GARDE ALTERNEE : dans l’intérêt des enfants ou des parents ?

Interview de Jacqueline Phelip par Francine Sporenda

Jacqueline Phélip est sage-femme, présidente de l’association « L’enfant d’abord » et auteure, avec le pédopsychiatre Maurice Berger, du livre « Divorce, séparation : les enfants sont-ils protégés ? » et de « Le livre noir de la garde alternée »; elle est également  membre du REPPEA (Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et l’adolescence)

F. S : Les défenseurs du système de la garde alternée disent que ce système ne présente aucune conséquence négative pour les enfants s’il est mis en place dans un contexte consensuel de bonnes relations et de coopération entre les parents séparés et que, dans ces conditions, il ne porte pas atteinte aux besoins psycho-affectifs de l’enfant. Est-ce exact et quelles sont les conséquences sur les enfants de la garde alternée en général ?

J. P : Ce n’est pas tout à fait exact. Bien sûr, quand les parents coopèrent, quand c’est consensuel, ce sont les meilleures conditions pour que ça puisse marcher mais ça ne veut pas dire que ça marche dans tous les cas. Je voudrais d’abord revenir sur un point important – ce qu’on entend par « garde alternée » ou « résidence alternée », car il y a des ambiguïtés sur ce concept ; par exemple, il y a des journalistes qui considèrent qu’un week-end sur deux, c’est une résidence alternée – mais ce n’est pas ainsi que ça marche. La résidence alternée est toujours pensée – et surtout exigée par les associations de pères – comme un temps égalitaire que l’enfant doit passer chez chacun de ses parents. La résidence alternée conçue comme un temps égalitaire que l’enfant doit passer chez chacun de ses parents, ce n’est tout de même pas anodin, ça veut dire qu’on clive la vie d’un être humain – un enfant au cerveau immature de surcroît – en deux parties égales. Ce n’est pas quelque chose d’évident à supporter, car ce n’est pas seulement changer de parent, c’est aussi changer d’environnement, de chambre, de cadre de vie et de style de vie, d’habitudes, de bruits dans une maison, des gens qui circulent autour de chaque parent. Pour que ça marche, il faut donc que des conditions précises soient remplies. D’abord, il y a une question d’âge de l’enfant, la deuxième condition étant que les parents s’entendent suffisamment pour avoir une communication fluide afin de coordonner les habitudes routinières de l’enfant et d’avoir une cohérence éducative. Je cite comme exemple dans mon dernier livre des jeunes adultes qui m’ont appelée pour me dire qu’ils avaient bien supporté la résidence alternée. Mais tous m’ont dit que les parents s’entendaient bien, communiquaient fréquemment, qu’ils ne pouvaient pas dire « ah mais chez papa, j’ai le droit de faire ça », parce que la mère téléphonait immédiatement au père pour savoir si c’était vrai, et vice-versa pour le père. Ils pouvaient téléphoner à leur mère de chez leur père et vice-versa sans le moindre problème. Les parents faisaient également preuve de souplesse dans le rythme de garde en fonction des circonstances (réunions familiales, impératifs scolaires etc) et par ailleurs, ces enfants s’entendaient bien avec le nouveau conjoint de chaque parent. Il n’en reste pas moins que tous unanimement m’ont dit que c’était quand même assez dur de changer de vie chaque semaine, et qu’ils n’avaient jamais eu l’impression d’avoir un chez soi. Quand ils invitaient leurs copains, c’était : « tu viens, je suis chez mon père, ou je suis chez ma mère ». Ça, c’était le point noir de ces histoires qui avaient marché. Ceci dit, les pédopsychiatres qui examinent les enfants concernés par la question disent que, même quand c’est consensuel, et en particulier pour les enfants plus jeunes, les échecs ne sont pas rares. C’est vrai qu’un enfant est capable de supporter beaucoup de choses pour faire plaisir à ses parents. La pédopsychiatre Eugénie Izard a fait une étude sur une cohorte d’enfants jeunes qu’elle suivait en processus thérapeutique et pour lesquels la résidence alternée avait été instaurée de façon consensuelle par les deux parents. Ces enfants présentaient des troubles et symptômes divers qui traduisaient une insécurité interne. Et pourtant nombre de parents refusaient d’admettre que la résidence alternée était en cause.

