Le feminicide, acte viril par excellence ?

Interview d’Emilie Beauchesne, par Francine Sporenda

FS : Vous basez votre analyse sur le cas d’un colonel de l’Armée de l’air canadienne et commandant d’une base aérienne (Trenton en Ontario), la plus importante du pays. Ce haut gradé, multi-décoré, David Russell Williams, était aussi un serial killer qui a longtemps échappé à la police, à cause de l’importance de sa position et de son apparente respectabilité. Vous soulignez que Williams avait son « kit de viol » (cordes, ruban adhésif, couteaux). Cela indique planification et stratégie dans la commission des agressions. Pourtant les médias dépeignent généralement ces meurtriers comme agissant sous l’emprise d’une pulsion incontrôlable. Qu’en pensez-vous ?

EB : Lorsque les médias dépeignent un meurtrier comme « fou » ou comme « incontrôlable », non seulement on assiste à des raccourcis (l’évaluation psychiatrique de Williams était tout à fait normale) mais on détourne le regard des causes politiques, économiques et sociales qui engendrent les violences faites aux femmes. En effet, l’utilisation de la psychologisation de la violence est une tactique d’individualisation et de dépolitisation. Ainsi, en détournant le débat, collectivement, nous ne discutons pas des causes profondes de la violence genrée et de la culture d’agression, et conséquemment les médias participent à cette culture. Dans le cas de Williams, les médias ont délibérément choisi d’aborder certains aspects spectaculaires des agressions. En effet, l’ex-colonel se travestissait avec les vêtements de ses victimes féminines, se mettait en scène et se prenait en photo. Ces cérémonies sont venues marquer l’imaginaire collectif et ont davantage choqué la population canadienne que les meurtres, les agressions sexuelles et les cambriolages qu’il a commis. À un point tel, qu’en 2010, La Presse canadienne lui a attribué le titre de personnalité de l’année avec 29% des suffrages, le plaçant loin devant le célèbre joueur de hockey Sidney Crosby, qui lui avait récolté 15%.

FS : Vous dites que les meurtriers à caractère sexuel sont rarement des psychotiques, pourtant les médias mettent fréquemment cette explication de la folie en avant. Pourquoi selon vous ?

EB : Les meurtres sont une manifestation d’une violence exacerbée contre les femmes. Les études sur les meurtriers sériels vont également en ce sens. Je décris dans mon livre le phénomène de dissociation « Docteur Jekyll et M. Hyde ». Ce dernier permet de séparer les identités du tueur pour n’en traiter qu’une : celle de la folie. Il faut distinguer l’acte incompréhensible – voire fou – qu’est de tuer autrui et un réel problème de santé mentale. Conclure d’emblée la folie comme étant le moteur des meurtres et la motivation des meurtriers s’avère être une réflexion tautologique qui maintient le statu quo permettant les violences contre les femmes. Par ailleurs, l’utilisation de « kits de viol » est très fréquente chez les meurtriers sexuels sadiques. Cela fait partie de leur modus operandi.

FS : Le taux de violences sur les femmes est plus élevé (+23% aux Etats-Unis) dans l’armée que dans la population civile ; des enquêtes mettent en évidence que c’est aussi vrai en France pour la police. L’agressivité est cultivée chez les militaires car nécessaire à l’institution, selon vous. Considérez-vous que l’armée forme délibérément des « trained killers », et que cet entraînement peut produire des personnalités sociopathiques comme celles de Davis Russell Williams, qui les rendent dangereux pour leur entourage ?

EB : Bien que les études statistiques ne soient pas nombreuses, cette tendance s’observe dans plusieurs pays et le Canada ne fait pas bande à part.

Le combat est la mission fondamentale des Forces armées. Pour parvenir à maintenir cet empressement au combat, les Forces canadiennes participent dès la formation des soldats à la construction sociale de l’homme militaire. Quotidiennement, les Forces armées légitiment la violence, la résolution des conflits par la force, le contrôle, la domination, le port d’armes, etc.

De plus, l’homme militaire se construit autour d’un modèle unique. Ce dernier se fait au détriment des femmes, des homosexuels ou des hommes racisés, par exemple ; ils sont considérés comme « ennemis ». Cette notion d’ennemi commun vient souder le sentiment de camaraderie nécessaire à l’unité et au maintien de la masculinité hégémonique.

Plus encore, l’armée repose sur la division sexuelle du travail. Cette division sociale pose les femmes en position d’infériorité. En ce sens, des facteurs aggravants de l’abus à l’égard des femmes comme la dépendance économique des conjointes de militaires, l’isolement et les nombreux déménagements, l’environnement étranger, et les quartiers permanents réservés aux couples sont des facteurs qui ont été identifiés par un certain nombre de recherches. 

