Féminisme : La révolution inachevée

Interview de Marie-Jo Bonnet par Francine Sporenda

Marie-Jo Bonnet est historienne et « une des activistes les plus célèbres du MLF ». Elle est notamment l’auteure de « Simone de Beauvoir et les femmes », « Adieu les rebelles », « Les femmes artistes dans les avant-gardes », « Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ? », « Les femmes et l’art. Qu’est-ce que les femmes ont apporté à l’art ? ». Elle vient de publier « Mon MLF » aux éditions Albin-Michel.

F. S. : Vous soulignez que les femmes qui ont fondé le Mouvement de Libération des femmes ont généralement participé au mouvement étudiant de Mai 68, mais que c’est justement l’absence totale des femmes dans le leadership de ce mouvement et le fait qu’elle n’y participaient que comme « second rôles » qui vous ont poussées à créer un mouvement auto-organisé. Pouvez-vous commenter ?

M. J. B. : En fait, on avait toutes participé à Mai 68, et on avait grandi dans des lycées mixtes, les universités étaient mixtes, et on croyait que la société était mixte. Et nous avons découvert que les femmes n’avaient aucune place dans cette société « mixte ». C’étaient les hommes qui parlaient, organisaient, comprenaient et « dirigeaient » le mouvement. Que ce soit le mouvement ouvrier ou le mouvement étudiant, aucune femme n’a été porte-parole. La décision de faire un mouvement non-mixte s’est imposée comme une évidence. Aux Etats-Unis, les féministes faisaient aussi un mouvement non-mixte. Et à Paris, il y avait plusieurs américaines, des étudiantes qui avaient une bourse ou des amies qui nous racontaient ce qui se passait dans les universités à Berkeley ou à New York. En fait, le mouvement anti-autoritaire propre à mai 68 a mis deux ans à contester l’autorité masculine. Nous avons fini par comprendre que nous n’en voulions plus. Ça a été une décision fondamentale parce qu’on s’est rendu compte qu’on était capables de faire un mouvement de libération des femmes sans les hommes. Et ça nous a permis de parler beaucoup plus librement. Ce fut une initiative excellente.

F. S. : Il y a eu une influence des féministes américaines installées à Paris sur les féministes françaises. Il y a eu en particulier une certaine Margaret…

M. J. B. : Margaret avait une bourse d’études de deux ans en France, je crois qu’elle venait du Sud des Etats-Unis. Elle était porteuse de la culture des campus, du mouvement hippie, connaissait Marcuse et avait participé avec Monique Wittig au tout début du mouvement. Christine Delphy avait séjourné aux Etats Unis. Emmanuèle de Lesseps traduisait Valérie Solanas. La première action spectaculaire du MLF naissant s’est faite en solidarité avec les new-yorkaises en grève pour célébrer le cinquantenaire du droit de vote. Ce fut le 26 août 1970, le fameux dépôt d’une gerbe « à la femme inconnue du soldat », qui s’est fait à l’Arc de Triomphe.

F. S. : Les féministes américaines des 70s et du MLF ont questionné systématiquement tous les fondements de la condition féminine: hétérosexualité, sexualité phallocentrée, couple, maternité, prostitution, etc. Souvent, quand on reprend ces analyses des féministes historiques fondatrices sur les réseaux sociaux, on soulève des tempêtes de protestations, y compris chez de nombreuses féministes. Et ce féminisme historique, qui était à l’époque tout simplement du féminisme, est maintenant nommé « féminisme radical ». Qu’en pensez-vous ?