F. S : J’ai vu en effet dans votre livre que, même dans des cas où toutes les conditions sont réunies pour que la résidence alternée se passe bien, l’enfant souffre. Quels sont les symptômes que manifeste un enfant en résidence alternée quand il est en souffrance ?

J. P : L’âge de l’enfant est un critère fondamental, mais cela dépend également de son tempérament ; tous les enfants, comme tous les adultes, ne réagissent pas de façon identique à une situation donnée. C’est souvent l’enfant sage, « l’enfant parfait » ou au contraire, c’est l’enfant qui va manifester une certaine agitation, une anxiété, des cauchemars la nuit, des angoisses de séparation, des phobies etc. Tout dépend de la personnalité de l’enfant.

F. S : En ce qui concerne les juges, quels sont les principes qui semblent surtout guider leurs décisions lors d’une séparation:  les droits des parents sur les enfants, qui sont parfois considérés comme des biens à partager équitablement entre eux, ou l’intérêt supérieur de l’enfant ?

J. P : Il y a un peu de tout. Le problème, c’est que lorsque Ségolène Royal a préparé sa loi sur la résidence alternée, elle s’est laissé influencer par les associations de pères en permettant aux juges de l’imposer. A l’époque, il y avait des parents qui s’organisaient en résidence alternée, c’était un choix personnel, mais ce n’était pas reconnu juridiquement. Il fallait donc faire une loi qui permette de reconnaître ce mode d’hébergement mais il ne fallait surtout pas que ça puisse être imposé, d’autant qu’il y a eu parallèlement une explosion du nombre de séparations parentales avec des enfants de plus en plus jeunes, des tout petits et même pendant la grossesse quelquefois, et cette résidence alternée ne pouvait pas s’appliquer à des tout petits. Il faut savoir que, lors des « navettes » qui ont eu lieu pendant la préparation de cette loi, il n’y a jamais eu de pédopsychiatres auditionnés. Lors d’une audition au Sénat à laquelle j’étais invitée j’étais assise à côté de Françoise Dekeuwer-Défossez (doyenne de la Faculté de Droit de Lille) qui avait remis un rapport demandé par Ségolène Royal, un rapport très fouillé d’ailleurs ; quand j’ai exposé les cas qui nous étaient soumis, elle était sidérée. Elle a d’ailleurs signé la pétition que les pédopsychiatres avaient lancée en 2014 et à laquelle ils m’avaient associée, car elle était effondrée de voir ce qui se passait avec les plus jeunes enfants. Il faut savoir que les juges ne connaissent que le droit, les avocats aussi d’ailleurs. Or cette multiplication des séparations avec des enfants de plus en plus jeunes devrait rendre obligatoire une formation sur le développement infantile qu’ils méconnaissent. Grâce au travail titanesque que le docteur Maurice Berger et nous avons fourni (et les coups à notre encontre furent rudes) et, par la suite, grâce à l’engagement de spécialistes en santé mentale infantile de plus en plus nombreux, les juges commencent à faire preuve, dans l’ensemble, de plus de prudence au moins pour les 0-3 ans.

F. S : Mais est-ce que vous n’avez pas l’impression – c’est ce que j’ai retiré de votre livre – que les juges font passer avant tout le droit des parents (souvent des pères) à l’enfant ?

