est pas le choix de notre pays. Contrairement aux pays du Nord, où il y a des congés paternité de 6 ou 7 mois.

FS : Mais même quand il y a des congés paternités longs, il y a assez peu d’hommes qui en prennent la totalité.

SEA : Mais quelles politiques propose-t-on pour les mères qui travaillent ? Les femmes doivent absolument cacher leurs problèmes domestiques. On ne veut pas les voir, et il y a certains postes de responsabilités que les femmes ne vont pas pouvoir prendre, à cause de leur maternité. A cause de ce plafond de verre, les femmes vont renoncer d’avance à certains postes…

FS : Ce renoncement, ça arrange les hommes parce que comme ça, ils n’ont pas de compétition au sommet, les femmes n’entrent pas en compétition avec eux pour les postes décisionnels…

SEA : Eh oui, qui trouve-t-on dans les réunions après 18 heures, qui part en déplacement ? Donc d’emblée, la route est barrée pour les femmes…

FS : Et on les vire ou on ne leur donne pas de promotion, parce qu’elles ne peuvent pas rester après 18 heures, qu’elles ne peuvent pas voyager tout le temps ou qu’elles doivent s’absenter parce que leurs enfants sont malades, donc automatiquement, il y a une espèce de filtrage.

SEA : C’est ça. Alors que la société ne fera aucun reproche à un homme qui ne va pas être présent à la fête de l’école de son enfant. Une femme n’a pas été éduquée comme ça, et c’est un idéal historique, c’est un héritage, on pourrait complètement remettre en question les choses, mais il y a toujours un poids qui repose sur la femme, sur la mère, d’être constamment disponible, d’être présente à tous les rendez-vous, il y a certaines choses qu’elle ne peut même pas déléguer, elle va devoir les faire elle-même en plus de son travail, il y a une accumulation de tâches, un empilement de responsabilités. Et évidemment, cet idéal est impossible à atteindre ; en fait certaines femmes l’atteignent, et puisqu’elles l’atteignent, on décide que c’est gérable, et que toutes les femmes peuvent le faire. Et derrière cette image de la mère parfaite, on ne va pas parler de burn out, de surmenage, en tout cas pas d’un point de vue collectif, juste d’un point de vue individuel, on va même dire qu’elle ne sait pas s’organiser. On ne va pas remettre en question cette idée, à savoir que structurellement, tout repose sur les femmes. A partir de ça, les femmes vont développer des stratégies pour tout faire, tout concilier.

FS : Oui, mais comme vous le disiez tout à l’heure, cette organisation impeccable de la superwoman qui concilie carrière brillante et maternité parfaite, ça se fait souvent sur le dos d’autres femmes : sur le dos des nounous, des femmes de ménage – des femmes racisées.

SEA : Complètement : sous-payées, exploitées. L’exploitation des femmes et des mères par les hommes, par le déchargement des hommes, est reportée sur d’autres femmes, encore plus précaires, en descendant l’échelle sociale. Cet idéal, les femmes se donnent beaucoup de mal pour l’atteindre – mais à quel prix !

FS : Et cette superwoman qui va être toute à son travail et toute à ses enfants, la société et ses amies l’avertissent : « ton mari va en avoir marre, il va aller voir ailleurs ». Il y a le fait que cet investissement dans le travail et dans la maternité vont faire disparaître la femme de l’équation, alors qu’une « bonne épouse » doit en plus jouer un certain rôle auprès de son mari, lui accorder de l’attention et du soin, être sexy pour lui…

SEA : Ce qui est troublant dans cette affaire, c’est le sentiment de culpabilité des femmes, leur peur de ne pas être parfaites, elles ont un tel degré de perfectionnisme : elles ne veulent s’engager dans un projet que s’il a 100% de chances de réussir, alors qu’un homme y va s’il en a 60%. Parce que les femmes sont mises en compétition entre elles : qui est la plus belle, qui est la meilleure mère, qui est la femme la plus compétente, et la compétition est d’autant plus dure qu’il y a peu de place pour elles.