M. J. B. : C’est évidemment le signe d’une baisse de l’esprit critique. Et j’ajouterai du tonus intellectuel. La langue de bois s’est répandue dans tous les milieux, y compris dans le féminisme et le mouvement LGBT qui ont perdu une grande part de la créativité de la contre-culture. Une sorte de catéchisme de la bonne féministe qui « déconstruit des genres » s’est imposé, s’opposant à toute pensée un peu complexe et radicale. Le mariage en est l’exemple presque caricatural puisqu’il est devenu aujourd’hui le signe d’une position progressiste de soutien aux homosexuels « qui veulent l’égalité avec les hétéros ». Le féminisme « radical » des années 1970 luttait contre le couple, le mariage, la famille. On en est loin aujourd’hui. Nous étions dans un processus de libération, très différent de cette revendication d’égalité qui a figé tout mouvement un peu radical, c’est-à-dire allant à la racine des choses, de l’être parlant, de l’imaginaire et de tout ce qui fait l’originalité humaine.

Les jeunes sont devenus très conventionnels, y compris ceux qui se croient à l’avant-garde des luttes intersectionnelles. C’est l’atmosphère générale que nous respirons qui a changé. Le néolibéralisme y est pour beaucoup avec sa façon d’universaliser un modèle unique de conquête de nouveaux marchés qui écrase tout le monde. La découverte du féminisme s’est faite pour la plupart d’entre nous sur un terrain vierge. On s’est révoltées contre le « pouvoir mâle » puis on a cherché à mettre des mots sur le profond malaise que nous ressentions. Ça s’est fait dans les groupes de conscience, dont l’idée était née aux Etats Unis. Ces groupes ont été importants pour comprendre ce « nous les femmes » qui nous unissait malgré nos différences et pour aller aux « fondements de la condition féminine ». Dans ces groupes, on parlait de notre vie, et c’est comme ça qu’on a pu comprendre qu’on vivait des situations semblables, des oppressions semblables. C’est cette prise de conscience qui nous a permis de nous radicaliser sur la base d’une solidarité entre toutes les femmes. Que ce soit dans le rejet du mariage, le rejet du couple… et même de la maternité. Il y a eu des discussions intenses là-dessus. Car la maternité était le passage obligatoire pour « devenir femme ». Une vraie femme bien sûr. Nous nous sommes dégagées de cette idéologie dans laquelle nous avions grandi – la féminité n’est pas liée à la maternité. On ne le comprend pas aujourd’hui, parce que la stérilité est devenue un nouveau marché très rentable. Le « droit à l’enfant », c’est merveilleux pour le libéralisme… et très rentable.

Au début des années 1970, nous rejetions la société mâle. « On ne revendique rien à l’intérieur d’un système qui s’est fait contre nous et sur notre dos », disait-on ; ça a débloqué la créativité et un désir de transformation sociale et individuelle. Le Mouvement de libération des femmes, c’était un mouvement, pas un parti politique qui sait déjà où il va, et la libération, un processus de transformation personnel et collectif. C’est ça qui était intéressant au MLF : on était des femmes qui prenaient en main leur destin et désiraient réaliser leur « totalité d’être humain ». On disait « nous sommes en voie de libération, nous ne sommes pas libérées ». C’était beaucoup plus dynamique et proche de la vraie Vie.

F. S. : Justement, actuellement, il y a beaucoup de femmes qui tiennent un discours régressif par rapport aux fondamentaux du féminisme mais qui se considèrent pourtant libérées… Est-ce que ce n’est pas ça le problème ?

M. J. B. : Si elles ont cette illusion-là, il ne faut pas les déranger. Dans la philosophie orientale, la libération finale, c’est l’illumination. On en est loin, il y a un long chemin à faire qui dure plusieurs vies, pensent les orientaux.

F. S. : Il y avait une audace chez ces féministes des 70s, une radicalité, elles ne respectaient aucun tabou, tout était ouvert au questionnement.

M. J. B. : Le problème aujourd’hui est d’une certaine façon dans la gestion des acquis féministes qui marginalise le radicalisme. Beaucoup de choses se sont améliorées dans la société autour du statut des femmes, l’égalité entre les sexes est réalisée plus ou moins dans la loi… Il y a un féminisme d’état et on nous dit que ça y est, c’est gagné.