J. P : Toutes les réformes successives qui concernent le droit de la famille ont toujours été faites au nom des droits de l’enfant ou de « son intérêt ». Mais les droits des parents ont été souvent consacrés, et ceux des enfants souvent confondus avec ceux de leurs parents, c’est-à-dire oubliés. Il y a plusieurs raisons à cela. Il faut tout d’abord répéter que les juges ne sont pas formés au concept « d’attachement », processus de développement infantile, aux besoins spécifiques d’un enfant qui varient et évoluent avec son âge ; par ailleurs, la notion d’égalité des sexes en vogue aujourd’hui les amène à « partager » un enfant au nom de cette égalité ; or, un être humain, enfant de surcroît, ne saurait être partagé au nom de l’égalité homme-femme sauf à penser qu’un enfant surtout jeune n’aura besoin que de son père du 1er au 8 du mois puis n’aura besoin que de sa mère du 8 au 15, etc. On voit l’absurdité d’un tel raisonnement. Mais il y a aussi l’activisme forcené des associations de pères qui sont pourtant loin de représenter les meilleurs d’entre eux et qui ont un art consommé de la désinformation, de la manipulation des informations et des chiffres, l’art des amalgames. Ainsi, par exemple, en pilonnant qu’un enfant a « autant besoin de son papa que de sa maman », ce qui est vrai, ils savaient que ce « autant » serait traduit comme une égalité mathématique, ce qui là aussi est absurde. Ils prétendaient également que la résidence alternée égalitaire était la norme aux USA ou dans les pays nordiques et nous avons démontré que c’était une contre-vérité et que ce système égalitaire est au contraire minoritaire. Ils sont aussi les champions de la manipulation et de la communication en jouant sur l’émotionnel, en parlant des « papas » plutôt que des pères, en faisant passer les « papas » pour des victimes de mères possessives et d’un pouvoir judiciaire sexiste qui les discriminerait etc. le tout relayé tel quel par les journalistes. Enfin certains courants féministes obsédés par l’égalité homme-femme confondent égalité et indifférenciation, ce sur quoi rebondissent également les homosexuels : si un homme sait faire le travail d’une mère, il devient une mère comme les autres. Il n’en reste pas moins que la promulgation de cette loi a généré un engouement phénoménal et des bébés ou de tout jeunes enfants ont alors été « partagés » comme des parts de gâteau entre père et mère et présentaient nombre de troubles et symptômes. Lorsque le docteur Berger et moi avons tiré la sonnette d’alarme, les attaques à notre encontre furent inouïes : injures, calomnies, diffamations, menaces etc. Une journaliste de Libération titrait « les réacs de la famille ne baissent pas la garde », Marc Juston, juge aux affaires familiales et président du TGI de Tarascon déclarait lors d’une réunion du GEMME (Groupement européen des magistrats pour la médiation) que « Le livre noir de la garde alternée était stérile, improductif et inutile. » Les attaques vinrent aussi des courants féministes dont je parle plus haut et qui me reprochaient d’accorder trop d’importance aux mères et de vouloir les maintenir dans un rôle essentialiste, alors que moi et d’autres ne parlons que des enfants et des besoins de l’enfant. Mais on peut ainsi mesurer le niveau d’idéologie qui entoure ce concept.

F. S : Puisqu’on parle des mères, qu’est-ce que vous pensez de ces nouvelles injonctions qui leur sont faites par ceux qui soutiennent inconditionnellement la résidence alternée:  ne pas « trop aimer » leurs enfants, « ne pas prendre de pouvoir au papa », « laisser la place au papa », ne pas être dans la « toute-puissance » et proposer une image inconditionnellement positive du père ?

J. P : Durant des années les mères ont été sacralisées, à croire qu’il n’y avait jamais de mères défaillantes voire maltraitantes, et le rôle du père était sous-estimé, ce qui explique ce revirement. Mais comme bien souvent on passe d’un excès à l’autre, et aujourd’hui, en effet, les mères sont tenues responsables de tous les maux : elles sont accusées « d’être possessives, de se croire propriétaires de leur enfant, de ne pas laisser de place au père, de transmettre leur angoisse et de vouloir évincer le père » et les pères, en revanche, sont à leur tour sacralisés ; en caricaturant on peut dire que, de l’importance d’un père, on est passé à « Dieu le père ». 

