PROSTITUTION : mon corps était là mais ma tête était ailleurs

Interview de Marie Drouin par Francine Sporenda

Marie Drouin est une survivante québécoise de la prostitution. Pendant les trois dernières années de sa vie dans ce monde glauque, elle retourne à l’école en travail social (1987-1993) dans le but d’aider d’autres jeunes comme elles. Cependant, c’est dans un centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) qu’elle fait son stage, et elle découvre l’intervention féministe et la thérapie radicale. En 1995, elle travaillera pendant dix ans au regroupement des CALACS. En 2005, elle parle pour la première fois de sa vie dans la prostitution et plusieurs événements la conduiront vers une dépression majeure. Ne se sentant plus capable de travailler, elle entreprend un Baccalauréat en musique, ce qui se révélera très positif pour elle. En 2008, la CLES (Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle) voit le jour et elle y travaille depuis ce temps comme responsable administrative et formatrice.

FS : Vous êtes entrée dans la prostitution à 15 ans. Pouvez-vous nous parler de vos conditions d’entrée dans la prostitution, et est-ce que le fait d’avoir eu l’impression de l’exercer « librement » plus tard change quoi que ce soit à au ressenti de cette activité ?

MD : J’ai commencé la prostitution j’avais 15 ans. Un soir que j’étais sur la rue St-Jean à Québec, je me suis fait accoster par un gars, on s’est rapprochés et il est devenu mon chum… que je croyais.

Quelques semaines plus tard, il me dit qu’un de ses amis ne va pas bien et qu’il aimerait que je lui fasse une pipe. Sur le coup, je lui demande pourquoi je ferais ça, et il me dit : « juste pour me faire plaisir ». Ce fût le début d’une longue file de gars. Un soir, j’arrive chez mon « chum » pour une party, que je croyais, et il y avait cinq gars et seulement moi de fille… Ils m’ont tous passé sur le corps, un après l’autre. Par la suite, quand mon chum m’a dit qu’on pourrait faire de l’argent si je continuais, j’étais déjà plus là dans ma tête et dans mon corps, et donc j’ai accepté. Que j’aie eu l’impression d’être libre de mes choix jusqu’à quasiment 45 ans n’enlève rien au caractère violent de la prostitution que j’ai ressenti tout au long des 15 ans que j’y suis restée.

En dedans de moi, même si je disais que c’était mon choix, quelque chose me disait que ça ne faisait pas de sens. Jamais j’aurais voulu que ma fille fasse ça… c’est déjà en soi une réponse à la question du « choix ».

FS : Vous parlez du lien prostitution-drogue et vous dites que, quand vous avez décidé de quitter la prostitution, vous avez conclu qu’il fallait arrêter la drogue d’abord. Comment êtes-vous tombée dans la drogue, et comment avez-vous pu en sortir ?

MD : Dès mes 15 ans, j’ai commencé à prendre du pot. Ensuite mon chum me fournissait en H (héroïne), coke et en mescaline. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire ça à jeun ; dès la première fois que j’ai fait une pipe, j’avais déjà la tête dans les nuages à penser à autre chose. Et j’ai continué jusqu’à mes 27 ans, date où j’ai ressenti un besoin viscéral de me sortir de ce milieu. Si je considère que je n’avais plus de pimps à Montréal, il reste que ma dope venait de ma gang qui était dans le crime organisé, et que je leur devait beaucoup d’argent. Je ne voyais pas comment je pourrais sortir de la prostitution si je n’arrêtais pas de consommer d’une part et si je ne remboursais pas mes dettes à mon dealer d’autre part. J’ai donc, du jour au lendemain et avec une de mes amies, cessé toutes les drogues. Je fumais la cigarette c’est toutet je n’ai jamais eu de problème d’alcool. Ça n’a pas été simple, mais j’étais décidée. J’ai fait quelques meetings « narcotique anonyme », mais c’était tellement religieux que ça ne me convenait vraiment pas. Moi et mon amie on s’est soutenues dans notre désir d’arrêter. Et on a réussi toutes les deux.