Or le malaise est toujours là. Evident dans deux domaines : le sexe et l’argent. Ça a émergé grâce au mouvement #metoo qui a fait comprendre que des femmes puissantes, qui sont sous les projecteurs de l’actualité, n’étaient pas à l’abri du harcèlement sexuel et du viol. Ainsi l’égalité n’est pas le fin mot du féminisme. Il y a des choses plus profondes qui nous tourmentent et nous empêchent de réaliser notre totalité d’être humain.

Si on en reste à l’égalité, comme nous l’a proposé la gauche au pouvoir, on ne peut accéder aux racines du malaise. La loi est un moyen, pas une fin. Dans le combat contre le viol que nous avons lancé à partir des années 1975, le but n’était pas de punir les violeurs mais de faire admettre que le viol est un crime contre les femmes, une mort programmée par les milices du patriarcat. Il fallait sortir le viol de la tolérance sociale et de la qualification de « coups et blessures ». C’est pareil pour l’avortement, on voulait l’abrogation de la loi 1920 interdisant l’avortement, on ne voulait pas une nouvelle loi. La plupart d’entre nous pensaient que le droit était par définition contre les femmes donc nous n’étions pas du tout dans un combat légaliste. Ce que nous voulions, c’était autre chose. Comme disait Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, (…) elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! »

F. S. : Un mot d’ordre de grève du travail ménager avait été lancé. « S’il fallait payer le travail des femmes à sa juste valeur, le système capitaliste ferait faillite », disait Christine Delphy. Mais presque 50 plus tard, la répartition des tâches domestiques (dont les 2/3 restent assurés par les femmes), est sans grand changement. Il semble que ce soit un domaine où les résistances soient particulièrement fortes. Pourtant on entend à nouveau ce mot de « grève des femmes » (récemment en Espagne). Pourquoi ce mot d’ordre a eu initialement peu d’impact, et une telle grève pourrait -elle être largement suivie et avoir un impact maintenant ?

M. J. B. : Alors, première précision, nous n’avons pas lancé un mot d’ordre, nous avons lancé un mot de désordre. C’est très important. Et d’autre part, ce n’était pas uniquement sur le travail ménager : c’était grève du travail domestique, grève du travail salarié, grève du service sexuel. C’était une grève globale qui incluait le service sexuel. Deuxième point, bien sûr que le travail des femmes reste non reconnu, bien sûr que le système capitaliste repose là-dessus, et que le travail est non seulement « invisible » comme disait Christine, mais toujours pas payé à sa juste valeur. Et je suis plus que jamais favorable à une grève des femmes – je trouve que c’est très important ce qui s’est passé en Espagne. Cette grande manifestation dans les rues a montré que les femmes sont prêtes à agir collectivement. Et peut-être va-t-on être obligées de recourir à la grève pour que nous soyons payées enfin au même tarif que les hommes. Tout cela est très injuste, depuis trop longtemps. On voit bien que la loi n’est pas suffisante pour y mettre fin. La grève, peut-être. Mais c’est un problème plus profond de valeur des femmes et de valeur qu’on accorde à leur travail et à leur existence sur terre. C’est un problème symbolique et spirituel.

F. S. : Je suis favorable aussi à la grève mais je me pose la question de la possibilité, à la fois mentale et matérielle, qu’ont les femmes de suivre ces mots d’ordre. J’en ai parlé à des amies féministes qui sont assez radicales et elles m’ont dit : « oui, mais si on a des enfants, faire la grève du travail domestique, c’est compliqué ».