L’argument (fallacieux) qui consiste à dire « qu’un enfant se fait à deux » participe à cette espèce d’égalitarisme que certains cherchent à imposer et qui amène à occulter et tirer un trait sur la grossesse et tout ce qui se joue durant ces neuf mois entre mère et bébé en devenir ; et ça se comprend, car ce serait admettre que la nature fait preuve d’un sexisme irréductible en imposant aux seules femmes les multiples contraintes et parfois les pathologies d’une grossesse, sans parler du nombre de femmes qui meurent en couche, une toutes les trois minutes de par le monde. C’est pourtant durant la grossesse que le premier lien d’attachement se forme ; ce sont les bouleversements hormonaux qui rendent cette mère-là la plus à même de répondre aux signaux de son bébé, à être sur la même longueur d’onde, à condition d’être soutenue par l’environnement social. C’est elle qui, en fournissant principalement les soins à la l’enfant dès la naissance devient la « figure principale d’attachement » ou « base de sécurité », l’attachement étant moins de l’amour qu’une espèce d’ancre qui va permettre à l’enfant de se construire une sécurité interne qui met 3 ans environ pour se consolider mais qui joue un rôle majeur dans la régulation du fonctionnement psycho-physiologique de l’enfant et son aptitude à la  gestion biologique du stress qui le suivra sa vie durant. Mais en cas d’empêchement, mort de la mère ou abandon de l’enfant, il est crucial qu’une autre personne joue ce rôle auprès de l’enfant : une mère adoptive, un père, une grand-mère etc., à condition que cette personne s’engage à prendre soin de l’enfant depuis sa naissance de façon continue, constante, stable, chaleureuse, qu’elle sache répondre de façon appropriée à ses signaux, et surtout qui doit être accessible lorsque l’enfant se sent inquiet. C’est la raison pour laquelle, et afin de faire face à toutes les éventualités, on préfère le terme de « principal pourvoyeur de soins » ; mais dans la grande majorité des cas, ce sont les mères qui sont les « principales pourvoyeurs de soins » et toute séparation de cette figure de référence doit être en adéquation avec le stade de développement cognitif de l’enfant

F. S : De toute façon, vous le soulignez dans votre livre, les soi-disant « nouveaux pères » qui partageraient à égalité les soins et l’éducation de l’enfant, ce n’est pas du tout une vision réaliste.

J. P : Il s’agissait d’un argument majeur des associations de pères pour obtenir la résidence alternée ! Or si les pères aujourd’hui sont plus investis dans les soins à l’enfant, et c’est tant mieux tant pour l’enfant que pour le père mais aussi pour la mère, on est très loin encore d’une égalité dans ce domaine : qu’elles travaillent ou pas, ce sont encore les mères qui assument essentiellement les soins aux enfants – plus du double que les pères. Faisons remarquer au passage, que lorsque les parents vivent encore sous le même toit, aucun père ne monte sur une grue pour se plaindre de cette inégalité…

F. S : Il y a une chose très intéressante que vous soulignez dans votre livre, c’est que lorsqu’il y a séparation, beaucoup de pères qui ont la garde alternée (ou complète) laissent néanmoins le soin des enfants à des femmes : à leur mère, à leur nouvelle compagne, etc.