FS : Vous dites que pour exercer cette activité et supporter les clients, vous avez dû tuer vos émotions. Pouvez-vous nous parler de cette anesthésie émotionnelle volontaire ? Quelles sont ses conséquences ?

MD : Dès la première fois que j’ai fais une pipe je n’étais pas là, la dope aidant. Mon corps y était mais ma tête était ailleurs. Je ne ressentais rien. Comme dans les dernières années de ma vie de prostitution, je faisais du sado-maso avec les clients, ceux-ci n’y allaient souvent pas de main morte, et donc c’était une bonne chose que je puisse couper. Ils me payaient davantage, et ça me permettait d’essayer de continuer d’aller à l’école. J’ai donc coupé mes émotions pour pouvoir survivre en fait. Mais le corps est bien fait… et les conséquences ont été de taille. Encore aujourd’hui j’ai des troubles alimentaires. J’étais anorexique quand j’étais dans la prostitution, je le suis redevenue quand j’ai reparlé pour la première fois de la prostitution à mes 45 ans, et avec l’anorexie, je voulais disparaître, ne plus être là ; maintenant je souffre de boulimie. Chaque fois que je vomis, je vomis les tasses de sperme que j’ai dû avaler pour plaire à des gars qui n’en avaient rien à foutre de moi. Je suis également fibromyalgique. Je dis souvent, qu’avec tous les gars qui m’ont passé sur le corps, c’est normal que j’aie mal comme ça. J’ai également vécu du stress post traumatique, j’ai entre autres la peur de me promener dans la rue et je fais de l’angoisse. De plus ça m’a nui dans ma relation avec ma blonde, dès qu’elle se comportait comme je devais le faire dans la prostitution, mon désir tombait d’un coup, je ne pouvais pas me sentir désirée de cette façon, ça me répugnait. Bref, j’ai des émotions certes, mais c’est mon corps qui réagit, pendant que moi j’ai l’impression de ne rien ressentir.

FS : Vous dites que vous avez fait de l’anorexie et de la boulimie, et vous liez le fait d’avoir pris du poids au désir de disparaître, de ne pas être reconnue. Pouvez-vous expliquer ?

MD : Je souffrais d’anorexie pendant mes années de prostitution, mais quand je suis sortie, je ne voulais pas être reconnue. Le fait d’être dans une gang criminalisé, j’ai vu des choses que je n’aurais pas dû voir et je me sentais une épée de Damoclès sur la tête. Je ne devais plus rien monétairement, mais j’avais peur. J’avais deux pied-à-terre, un à Montréal et un ailleurs. J’ai donc disparu de Montréal du jour au lendemain sans avertir qui que ce soit. J’ai donc rasé mes cheveux, changé de nom et pris du poids de façon volontaire.

FS : Vous dites qu’il y a une compétition intense entre femmes en prostitution et qu’on ne peut pas s’y faire des amies. Pouvez-vous parler de cette atmosphère de rivalité, de jalousie et de coups bas entre femmes dans ce milieu ?

MD : Quand j’étais à Québec et que je me suis rendue compte que mon chum-pimp avait d’autres filles, ça m’a rendue jalouse d’elles. C’est le but, dans les faits. Laquelle rapporterait le plus, laquelle pourrait passer la nuit avec lui, etc. Le pimp stimule cette compétition malsaine. À Montréal, ce fût différent. J’avais quatre amies, et on se soutenait, mais on n’était pas dans les mêmes lieux de prostitution. Une était pute de luxe, une autre était danseuse et moi et mon autre amie, on était dans la rue ou dans des hôtels de passe. Donc on se protégeait. Mais comme on faisait la rue, ben on protégeait notre territoire c’est sûr et en ce sens il y avait énormément de compétition. Par-dessus le marché, je n’avais pas de pimp comme tel, ce qui fait que je me faisais achaler (harceler) encore plus par les pimps qui voulaient que je leur appartienne. Je n’étais pas une fille de conflits naturellement, alors je m’en allais quand ça se produisait.

FS : Pouvez-vous parler de votre relation avec votre boyfriend-proxénète ?