M. J. B. : Le mari, la compagne ou le compagnon peuvent s’occuper des enfants pendant la grève. La grève implique que les femmes agissent sur le lieu même de leur exploitation. Il s’agit justement de sortir d’une forme de passivité et d’aliénation générée par le travail domestique. Comme c’est un travail répétitif, qu’il faut le refaire tous les jours, et que quand ce n’est pas fait, c’est invivable, ce sont toujours les femmes qui cèdent. Si les femmes posaient un acte en acceptant que la maison soit en désordre et que la vaisselle ne soit pas faite, ce serait déjà un progrès. La répartition des tâches domestiques est un problème parce que la plupart du temps, les femmes ne veulent pas en faire le sujet d’un conflit dans le couple. Si bien que rien ne change. J’ai eu deux frères, et pour ma mère il était évident qu’en tant que fille, je devais débarrasser la table, faire la vaisselle etc. J’ai fait la grève. J’ai dit « non, je ne bouge pas de ma place si mes frères ne se lèvent pas pour débarrasser la table. » C’était pénible mais si on ne fait pas ce genre de combat au quotidien, on ne s’en sortira jamais… Il faut le prendre comme un exercice spirituel. Apprendre à résister, à dire non, à affirmer son désir.

F. S. : Oui mais les femmes sont éduquées à ne pas tolérer la saleté et le désordre…

M. J. B. : Oui on est éduquées également à se soumettre au désir masculin… Il faut bien sortir des rails, se déconditionner des mauvaises habitudes. Le féminisme est une expérience d’évolution personnelle et collective.

F. S. : Le combat féministe pour la criminalisation du viol a été un moment clé du féminisme des 70s. Vous racontez que les hommes de droite présentaient le viol comme l’acte de psychopathes, d’immigrés ou d’alcooliques. Et que les hommes de gauche l’expliquaient comme la conséquence de la misère sexuelle, celles des hommes pauvres en particulier, et qu’il était donc inacceptable de recourir à la « justice bourgeoise » pour faire mettre les violeurs en prison. Il y avait donc déjà, selon les orientations politiques, des viols acceptables et d’autres qui ne l’étaient pas. Ce qui est toujours le cas. Pouvez-vous commenter ?

M. J. B. : Pour les hommes, il n’y a souvent pas beaucoup de différence entre un viol, une drague insistante et le « devoir conjugal ». Les besoins irrépressibles de l’homme bénéficient d’une telle publicité en régime patriarcal qu’on finit presque par les prendre pour une donnée de la nature virile. Il y a eu des débats terribles quand on a commencé à parler du viol. Surtout de la part de l’extrême- gauche qui prenait fait et cause pour les hommes pauvres, contre les femmes. De plus, le viol nous plaçait du côté des victimes, alors que le MLF a émergé en conquérant actif de notre destin. Nous avons dû replonger dans notre histoire personnelle. Toute petite fille (et petit garçon) a vécu un jour ou l’autre un moment où son intégrité corporelle a été menacée, violentée, écrasée. Comment se défendre, se protéger, respecter le corps des femmes est une question quasi-intemporelle. Le viol de Lucrèce, à Rome, en 500 avant J.C. est à cet égard, exemplaire. Pour sauver sa dignité, une femme n’est plus obligée de se suicider comme l’a fait Lucrèce à l’époque romaine. Aujourd’hui, on agite toujours les mêmes arguments : se sacrifier sur l’autel de la « misère sexuelle » des hommes, si bien que les violeurs ne sont pas jugés responsables de leurs actes parce qu’ils sont pauvres, ou victimes. Nous avons ouvert une nouvelle voie entre le suicide et le sacrifice. La justice.

Le « procès du viol » à Aix

F. S. : Je ne sais si vous avez vu passer ça : Houria Bouteldja a dit que quand une femme d’un groupe racialisé est violée par un homme de son groupe, elle ne doit pas le dénoncer parce qu’il serait inacceptable qu’elle envoie un « frère » en prison.

M. J. B. : Ça dénote une sacrée haine des femmes et de soi comme femme. Inciter au sacrifice de sa dignité de femme, d’être humain, pour les besoins de la cause des « racialisés » est vraiment inquiétant. C’est le comble de l’aliénation, comme on disait dans les années 1970. Christine Delphy disait même que les violeurs sont les « milices du patriarcat ». Le côté mortifère de ces milices est de plonger les victimes dans des conflits de loyauté. Vis-à-vis de qui vais-je être loyale ? De mon clan, de ma famille, de ma « race » ou de mon statut de sujet humain qui souffre quand on le violente C’est une question de dignité, de respect de soi. Les personnes « racialisées » ne peuvent pas demander aux « blancs » de les respecter s’ils ne respectent pas eux-mêmes la dignité des femmes de leur communauté. Le viol est un meurtre psychique et symbolique. Exiger qu’une femme violée se taise sur la violence qu’elle a subie est pire qu’une dévalorisation. C’est l’exclure de la communauté. En faire une damnée. La condamner à être dominée tout le temps, ce qui est un comble pour ceux qui dénoncent la domination.