J. P : En effet, dans la majorité des cas, lorsqu’un père obtient la résidence alternée voire la garde totale d’un tout petit, c’est soit la grand-mère paternelle, soit la nouvelle compagne qui fournit les soins, c’est-à-dire une autre femme ! Et certains le reconnaissent ; dans un quotidien à grand tirage, un père confiait qu’il avait obtenu de haute lutte la garde de son bébé de 12 mois ; il expliquait ensuite que « pour faire face il comptait tantôt sur sa mère tantôt sur un autre membre de la famille mais jamais sur la mère de l’enfant qui n’attendait que ça » ! Dans une autre revue, un père qui avait obtenu la résidence alternée d’un tout petit témoignait que sa mère, la grand-mère paternelle, avait été d’un grand secours et « qu’elle était à mi-chemin entre une maman et une grand-mère. » C’est ce que j’ai expliqué, un peu amusée, aux féministes radicales ainsi qu’à Marlène Schiappa qui avait signé une pétition pour la résidence alternée systématique au nom de l’égalité homme-femme et afin de libérer les femmes pour faire carrière. Ce dernier argument est pour le moins étonnant : imagine-t-on une institutrice, une caissière de grand magasin, une infirmière salariée, etc. dire à son patron « excusez-moi, j’ai un enfant en résidence alternée, alors je travaillerai plus une semaine et moins la suivante » ? Marlène Schiappa, nouvelle secrétaire d’Etat à l’égalité homme-femme, n’a pas hésité à dire qu’elle était favorable à ce que la résidence alternée devienne prioritaire. Souhaitons qu’elle prenne le temps d’y réfléchir et de s’informer sérieusement.

F. S : Dans votre livre, vous mentionnez qu’en Seine Saint Denis, une enquête a établi qu’une femme sur deux qui est tuée par son ex-mari l’est à l’occasion de l’exercice du droit d’hébergement du père. Ce droit d’hébergement met en contact des femmes séparées avec leur ex-mari dont certaines se sont séparées parce qu’il était violent. Qu’en pensez-vous ?

J P : Ce sont des études rapportées par le docteur Maurice Berger. Mais il est vrai, et l’actualité nous le démontre régulièrement, que les violences domestiques sont méconnues niées ou sous-estimées par le pouvoir judiciaire, quand ce n’est pas, et cet argument me fait bondir, « Madame, l’homme est violent mais il peut être un bon père ». Or, lorsque les spots gouvernementaux ou les associations de femmes violentées conseillent aux femmes de partir dès les premières violences, les uns et les autres ignorent que si ces femmes sont mères et qu’elles s’éloignent du domicile paternel, elles prennent le risque de perdre la garde totale de leur enfant, et nous avons eu plusieurs cas de cette nature. Mais là aussi, ces cas de figure ne semblent pas préoccuper certaines associations féministes, à croire que les mères cesseraient d’être des femmes… Plusieurs études anglo-saxonnes démontrent que c’est lors des droits de visite et d’hébergement que les femmes mais aussi les enfants couraient le plus de risques lorsque le conjoint est violent ou lorsqu’il n’accepte pas la séparation.

F. S : Est-ce que vous pouvez nous parler de la théorie du SAP (Syndrome d’aliénation parentale). Et en particulier, pourquoi la théorie du SAP, bien qu’ayant été considérée comme sans aucune base scientifique par des personnalités et instances faisant autorité en matière de psychiatrie, est-elle encore utilisée par des personnels judiciaires et sociaux en France ?

J. P : Vaste sujet… Le SAP appelé également communément « aliénation parentale » ne repose encore à ce jour sur aucune base scientifique ; il n’y a même pas une définition unique et des inconnues fondamentales demeurent tant sur l’étiologie, les critères de diagnostic que l’étendue (et j’en apporte toutes les preuves scientifiques dans « Divorce, séparations, les enfants sont-ils protégés »). C’est ce qui en fait une arme de destruction massive contre les mères. C’est Hélène Palma (maître de conférences en études anglophones à l’université d’Aix-Marseille et membre de la rédaction de « Révolution féministe » NDLR) qui fut la première à me parler de ce concept il y a une douzaine d’années. Puis nous avons commencé à recevoir des dossiers où un diagnostic de SAP avait été fait, qui paraissait complètement aberrant. J’ai mis un an avant d’écrire la première ligne sur ce sujet parce que je voulais m’informer complètement et de façon rigoureuse avant d’écrire sur la question. Après des recherches électroniques qui m’ont démontré, entre autre, que ce sont surtout les associations de pères et leurs soutiens qui diffusaient ce concept, je me suis adressée à des professeurs américains connus comme références internationales en tant que spécialistes des divorces très conflictuels et des conséquences des divorces sur les enfants qui m’ont aidée à faire le tour de la question, et je profite de cette occasion pour remercier à nouveau Hélène Palma qui m’a servi d’interprète dans nos échanges avec eux et sans qui rien n’aurait été possible.