FS : Vous notez dans votre livre que, sur les forums de mères solos, on voit assez souvent que, « à la fin, les enfants détestent leurs mères ou les ignorent ». Comment expliquez-vous cette ingratitude de certains enfants envers la mère solo qui s’est dévouée, sacrifiée pour les élever, et le fait que certains passent même du côté du père absent et en ont en tout cas une image idéalisée-justement parce qu’il est absent ?

SEA : Le problème, c’est que quoi qu’il arrive, l’absence d’un des parents, que ce soit le père ou la mère, est une violence pour l’enfant, et la difficulté, c’est qu’on ne peut faire aucun reproche à un père distant, on peut considérer qu’il est occupé par sa vie professionnelle, et de ce point de vue, comme le dit la narratrice, la justice est un homme : elle donne beaucoup de responsabilités à la mère, mais pour le père, pour le parent absent, il n’y a aucune obligation, de voir l’enfant, de s’en occuper : il y a un droit, pas un devoir. Dans des ateliers d’écriture que j’ai donnés, j’ai vu beaucoup de souffrances chez des adolescents, parce qu’ils n’avaient plus de nouvelles de leur père, qui était forcément idéalisé, il est attendu, il est rêvé, il est idéalisé, c’est toujours comme ça. Et avec la mère, qui est la figure d’attachement, l’enfant va être plus dur, elle incarne la banalité du quotidien. Et la narratrice qui a tracé son propre chemin, réalise qu’elle a fait la même chose : le travail de sa mère, qui était toujours là pour elle, était invisible à ses yeux, tandis que si son père arrivait avec un balai, ça suffisait pour qu’il brille à ses yeux. Le travail invisible des femmes, il n’est pas gratifiant, parce qu’il n’est pas vu comme un travail – on dit d’une mère au foyer qu’elle « ne travaille pas ». 

FS : C’est même méprisé.

SEA : C’est méprisé, une femme au foyer, elle ne fait rien, elle n’apporte rien à la société, alors que c’est le contraire. Il faudrait calculer combien ça coûte le travail gratuit des  femmes, il faudrait le valoriser…

FS : Ca a été calculé, il y a des chiffres au niveau mondial qui ont été donnés…

SEA : C’est ce que demande la narratrice : à un moment donné, qui va payer ?

FS : Oui le travail gratuit est méprisé, mais comment tu expliques qu’il y a des enfants de mères solos qui rejettent carrément leur mère ? Alors que celle-ci s’est donné un mal de chien pendant des années pour les élever ? J’ai plusieurs cas autour de moi.

SEA : Oui, j’en connais aussi, une mère qui a élevé son fils seule, et quand il a eu 17 ans, il a voulu aller vivre chez son père et ne vient plus du tout la voir. Je pense que le fait que les choses reposent sur une seule personne durant une grande partie de l’enfance et de l’adolescence, ça va forcément multiplier les sources de conflit, les tensions, c’est logique, c’est mathématique : on peut avoir de bons moments avec une personne avec qui on vit tout le temps, mais il va y avoir des disputes, des mauvais moments. L’enfant parfois sert de monnaie d’échange dans les séparations, et c’est toujours dramatique. Si un enfant est ingrat envers sa mère à ces moments-là, c’est parce qu’il intègre le regard que la société porte sur ces femmes, qui ont toujours été là pour eux, c’est vu comme moins intéressant, moins important que les hommes qui vont travailler à l’extérieur. Il y a une représentation de la femme qui est présente, qui attend, qui est à disposition, c’est Pénélope et Ulysse. Elle n’est pas importante, et pourtant, c’est grâce à elle que la société tourne. La personne présente est moins importante que la personne absente. La narratrice dit à un moment : « ce n’est pas juste pour les mamans, les pères absents ne font pas d’erreurs ». Être présente tout le temps pendant plusieurs années, prendre la responsabilité de faire des choix cruciaux, pour l’école, pour l’orientation, les lieux de vie, etc, et prendre ces décisions seule, ce ne sont pas des choix anodins : le père absent ne les fait pas donc ne risque pas de décevoir. Avec la mère, ça va forcément créer des situations complexes, des ressentiments.