F. S. : C’est aussi réduire les hommes au statut de bêtes fauves en rut permanent qui n’ont aucun contrôle sur leurs pulsions… C’est une image très négative de la virilité.

M. J. B. : Qu’ils assument leurs actes, c’est tout. Et ce n’est pas une question de pauvreté ou de richesse : tout être humain est appelé à assumer ses actes.

F. S. : Un des slogans de l’époque c’était : « amour sans égalité = abjection ». Cette revendication révolutionnaire d’égalité dans les rapports amoureux semble intéresser assez peu les féministes actuelles, certaines d’entre elles revendiquant même l’égalité dans la sphère publique mais l’inégalité dans les rapports amoureux. Qu’en pensez-vous ?

M. J. B. : Je pense que ces féministes sont égarées. Je précise que ce slogan « amour sans égalité = abjection », vient de mon amie Anne-Marie Grélois qui était lesbienne, et qui est une des co-fondatrice du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Je me permets d’apporter cette précision parce qu’au début du mouvement, les lesbiennes avaient une revendication très forte d’égalité dans les rapports humains, dans les rapports sexuels et dans les rapports amoureux. Et on pensait que c’était beaucoup plus facile de vivre l’égalité entre femmes qu’avec un homme. Ce besoin d’égalité s’est projeté sur le couple Jean-Paul Sartre/Simone de Beauvoir qui représentait pour nous le couple égalitaire par excellence. Il a fallu déchanter. Les hétérosexuelles désiraient elles aussi l’égalité dans la relation sexuelle. Il n’était plus question de subir l’hégémonie du désir masculin. Egalité et libération marchaient ensemble, générant une énergie considérable. Le MLF a opéré une levée de censure sur le désir féminin fondamentale. Libération de la parole des femmes, contraception, avortement et émergence de l’homosexualité en ont été les leviers. C’est très étonnant ce que vous me dites au sujet des féministes qui prônent l’inégalité dans la relation amoureuse. Sont-elles masochistes au point d’éprouver du plaisir dans la domination ? Cela montre tout le chemin qu’il reste à parcourir. Il ne suffit pas de « déconstruire les genres ». Il faut construire le sujet femme dans toutes ses dimensions : désirante, créatrice, politique, spirituelle.

Beauvoir et Sartre, couple égalitaire ?

L’Eros libre a été le moteur d’énergie du MLF. Ça explique peut-être le manque d’énergie du féminisme aujourd’hui. Comment peut-on se libérer, devenir des citoyennes, si on accepte de notre partenaire des comportements offensants ?

F. S. : Le mouvement queer a joué un rôle dans ce refus de l’égalité dans la sexualité, certaines lesbiennes américaines en particulier ont été à la pointe de ce mouvement qui pose que s’il n’y a pas une différence de position hiérarchique entre partenaires, s’il n’y a pas un rapport de force, la sexualité est du « vanilla sex », c’est fade et ennuyeux.