Ce concept de SAP a été élaboré par un psychiatre américain, Richard Gardner, dans les années 80 lorsque le tabou de l’inceste est tombé et que les plaintes pour agressions sexuelles se sont multipliées ; il a alors décrété que ces allégations étaient fausses lorsqu’elles étaient faites lors d’une séparation ou d’un litige de garde. Puis il a décrit le SAP comme « une stratégie de la mère dans l’objectif d’exclure le père, en pratiquant sur l’enfant un « lavage de cerveau » pour l’amener à le haïr, et en portant de fausses allégations contre lui ». Il faut également savoir que Gardner avait des conceptions très particulières sur la sexualité qui ont soulevé l’indignation ; il minimisait la pédophilie et écrivait en 1993 que « les activités sexuelles entre adultes et enfants et autres paraphilies servent des buts procréatifs qui favorisent l’amélioration de la survie de l’espèce, et font partie pour cette raison du répertoire naturel de l’humanité. » Au fil des années, le « syndrome d’aliénation parentale » a fini par s’appliquer à toutes les situations où existent des difficultés de contact entre un parent (le père le plus souvent) et son enfant, que ces situations impliquent ou non des allégations de violence. Gardner avait établi huit critères qui permettaient selon lui de diagnostiquer un SAP, mais toujours pour expliquer de façon causaliste linéaire et manichéenne ces difficultés de contact : mauvais parent manipulateur (la mère le plus souvent) /bon parent vierge de toutes responsabilités (le père le plus souvent) et il préconisait des mesures draconiennes comme le transfert de garde de l’enfant et la coupure du parent diagnostiqué « aliénant ». Il y a certes quelques parents qui se comportent comme des gourous mais ils sont rares et le plus souvent le rejet d’un parent (le père le plus souvent) par un enfant a des explications plus « ordinaires » et fréquemment imbriquées : réaction d’un enfant au divorce de ses parents qui veut faire payer celui qu’il juge, à tort ou à raison, responsable de l’éclatement de la famille ; enfant qui a assisté à des violences intrafamiliales ; enfant qui a subi des violences y compris sexuelles ; enfant pris dans un très fort conflit parental et qui prend parti pour un parent, soit le plus dominant, soit le plus vulnérable afin de « survivre », etc.

Alors que plusieurs chercheurs en sciences sociales ont démontré la faiblesse conceptuelle des thèses de Gardner et ses postulats sans fondement ou erronés, ce concept s’est diffusé comme une trainée de poudre et on comprend pourquoi. Introduit en France, c’est le psychiatre et expert près des tribunaux, Paul Bensussan, qui s’est fait chef de file des promoteurs du SAP/AP, cherchant à imposer ce diagnostic dans les tribunaux. Il affirmait dans un article de la revue « Annales médico-psychologiques » paru en 2009 que « la validité du concept est démontrée et que les recommandations sur la conduite à tenir sur le plan psychologique comme sur le plan judiciaire sont validées » en sachant pertinemment qu’il s’agissait d’une contre-vérité ; et d’ailleurs en 2014, la nouvelle mouture du DSM (Diagnostic and Statistical Manual) qui est une référence internationale, a refusé d’inclure le SAP « faute de preuves empiriques suffisantes ». Il met également en référence bibliographique la thèse consacrée au SAP d’une étudiante en médecine générale, Bénédicte Goudard, laissant ainsi à penser qu’il s’agit d’un travail scientifique de haut niveau. Or cette thèse est d’une rare insuffisance et présente de multiples incohérences que je soulève dans mon livre. Si des magistrats, avocats, ou journalistes peuvent s’y laisser prendre, Paul Bensussan qui est médecin ne peut l’ignorer… et cette thèse fut en effet distribuée à diverses occasions et en tout bonne foi par Marie Lacroix qui était conseiller à la cour d’appel de Lyon, participant ainsi à la diffusion de ce concept laissant croire qu’il était scientifiquement reconnu, et les associations de pères en ont évidemment fait une promotion urbi et orbi.