FS : Vous parlez du système de la « garde classique »: l’enfant vit avec la mère, le père l’a un week end sur deux, soit 4 jours par mois. Vous qualifiez ce système de « service minimum pour l’homme », d’autant qu’il ne paye même pas de pension alimentaire. La narratrice dit qu’elle veut « moins de garde », ce qui étonne le tribunal. Donc la justice part du principe que, peu importe que la maternité réduise les mères solos à la pauvreté, du moment qu’elles ont la présence et l’amour de leur enfant, ça doit leur suffire. Avez-vous l’impression que les mères se font arnaquer en acceptant ce partage injuste, et la pauvreté et les corvées qui en découlent par amour de leurs enfants, cet amour qui leur est en quelque sorte imposé par les tribunaux ?

SEA : On peut dire ça. Là, clairement, il y a un problème structurel, parce que ce partage inégal qui donne beaucoup plus de jours à la mère est une norme avantageant les hommes et certaines femmes. Quelle sorte de père vous pouvez être en ayant l’enfant 4 jours par mois ? C’est un système qui avantage les femmes, mais quel type de femme ? Celles qui vont avoir une pension alimentaire, ce qu’on appelle « maintien du niveau de vie ». Dans 85% des cas, la garde est attribuée automatiquement à la mère ; souvent, ça peut être aussi à la demande des mères que ça se passe comme ça. Les mères sont les perdantes de ce système, qui bénéficie aux hommes, aux femmes riches et aux enfants.

FS : Surtout, ce système est basé sur le principe que, si les hommes reçoivent de l’argent en échange de leur travail, les mères qui fournissent de nombreuses heures de travail maternel souvent fastidieux et pénible reçoivent de l’amour. Ca doit leur suffire, parce que, n’est-ce-pas, les femmes sont de grandes sentimentales, et ce qui compte avant tout pour elles, c’est d’être aimées.

SEA : C’est terrible, parce que les femmes sont prises en otage. On va parler d’amour et de temps passé avec un enfant d’un côté, et de l’autre, pour les hommes, on va quantifier ça sous forme d’une pension qui ne couvre pas vraiment les besoins de l’enfant. Pour les mères solos qui vivent sous le seuil de pauvreté, il y a une grande souffrance économique et existentielle. Ce que je peux dire à l’échelle individuelle et intime, c’est qu’il y a une souffrance de l’abandon du père, de l’abandon des pouvoirs publics, des institutions, qui en définitive ne peuvent pas grand’chose, puisqu’on ne peut pas agir contre un père absent. Ce qui est dramatique, c’est cette solitude existentielle des femmes. Bien sûr, il y a l’amour, mais ça a bon dos, l’amour des enfants. Dans le livre, j’essaie de diriger le projecteur sur ce qui est derrière tout ça : l’angle économique. La réelle question, c’est le fric. Et qu’à un moment donné, il faudrait valoriser le temps passé par ces femmes qui élèvent la prochaine génération, et donc qui dispensent les hommes de faire ce travail – mais qui va payer pour ça ? Et les hommes en ont bien conscience : si beaucoup d’hommes ne se battent pas pour avoir la garde alternée, c’est parce qu’ils ne veulent pas faire cet énorme travail, sacrifier leur carrière pour ça. Statistiquement, les femmes gèrent tout, ou presque tout. Et le drame, c’est que certaines femmes vont porter cette situation comme un sacrifice voulu, et honorable, parce que la société va le mettre en avant.