De toutes ses forces, l’Armée canadienne tend à réduire au silence les études des 20 dernières années au sujet de la violence endémique au sein de l’institution. Les Forces armées jouent un rôle prépondérant dans la perpétuation de la violence, notamment en raison de l’entraînement qui enseigne le pouvoir et le contrôle sur l’Autre.

En somme, sans nécessairement être des personnalités sociopathiques, la construction sociale du soldat et l’environnement dans lequel il évolue permet, renforce et maintient un niveau de violence et cela a certainement des répercussions chez des membres (par exemple, comme mentionné dans mon livre, des études récentes démontrent un taux d’agression élevé au sein des FC) et non-membres des Forces. Il est également possible qu’un tel environnement puisse attirer les personnalités sociopathiques mentionnées dans la question.

FS : L’armée, écrivez-vous, repose sur « le contrôle des hommes entre eux, … et des hommes sur les femmes ». Vous notez aussi que le langage militaire est riche en images sexuelles très misogynes. La misogynie est-elle le ciment de la solidarité masculine essentielle à la cohésion de l’armée ?

EB : Oui, en partie. L’armée est une institution totale et androcentrique qui repose sur le contrôle des hommes entre eux, des hommes sur eux-mêmes, et des hommes sur les femmes et les Autres. La misogynie fait partie d’un tout. On y retrouve également le racisme et l’homophobie. L’homogénéité et l’unicité sont centrales afin d’assurer l’empressement au combat qui repose notamment sur la cohésion entre les membres. Avoir un ennemi commun participe au maintien de la camaraderie et des liens virils entre les soldats. Tout comportement ou façon d’être qui ne répond pas au modèle de la masculinité hégémonique pourrait être perçu comme « ennemi » et être réprimé. Ainsi, l’utilisation de la violence contribue à affirmer et à renforcer la masculinité des hommes militaires, ce qui a pu être observé à de nombreuses reprises (l’un des cas les plus connus au Canada étant la débâcle somalienne).

L’apprentissage de la domination passe également par une militarisation/féminisation du langage. L’utilisation du langage permet de définir ce que le soldat ne doit pas être, par exemple « a pussy », « un fif/pd » ou encore l’utilisation de métaphore sexuée comme « losing her virginity » (perdre sa virginité) pour parler d’une attaque nucléaire.

De plus, cette solidarité masculine se manifeste également lorsqu’il est question de violence conjugale. En effet, pour les familles qui habitent les quartiers permanents (environ 30%), on observe « la loi du silence ». Cette dernière, sous le couvert de la camaraderie, se transpose dans un silence absolu lors d’actes de violence commis par un frère d’armes sur un membre de sa famille. Par ailleurs, le mode de fonctionnement interne vient renforcer la « loi du silence », car des actes de violence pourraient nuire à un avancement, une promotion voire un déploiement.

FS : Vous rappelez l’analyse d’Andrea Dworkin – que de tels meurtriers en série ne sont pas des aberrations individuelles mais ont un rôle essentiel dans le maintien de la domination masculine : ils servent à « inculquer la peur à l’ensemble d’une classe sociale », assurant ainsi la docilité des femmes et restreignant leur place dans la sphère publique. On peut rapprocher ça du « dressage » des femmes par les malfrats du crime organisé pour qu’elles soient livrées aux hommes dociles et déjà « formées » à les servir sexuellement. Vos commentaires ?

EB : Oui, tout à fait. Dans le système patriarcal, toutes les violences masculines sont un rappel à l’ordre sexué. Certaines formes de violences sont publiques, d’autres privées, mais elles ont en commun l’objectif de contraindre les femmes dans l’espace, de les maintenir dans un état de faiblesse et de poser l’homme en protecteur. Ainsi, les femmes sont contraintes par le système de sexage et par l’environnement de terreur. Par contre, il est important de rappeler que la peur n’est pas liée à un espace, mais plutôt à l’identité sexuée elle-même. Cette peur est recherchée, car elle permet de maintenir les rapports sociaux de sexe et, par le fait même, le rôle de protecteur de l’homme.

FS : Vous dites que l’homme patriarcal est à la fois protecteur et agresseur. L’image de l’homme protecteur n’est-elle pas largement un mythe inversif servant à occulter la réalité, qui est celle de l’homme agresseur ?