M. J. B. : Quand je suis allée aux Etats-Unis en 1981, c’était la mode du SM. Pour moi, cet intérêt pour le SM était étrange. En France, nous avons une culture érotique très enracinée. Nous connaissons le libertinage, Sade depuis deux siècles et nous avons appris à en voir les limites. Aux Etats-Unis puritains en recherche perpétuelle de nouvelles expériences et de nouveaux marchés, c’est une découverte fracassante. Ce qui me frappe surtout chez les lesbiennes qui prônent ce type d’expérience hiérarchique, c’est la fascination pour les rôles sexuels qui vient tout droit du milieu gay. C’est aussi un problème d’insensibilité, comme j’ai pu l’observer avec les SM. Il leur faut des sensations fortes pour ressentir quelque chose tellement la sexualité est devenue mécanique. La clé de toute relation sexuelle égalitaire est la dynamique du désir et de l’amour. J’ai écrit un livre sur ce sujet: « Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ? ». On peut poser la même question aux hétéros et aux gays.

F. S. : C’est surtout lié à la pornographie, qui tue toute possibilité d’idéalisation donc de désir, parce que le désir, c’est quand même un travail de l’imagination. Dans le porno, tout est montré, il n’y a plus rien à imaginer, tout est exhibé brutalement comme sur un étal de boucherie, je ne vois pas comment on peut désirer si on a été biberonné au porno.

M. J. B. : Exactement. Quand on est dans la pornographie, on n’est plus dans l’érotisme. C’est une immaturité de l’Eros, ce dieu grec insaisissable qui dynamise et fait souffrir… De plus, la pornographie est, d’après son étymologie, un discours sur les prostituées. Que les jeunes découvrent l’amour par le biais de la pornographie sur internet est le signe que quelque chose ne va plus du tout dans les rapports humains.

F. S. : C’est lié aussi à une commercialisation monumentale et mondiale.

M. J. B. : Il y a une perte de sens. Le commerce dénature tout et la gratuité devient suspecte. Si la relation amoureuse est tellement importante, c’est parce que nous nous construisons comme être humain dans la relation, dans le face à face érotique avec l’autre. La consommation sexuelle devient vite lassante quand rien d’autre ne dynamise Eros.

F. S. : Dans les années 70, de nombreuses lesbiennes pensaient que l’homosexualité était en soi révolutionnaire, et le concept de lesbianisme politique – qui consistait en gros à aligner ses désirs sexuels et ses inclinations affectives sur ses convictions féministes – était populaire. Pensez-vous toujours que l’homosexualité est en soi révolutionnaire ?

M. J. B. : Je pense que oui, dans la mesure où aimer une femme est révolutionnaire – dans notre société. Il s’agit d’être en accord avec soi-même jusque dans ses désirs.

F. S. : Peut-être quand il s’agit d’aimer une femme mais je n’ai pas l’impression que le mouvement gay soit tellement révolutionnaire…

M. J. B. : Le mouvement gay n’aime pas les femmes mais aimer une femme est révolutionnaire. Dans notre histoire, c’est l’amour de la femme pour la femme qui a été le plus occulté et le plus dévalorisé. Ça ne compte pas, contrairement à l’amour de l’homme pour l’homme qui a fondé des civilisations, des religions, des institutions. 

Il n’y a pas d’espaces de communautés de femmesC’est pour ça que le MLF a été très important, parce que c’est à ce moment-là qu’une communauté s’est créée sur la base de l’amour de soi comme femme et de l’amour des autres femmes. Avec tous les problèmes que ça engendre, la rivalité, la passion, la non reconnaissance, etc. Aimer une femme est un concept politique dans la mesure où nous vivons dans une société et que la relation entre femmes est aussi une relation sociale et politique. Quand on disait « le personnel est politique », c’est ce que nous voulions dire. Oui, l’homosexualité est révolutionnaire quand elle invente de nouveaux modèles de vie et une nouvelle place pour les femmes dans la société. Pas quand elle prône le mariage, la PMA et la GPA comme le fait le mouvement LGBTI actuel. Mais c’est une autre histoire…

F. S. : Dans votre livre, vous montrez que cette association entre gays et lesbiennes a eu lieu sur des bases instables – car non analysées – et vous évoquez la séparation inévitable qui s’en est suivie…

M. J. B. : Oui, l’alliance du MLF et du FHAR a été un moment lumineux du combat. Cela reste une parenthèse enchantée pour deux raisons : l’intersection femme-lesbienne cherche toujours sa place du côté du féminisme comme du côté des LGBT. Il est clair que les gays ont pris le pouvoir et imposé leur vision du monde et leurs revendications. Il n’est pas certain que les lesbiennes aient les mêmes.