F. S : Le SAP serait l’instrument rêvé pour protéger les pères lorsque la mère essaie de protéger son enfant contre un père maltraitant ou incestueux ?

J. P : Evidemment ! Le SAP/AP ne reposant encore sur aucune base scientifique, tant sur sa définition que sur les critères diagnostiques, il n’est pas possible, sauf exception, d’en faire un diagnostic fiable, d’autant qu’il se focalise sur le comportement du parent préféré par l’enfant, le plus souvent sa mère, sans jamais interroger ou remettre en question le comportement du parent refusé ou rejeté qui, en dehors même de violences patentes, peut avoir un comportement ou des attitudes éducatives problématiques pour l’enfant. C’est ce qui s’est passé aux USA où, dès qu’une mère saisissait la justice pour protéger son enfant d’un père violent ou incestueux, elle se voyait accusée de pratiquer une aliénation parentale. Et les choses vont plus loin encore car si l’enfant affirme qu’il était abusé par son père, les tenants du SAP prétendent, eux, qu’il s’agissait de « faux souvenirs induits par la mère volontairement ou même involontairement. » Et nombre d’enfants se sont trouvés livrés à la garde de leur abuseur alors-même qu’on les coupait totalement de leur parent protecteur. Les erreurs de diagnostic ont été si nombreuses aux USA, avec des conséquences dramatiques tant pour les mères que les enfants, que plusieurs Etats ont légiféré pour que ce concept ne puisse plus être utilisé dans les tribunaux. Mais les pro SAP français ne semblent pas s’en émouvoir…

F. S : Lorsqu’un enfant refuse le contact avec un des parents, sa parole est-elle entendue?  Quand un enfant a tellement peur du père qu’il fait des crises épouvantables quand il doit partir chez lui, quand l’enfant exprime ce refus clair d’un des deux parents, que se passe-t-il, est-ce que ce refus est pris en compte ?

J. P : Non, et je ne jette pas complètement la pierre aux juges. Il y a 3 ans, dans un colloque à Paris, j’ai parlé des problèmes de la justice : la justice française, en termes de financement, arrive derrière l’Azerbaïdjan. Cela a peut-être augmenté un peu depuis, mais la justice aux Affaires familiales manque cruellement de moyens. Un juge a à peu près un quart d’heure pour s’occuper d’un dossier. Quand c’est une affaire banale, ça va à la rigueur, quand c’est une affaire plus compliquée, cela devient très problématique. S’ajoute à cela le rôle des avocats, leurs compétences ou incompétences et leur déontologie ; certains font feu de tout bois pour faire gagner leur client, et peu importe le ou les enfants – et la théorie de l’aliénation parentale est un argument « magique » dans ce cadre-là. Les pédopsychiatres et psychologues avec qui nous travaillons sont très en colère car les signalements qu’ils font d’enfants abusés ou violentés sont rarement pris en compte, et lorsque ces enfants sont auditionnés, c’est souvent plusieurs mois après les faits. Et quand il s’agit d’attouchements c’est encore pire puisqu’on ne peut en apporter les preuves.

F. S : Vous en avez déjà un peu parlé précédemment, mais pouvez-vous revenir sur le lobbying des associations de pères ?

J. P : J’en ai parlé plus haut ; si des pères sont victimes de décisions judiciaires inadéquates, ces associations représentent essentiellement des hommes violents voire psychopathes, ou des dominants qui, eux aussi, font feu de tout bois pour avoir la mainmise sur leur ex-compagne et lui faire payer la séparation –  et quoi de mieux qu’utiliser l’enfant pour ce faire, sans parler des problèmes d’argent ; en effet dans 76% des cas de résidence alternée, les pères sont exonérés de pension alimentaire que les associations de pères appellent « une rançon. » Il suffit pour s’en convaincre d’aller sur leur site ou pages Facebook sur lesquelles on peut découvrir la violence des propos contre les femmes et les mères, leur grossièreté, leur vulgarité, leur homophobie ! Il m’est arrivé parfois d’intervenir pour parler des enfants et systématiquement, c’est « une meute » qui débarque pour m’insulter ou m’injurier en des termes difficiles à reproduire tant ils sont orduriers. Arte avait fait un documentaire en 2004 ou 2005, « In nomine patris » sur ces associations et le résultat était sans appel les concernant.