EB : Effectivement, cela renvoie au sexage précédemment discuté. L’image de l’homme protecteur est bien ancrée dans l’imaginaire collectif, et ce, même si le taux d’agression sexuelle est en constante croissance. Il est donc possible d’affirmer qu’il s’agit d’une construction sociale.

Comme montré dans mon livre, les médias ont été incapables de mettre en doute l’institution militaire. En ne remettant pas en question le statut de protecteur de Williams que lui confère sa position de haut gradé militaire, ils ont mis les déviances psychologiques du « meurtrier sériel » en avant (suggérant ainsi que le travestisme en était une) pour expliquer les violences. Désormais, on retient que son plus grand crime est qu’il ait transgressé certaines règles propres à son genre et à son statut (en se photographiant vêtu des vêtements et sous-vêtements de ses victimes NDLR). Ce faisant, on retire ainsi le contexte des Forces armées.

FS : Vous dites que les médias s’intéressent beaucoup plus à ces tueurs qu’à leurs victimes, et qu’ils deviennent ainsi des sortes de héros porte-étendards de la virilité. Autrement dit, si la virilité s’affirme par des « actes de virilité » (manhood acts), l’acte viril par excellence serait-il le féminicide ? 

EB : Les manhood acts ou les actes virils définis par Schrock et Schwalbe appartiennent à un vaste répertoire et ont pour base commune le corps masculin. Construits et perceptibles par rapport aux perceptions des autres, il y a par exemple la dureté, le stoïcisme émotionnel, l’hétéronormativité, le contrôle, la force, etc. L’agression au sens large et plus spécifiquement le féminicide se retrouve au sommet des caractéristiques de la masculinité.

Williams incarnait effectivement ces actes de virilité et répondait à tous les critères de la masculinité hégémonique. Certains traits ont été glorifiés par les médias canadiens qui rapportaient son leadership, sa feuille de route impressionnante, son assurance sans pour autant questionner le rôle de l’institution dans la prédation et les actes criminels commis par l’ex-colonel. Son statut l’a protégé jusqu’en prison d’ailleurs où il jouit d’une protection particulière. Même, l’État n’a jamais voulu lui retirer sa pension de militaire, agissant ainsi à titre de « masculinité complice ».

Il est quand même intéressant de noter dans le cas de Williams que ses meurtres ne lui ont pas retiré de standing d’un point de vue médiatique. C’est en lien avec le travestisme, et non à cause des meurtres eux-mêmes que les médias ont pu lui accoler l’idée qu’il était un individu désaxé, une pomme pourrie. Ainsi, on pourrait dire que la notion de féminicide n’était pas étrangère à son statut de soldat dans l’imaginaire collectif, mais que celle de brouiller les limites de son genre par le travestisme, oui.

FS : Vous dites que « L’Etat permet le contrôle de la classe des femmes par la classe des hommes » et est non seulement incapable de prévenir les féminicides mais qu’il participe en quelque sorte à ces crimes en forgeant des masculinités qui sont à l’origine de ces violences. Pouvez-vous expliquer comment les féminicides sont des « crimes d’Etat »?

EB : Dans sa définition, l’État a un rôle de protection, de sécurité et de bien-être. Or, l’État participe passivement et activement au continuum des violences faites aux femmes.

Comment expliquer qu’environ 90% des victimes d’agression sexuelle sont des femmes ? Comment se fait-il que des filles et des femmes autochtones disparaissent et meurent en toute impunité au Canada ? Comment se fait-il que seulement 3 agressions sur 1000 se soldent par une condamnation ? Quotidiennement, l’État faillit à sa tâche. Le système juridique, les décideurs, les institutions ont chacun un rôle à jouer.

Dans le cas de Williams, ce dernier est devenu le violeur en série et le tueur qu’il était puisque l’institution qu’il représentait lui a permis de développer sa masculinité hégémonique et de cultiver sa haine de l’Autre ainsi que son sentiment de pouvoir et de possession sur les femmes. Il a par ailleurs bénéficié de son hégémonie et de la masculinité complice pour commettre ses crimes, loin de tout doute.

En somme, les fondements mêmes des forces armées doivent être revus. De plus, le système d’éducation doit jouer un rôle prépondérant en termes de déconstruction des rapports sociaux, de la notion de consentement, d’antiracisme, etc.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2020/09/13/le-feminicide-acte-viril-par-excellence/

De l’autrice :

Emilie Beauchesne : Permis de tuer ? Masculinité, culture d’agression et armée. Le cas du colonel Russel Williams, violeur en série et tueur, le-silence-de-mort-sur-les-violences-est-maintenu-par-la-masculinite-complice/

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