MD : La relation n’a pas duré longtemps, j’étais gelée mais pas folle. Je savais bien sans le nommer qu’il était mon proxénète, et j’ai cessé de l’aimer rapidement. D’autant qu’il était de plus en plus violent avec le temps, j’en avais peur, je ne l’aimais pas. Et je faisais la différence. Je faisais ce qu’il me demandait, that’s it.

FS : Pouvez-vous nous parler des clients ? De quel milieu venaient-ils ? Leur situation de famille ? Etaient-ils méprisants ou violents ? Vous sentiez-vous en danger ? Quelles étaient leurs raisons de payer des femmes prostituées ?

MD : Les clients, ce sont des hommes qui ont de l’argent, de la classe moyenne à haute je dirais. La plupart était mariés, et honnêtement, je ne sais pas s’ils se rendaient compte que j’aurais pu être leur fille. Ils étaient méprisants en soi, vouloir assouvir leurs bas instincts avec une pute qu’ils peuvent mettre à leurs pieds, c’était ça leur but. Rien à voir avec l’amour.

Bien sûr que j’étais en danger, en tout temps. Même avant que je décide de ne faire que trois ou quatre clients sado-maso, j’avais été violée et violentée plusieurs fois par des clients. Quand on est rendue au point qu’on dit des clients qui ne nous battent pas qu’ils sont fins, il y a un problème. Se faire rentrer une bite toute la journée dans tous les trous que vous avez, c’est une violence inouïe quand on y pense.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2019/11/16/
prostitution-mon-corps-etait-la-
mais-ma-tete-etait-ailleurs/


Autres entretiens :

PROSTITUTION: pourquoi on se fout de la sexualité libre de contrainte des femmes ? Interview de Valerie Tender (2ème partie), prostitution-pourquoi-on-se-fout-de-la-sexualite-libre-de-contrainte-des-femmes/

La prostitution n’est pas la conséquence du choix des femmes. Interview de Valerie Tenderla-prostitution-nest-pas-la-consequence-du-choix-des-femmes/

LA FABRIQUE DU VIRIL : l’apprentissage de la masculinité toxique. Interview d’Olivier Manceronla-fabrique-du-viril-lapprentissage-de-la-masculinite-toxique/

« Des femmes et des ânes » : Le harcèlement de rue au Maroc. Interview de Yasmina Flaioudes-femmes-et-des-anes-le-harcelement-de-rue-au-maroc/

Se battre pour les plus petites choses : ETRE FEMINISTE EN AFGHANISTANInterview de Batul Moradise-battre-pour-les-plus-petites-choses-etre-feministe-en-afghanistan/

Contre la sexualité-performance : ON A LE DROIT DE NE PAS AIMER LA PENETRATION. Interview de Martin Pagecontre-la-sexualite-performance-on-a-le-droit-de-ne-pas-aimer-la-penetration/

LE TANGO CONFLICTUEL : comment le masculinisme accompagne les avancées féministes. Interview de Melissa Blaisle-tango-conflictuel-comment-le-masculinisme-accompagne-les-avancees-feministes/

Contre la pollution patriarcale : LE FEMINISME DETOX. Interview de Pauline Arrighicontre-la-pollution-patriarcale-le-feminisme-detox/

LOBBIES PRO-PROSTITUTION : les contes de fées des parapluies rouges. Interview de Manon Marie Jo Michaudlobbies-pro-prostitution-les-contes-de-fees-des-parapluies-rouges/

Stages pour clients de la prostitution : QUESTIONNER LES PREJUGES. Interview de Laurence Noellestages-pour-clients-de-la-prostitution-questionner-les-prejuges/

Prostitution et robots sexuels : DE LA FEMME-OBJET A L’OBJET-FEMME, Interview de Yagmur Aricaprostitution-et-robots-sexuels-de-la-femme-objet-a-lobjet-femme/

LOIS PROSTITUTION EN ALLEMAGNE : réguler pour taxer, Interview d’Inge Kleine, lois-prostitution-en-allemagne-reguler-pour-taxer/