Comme je l’ai précisé ci-dessus, ces associations dirigées pour la plupart par des hommes éloignés de leurs enfants par décision judiciaire pratiquent un lobbying incessant auprès des députés et savent se servir des médias, les uns et les autres ne vérifiant aucune de leurs affirmations. On doit se rappeler de Serge Charnay, le premier à monter sur une grue, et qui prétendait être « un pauvre papa » qui n’avait pas vu son fils, de 3 ou 4 ans à l’époque, depuis des mois. Les médias et le gouvernement de l’époque s’en étaient tant émus que le Premier ministre avait demandé à le recevoir. Or, à moins d’un enlèvement d’enfant, il n’y a aujourd’hui aucun juge qui coupe le lien père-enfant. Il nous a fallu deux jours pour apprendre que « ce pauvre papa » avait en fait enlevé son fils par deux fois, nécessitant des recherches policières, et qu’il était également accusé de violences familiales ; et s’il n’avait pas tenu des propos sexistes sur « ces bonnes femmes qui nous gouvernent », il passait quasiment pour une victime du système ! Ces gens-là mentent sans vergogne, désinforment ou manipulent les informations et les chiffres avec un art à faire pâlir le meilleur comédien. Ils exigent la résidence alternée dès la naissance et il se trouve toujours un député pour faire une proposition de loi en ce sens. Tous les 2 ans environ, nous savons qu’on devra faire face à une telle proposition et nous devons dépenser une énergie folle à alerter l’ensemble des députés et préparer des dossiers pour les ministres concernés. En 2013/2014 c’est un groupe socialiste et des Verts qui ont introduit un amendement à 3 h du matin dans la loi sur l’égalité homme-femme pour, à ce titre, rendre prioritaire la résidence alternée. Dernièrement, c’est le député Philippe Latombe qui a fait une proposition de loi similaire en profitant de la niche parlementaire qui permet à un député de faire une proposition de loi qui lui convient. Mais les uns et les autres jurent la main sur le cœur qu’il ne s’agit pas de rendre la résidence alternée systématique–c’est prendre les gens pour des imbéciles !

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2018/09/02/4545/


De Francine Sporenda

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Une réponse à “GARDE ALTERNEE : dans l’intérêt des enfants ou des parents ?

  1. Je suis également complètement contre la généralisation de la garde alternée. Pour moi, cela doit être étudié au cas par cas, en fonction des desiderata de l’enfant et en fonction des dispositions de chacun. Je voudrais quand même revenir sur ce stéréotype qui voudrait que l’homme ne soit pas capable d’élever aussi bien son enfant que la femme. Je prendrais un premier exemple avec ma mère qui m’a toujours rejeté et qui a donc refusé de me donner tout l’amour qu’un enfant est en droit de recevoir de sa mère. La femme peut donc être défaillante par rapport à l’enfant. En deuxième exemple, je pourrais dire que j’ai assumé complètement et avec bonheur mon rôle de père. Comme sa mère travaillait énormément tous les jours, c’est moi qui me suis occupé à temps complet de ma fille. Pas besoin de sous-traiter ni d’avoir recours à qui que ce soit. Rien que de partager tout cela avec ma fille me comblait de bonheur. M’occuper d’elle a été complètement gratifiant pour moi. Deux exemples qui montrent que la femme n’est pas toujours une super mère. Alors, peut être qu’une majorité de père n’est pas à la hauteur mais je ne me reconnais pas dans ceux ci et je ne supporte pas qu’on généralise.

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