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire avec cette histoire ? La narratrice veut juste dire qu’il y a une lutte des classes en réalité. C’est une lutte des classes qui n’a pas eu lieu et qui ne dit pas son nom. C’est juste ça : les femmes sont moins bien que les hommes, les femmes ont moins d’argent que les hommes, et elles ne bénéficient pas de ce travail gratuit qu’elles fournissent à leur conjoint, à leur famille.

FS : Les femmes assurent la logistique de toute la société, elles prennent soin de tout le monde – mais personne ne prend soin d’elles. Quand je passais l’après-midi avec des parents dans des EHPAD, j’étais frappée de l’abandon dans lequel était laissées des femmes qui avaient élevé plusieurs enfants : personne ne venait les voir, personne ne les appelait.

SAE : C’est terrible.

FS : Oui, les aides-soignantes me racontaient ça, et c’est finalement l’aboutissement logique de la condition féminine. Après un divorce, les hommes se remarient avec des femmes plus jeunes, les enfants partent et/ou passent dans le camp du père, et les femmes vivent plus longtemps…

SEA : Oui, la solitude en fin de vie, c’est un autre problème à aborder. La question de l’amour, j’en parle un peu : la narratrice le dit : « il n’y a pas de place pour une vie amoureuse pour une maman solo, c’est compliqué, et le risque, c’est de tomber sur quelqu’un qui va la prendre pour sa nounou bénévole. C’est-à-dire à nouveau reproduire ce schéma : que tout repose sur ses épaules, avoir un papa avec des enfants avec qui elle va de nouveau revivre ce cycle infernal. J’avais envie de faire un lien dans le roman avec la révolution sexuelle des années 70, puisqu’il y a ce personnage de la belle-mère, et c’est pour rappeler que le féminisme, c’est en mouvement perpétuel : il y a la génération #metoo, celle de la narratrice, et cette autre femme qui s’est battue, qui a fait la révolution dans les années 70, et chaque génération a son combat à mener.

FS : Et aussi le paradoxe de cette belle-mère, c’est qu’elle s’est battue contre la domination masculine – mais elle a élevé un fils qui est un dominant – et qui est comme ceux contre lesquels elle se battait dans les années 70.

SEA : Et c’est pourquoi la narratrice règle ses comptes avec elle et lui dit « c’est de votre faute si vous avez élevé un fils comme ça ».

FS : En fait ce n’est pas de sa faute du tout. C’est juste qu’on peut se demander si le fait d’avoir un fils, pour une féministe, ça ne peut pas la tirer pas un peu du côté du patriarcat : ce fils macho, elle ne peut pas le désavouer complètement s’il se conduit comme un père irresponsable.

SAE : Complètement, c’est un dilemme.

FS : Une question sur la sexualité féminine : votre amie Djamila déclare dans le contexte de l’affaire Weinstein, « mon entrejambe, c’est un lieu de rendez-vous où je ne suis même pas invitée ». On parle rituellement à propos de la prostitution, de la misère sexuelle masculine, mais la misère sexuelle féminine, la sexualité de service à laquelle la plupart des femmes sont réduites, avez-vous l’impression que ça n’intéresse personne ?

SAE : Il y a une misère sexuelle des femmes qui est patente, leur sexualité est réduite à la conjugalité durant une période de leur vie, à un service. Et puis ce corps féminin qui est visité par des médecins, pornifié, prostitué, dont on contrôle et commercialise la fertilité, qui va loger un enfant, à quel moment la femme peut s’approprier ce corps-là ?

FS : C’est un lieu de passage.