F. S. : « La conscience féministe est révolutionnaire » écrivez-vous. Des féministes disent même que le féminisme représente actuellement le seul mouvement vraiment révolutionnaire. Qu’en pensez-vous ?

M. J. B. : Je suis d’accord. J’observe que la société accepte beaucoup mieux le mariage gay que l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous vivons toujours sous l’emprise des valeurs masculines, sous l’emprise spirituelle de ce que Françoise Héritier appelle « la valence différentielle des sexes ». La hiérarchie masculin-féminin est toujours en place, et c’est pourquoi les lois ne sont pas suffisantes. Aujourd’hui, l’arsenal juridique étayant l’égalité est à peu près complet. On s’aperçoit que ça ne suffit pas car on a laissé de côté le problème symbolique, le primat du phallus, pour parler comme Lacan. La question symbolique est celle des représentations culturelles et religieuses. Ce sont nos outils pour nous comprendre et interpréter nos besoins. Ils concernent la vie psychique, la vie de l’âme, notre rapport au spirituel et à la transcendance. Les religions institutionnalisées sont toutes dirigées par des hommes avec des divinités masculines. C’est la clé de voute du patriarcat. Le féminisme soulève un problème spirituel qui dépasse largement l’égalité et la laïcité. Pour avoir un véritable impact transformateur sur nos sociétés, le féminisme est obligé de poursuivre la révolution symbolique initiée par le mouvement de libération des femmes dans les années 1970. L’avenir du féminisme est-il pour nous les femmes de devenir des hommes comme les autres ? Non bien sûr, car il y a quelque chose d’irréductible à l’existence des femmes qui échappe à la loi et que le patriarcat veut toujours soumettre à l’ordre établi.

La crise spirituelle que nous traversons depuis de nombreuses années tant dans notre rapport à la nature, à la planète terre qu’au développement sans limite de la prédation mondialisée exige de nous d’autres réponses. Actuellement nous marchons sur une jambe. Nous voulons dépasser la dualité sexuelle, mais pour aller où ?  Je ne vois d’autre alternative que l’ange ou le robot qui n’ont pas de sexe et ne ressentent rien.

Il est nécessaire de rétablir le sens de notre existence et des valeurs qui fondent notre vie en société. La conscience féministe est révolutionnaire dans la mesure où elle relie femmes et hommes par delà leur communauté d’origine ou de pratique sexuelle dans une recherche de justice sociale et d’humanité plus large. C’est un dépassement de toute forme de communautarisme, une manière de nous relier à travers nos expériences différentes. Cela se fait au niveau de la conscience. Pas de la pratique sexuelle, du genre, du sexe ou de notre origine sociale ou ethnique.

J’espère que nous allons sortir de cette malédiction posée sur le féminin par les sociétés patriarcales.

Simone de Beauvoir voulait détruire la féminité qu’elle voyait comme un mythe. Pour quel avenir : l’intégration aux valeurs masculines ? On ne nait pas femme, disait-elle. Je pense que si. En revanche, on n’est pas obligées de le rester, ce qui veut dire que « devenir humain » implique d’intégrer l’altérité qu’elle soit sexuelle, ethnique, sociale, etc. Il manque un ancrage métaphysique à l’égalité entre les sexes. Je pense qu’il va falloir qu’on investisse l’art – parce que la contribution des femmes à l’art commence, et qu’on a besoin du regard des femmes artistes pour nourrir notre imaginaire et notre joie de vivre. Il est nécessaire également d’investir le spirituel, qu’on ne peut pas laisser aux religieux, et tout ce qui concerne l’invisible, le rêve et le sens de notre vie sur terre.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2018/04/14/feminisme-la-revolution-inachevee/


De Marie-Jo Bonnet

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