ENFANTS VIOLENTÉS : « circulez y’a rien à voir »Interview de Françoise Laborde, enfants-violentes-circulez-ya-rien-a-voir/

PORNOGRAPHIE : « on peut tout leur faire, elles sont consentantes »Interview de Karin Bernfeldpornographie-on-peut-tout-leur-faire-elles-sont-consentantes/

Du viol à la prison en passant par la prostitution: COUPABLES D’ETRE VICTIMES, Interview de Yasmin Vafadu-viol-a-la-prison-en-passant-par-la-prostitution-coupables-detre-victimes/

Harcèlement de rue : L’INSECURITE AU QUOTIDIEN, Interview de Marie Laguerre, harcelement-de-rue-linsecurite-au-quotidien/

PROSTITUTION : jamais assez jeunes, Interview de Kylee Greggprostitution-jamais-assez-jeunes/

GARDE ALTERNEE : dans l’intérêt des enfants ou des parents ? Interview de Jacqueline Phelipgarde-alternee-dans-linteret-des-enfants-ou-des-parents/

PROSTITUTION ET PEDOPHILIE : indissociables, Interview de Jewell Barakaprostitution-et-pedophilie-indissociables/

Prostitution : en Suède, la honte a change de camp, Interview de Simon Haggstromprostitution-en-suede-la-honte-a-change-de-camp/

Viol : pas la pulsion, la prédation. Interview d’Adelaide Bon, viol-pas-la-pulsion-la-predation/

Partage des tâches ménagères : SOYONS DES MEGERES ! Interview de Titiou Lecoq : partage-des-taches-menageres-soyons-des-megeres/

Violences sexuelles : UNE VOLONTE DE NE PAS CONDAMNER, Interview de la Dre. Muriel Salmona, violences-sexuelles-une-volonte-de-ne-pas-condamner/

Féminisme : La révolution inachevée, Interview de Marie-Jo Bonnetfeminisme-la-revolution-inachevee/

Féministes en Mai 68 : Pas de révolution sans émancipation des femmes, Interview de Martine Storti, feministes-en-mai-68-pas-de-revolution-sans-emancipation-des-femmes/

Le viol, instrument de contrôle des femmes, Interview de Noémie Renardle-viol-instrument-de-controle-des-femmes/

« Libération sexuelle » : Quand la domination masculine s’est réinventée. Interview de Richard Poulinliberation-sexuelle-quand-la-domination-masculine-sest-reinventee/

Le combat feministe passe par les mots. Interview d’Eliane Viennotle-combat-feministe-passe-par-les-mots/

Invisibilisation des femmes dans l’histoire : RENDRE VISIBLE LES INVISIBLES. Interview de Valentine Sebileinvisibilisation-des-femmes-dans-lhistoire-rendre-visible-les-invisibles/

Interview de Natacha Henry : La justification du contrôle masculin par l’amourla-justification-du-controle-masculin-par-lamour/

Allemagne : vers la monopolisation de l’industrie du sexe, interview de Manuela Schonallemagne-vers-la-monopolisation-de-lindustrie-du-sexe/

Interview d’un traître à la virilité, questions à Martin Dufresneinterview-dun-traite-a-la-virilite/

Refuser d’être un homme, interview de John Stoltenbergrefuser-detre-un-homme-interview-de-john-stoltenberg-par-sporenda/

Interview de Patrizia Romito : Un silence de morteinterview-de-patrizia-romito-un-silence-de-morte/

Interview de Meghan Murphy par Francine Sporendainterview-de-meghan-murphy-par-francine-sporenda/

Une réponse à “PROSTITUTION : mon corps était là mais ma tête était ailleurs

  1. Merci pour ce témoignage en ces temps, où, en France, le roman de Emma Becker « La Maison » remporte des avis très élogieux et de nombreux prix tentant de faire passer la prostitution en maison close pour du romantisme et de la liberté. Oui, cette déconnexion entre le corps et l’esprit est bien la marque de cette violence subie. Emma Becker en parle aussi mais n’en prend pas du tout conscience ! Le combat qu’il ne faut pas abandonner …

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.