SEA : C’est un lieu de passage pour le plaisir des autres, c’est ce que dit Djamila. Pour ses enfants, un corps qui nourrit d’autres corps : elle fait des gâteaux, etc. Et elle réalise au moment de l’affaire Weinstein qu’il y a des sacs de linge sale qu’on va pouvoir enfin laver en public, et en même temps elle réalise où elle en est elle-même avec sa sexualité. Elle voit à quel point cette sexualité servait le plaisir des hommes, toute la société est organisée autour de ça, c’est la priorité. Il faut que les femmes s’expriment, écrivent là-dessus, on a commencé avec Virginie Despentes et quelques autres, il y a là un territoire largement à explorer. Par les femmes et pour les femmes.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2020/05/17/meres-solos-reconnaitre-le-travail-gratuit-des-femmes/


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LOBBIES PRO-PROSTITUTION : les contes de fées des parapluies rouges. Interview de Manon Marie Jo Michaudlobbies-pro-prostitution-les-contes-de-fees-des-parapluies-rouges/

Stages pour clients de la prostitution : QUESTIONNER LES PREJUGES. Interview de Laurence Noellestages-pour-clients-de-la-prostitution-questionner-les-prejuges/

Prostitution et robots sexuels : DE LA FEMME-OBJET A L’OBJET-FEMME, Interview de Yagmur Aricaprostitution-et-robots-sexuels-de-la-femme-objet-a-lobjet-femme/

LOIS PROSTITUTION EN ALLEMAGNE : réguler pour taxer, Interview d’Inge Kleine, lois-prostitution-en-allemagne-reguler-pour-taxer/

ENFANTS VIOLENTÉS : « circulez y’a rien à voir »Interview de Françoise Laborde, enfants-violentes-circulez-ya-rien-a-voir/

PORNOGRAPHIE : « on peut tout leur faire, elles sont consentantes »Interview de Karin Bernfeldpornographie-on-peut-tout-leur-faire-elles-sont-consentantes/

Du viol à la prison en passant par la prostitution: COUPABLES D’ETRE VICTIMES, Interview de Yasmin Vafadu-viol-a-la-prison-en-passant-par-la-prostitution-coupables-detre-victimes/

Harcèlement de rue : L’INSECURITE AU QUOTIDIEN, Interview de Marie Laguerre, harcelement-de-rue-linsecurite-au-quotidien/

PROSTITUTION : jamais assez jeunes, Interview de Kylee Greggprostitution-jamais-assez-jeunes/

GARDE ALTERNEE : dans l’intérêt des enfants ou des parents ? Interview de Jacqueline Phelipgarde-alternee-dans-linteret-des-enfants-ou-des-parents/

PROSTITUTION ET PEDOPHILIE : indissociables, Interview de Jewell Barakaprostitution-et-pedophilie-indissociables/

Prostitution : en Suède, la honte a change de camp, Interview de Simon Haggstromprostitution-en-suede-la-honte-a-change-de-camp/

Viol : pas la pulsion, la prédation. Interview d’Adelaide Bon, viol-pas-la-pulsion-la-predation/

Partage des tâches ménagères : SOYONS DES MEGERES ! Interview de Titiou Lecoq : partage-des-taches-menageres-soyons-des-megeres/

Violences sexuelles : UNE VOLONTE DE NE PAS CONDAMNER, Interview de la Dre. Muriel Salmona, violences-sexuelles-une-volonte-de-ne-pas-condamner/

Féminisme : La révolution inachevée, Interview de Marie-Jo Bonnetfeminisme-la-revolution-inachevee/

Féministes en Mai 68 : Pas de révolution sans émancipation des femmes, Interview de Martine Storti, feministes-en-mai-68-pas-de-revolution-sans-emancipation-des-femmes/

Le viol, instrument de contrôle des femmes, Interview de Noémie Renardle-viol-instrument-de-controle-des-femmes/

« Libération sexuelle » : Quand la domination masculine s’est réinventée. Interview de Richard Poulinliberation-sexuelle-quand-la-domination-masculine-sest-reinventee/

Le combat feministe passe par les mots. Interview d’Eliane Viennotle-combat-feministe-passe-par-les-mots/

Invisibilisation des femmes dans l’histoire : RENDRE VISIBLE LES INVISIBLES. Interview de Valentine Sebileinvisibilisation-des-femmes-dans-lhistoire-rendre-visible-les-invisibles/

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