La vitalité fondatrice des autres mots contre l’ordre-de-la-langue

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La langue, « Elle apparaît comme un enjeu politique majeur, impliquant la création d’organismes institutionnels chargés de préserver sa bonne tenue, et se trouve être requise à chaque fois qu’il s’agit, pour les tenants de la tradition, de mettre à l’ordre du jour le souci du « bon usage » du monde… »

Un remarque préalable, l’autrice nous montre qu’il est possible de construire une analyse rigoureuse sans les fatras encombrant trop souvent les textes universitaires. Car, faut-il le rappeler, un livre est fait pour être lu et son contenu approprié par le plus grand nombre possible. La langue utilisée, le vocabulaire et la présentation sont bien un enjeu politique, sauf à n’écrire que pour ses pairs ou à vouloir user d’une distinction pour satisfaire son ego…

« Plus qu’ailleurs, la langue en France a été érigée comme une sorte de marque de fabrique d’un esprit, d’un peuple, d’une nation, d’une histoire ou encore d’une culture ».

Cécile Canut aborde, entre autres, les représentations, la supposée identité collective, le roman national linguistique, les significations attribuées au mot même de langue, la langue parlée, le plurilinguisme, les pratiques langagières « qui conduisent à reconsidérer, pour la relativiser, la notion de langue », la nécessité de « concevoir le langage dans sa complexité, comme une praxis sociale, une activité sémiotique susceptible de subjectivation et d’émancipation »…

L’autrice analyse l’« ordre-de-la-langue », l’école et la normalisation des expressions des enfants, la notion de « faute » et non d’erreur, l’écrit comme étalon de la norme orale, l’apprentissage de « la » langue, la parole de tous les jours et la langue légitime de l’école, les manquements à la règle, « L’apprentissage de la langue se double de celui des manières de l’adapter aux circonstances, et de la mise à l’épreuve des jugements qu’occasionnent les manquements à la règle », la langue comme facteur de hiérarchisation sociale, les laissés-pour-compte de la langue, la police de la langue et la question du pouvoir, les prescriptions et la coercition, « la mise en ordre de la langue entraine sa dissociation d’avec l’acte de parler, et donc de la parole, autrement dit de l’ensemble de nos pratiques langagières quotidiennes », la multiplicité des formes de paroles (les bouillonnements de l’activité de parole) et une forme particulière « érigée politiquement à un moment donné », l’occultation de « la fonction poétique et ludique du langage », les pratiques qui s’affranchissent des « intimidations de la norme » et « le champ des libertés langagières »…

Cécile Canut dans le chapitre Une langue en monument nous rappelle que « la langue n’est pas un objet naturel ayant préexisté à sa fixation écrite », contrairement au discours du roman national linguistique. Elle discute du produit d’une longue histoire de « procédures visant à en faire un standard », de l’invention du français « à mesure que son écriture a été codifiée », de langue littéraire « symbole de la nation et du supposé « génie français » », de l’exclusion des langues régionales, du dispositif centralisateur et de la consolidation de l’« appartenance nationale », de la fixation du sens et de l’ordre des mots, de la permanence de négociations du sens, de codification « pour en faire un objet découplé des indocilités du sujet en devenir », d’actes de résistance à « un discours discriminant », de l’effacement de la construction politique de la langue « officielle », de l’expression « langue maternelle », de la langue d’Etat…

« La longue homogénéisation du français par l’élite au pouvoir s’est accompagnée d’une justification morale de sa domination ». Cécile Canut dans le chapitre Civiliser par la langue, revient sur la politique linguistique de la Révolution française, la relégation des « patois, dialectes, créoles, jargons, langues franches », la colonisation et la séparation entre langues des « nations civilisées » et les « parlers anarchiques des « indigènes » », le rejet hors de l’histoire de l’Afrique, la hiérarchisation des pratiques langagières, l’effacement des langues concurrentes, la politique « raciolinguistique ». L’autrice discute aussi des « imaginaires linguistiques », de la prolifération d’inventions langagières « en lien aux imaginaires linguistiques et aux positionnements subjectifs des locuteurs », de la parole hétérogène, de l’impossibilité d’« effacer la parole et ce qu’elle dit de notre rapport au monde »…

Les usages linguistiques actuels et la mise en ordre managériale du monde financiarisé, le conditionnement de la langue, « la langue de bois, de coton, novlangue, langue managériale, etc. », les mots inventés pour masquer les réalités sociales et les rapports de pouvoir, la suppression des mots « qui permettait de penser négativement le capitalisme », l’ordre des discours, les dynamiques de l’énonciation répétée… Et si comme le souligne l’autrice « tout discours dépend de ce que l’on appelle ses conditions de production », un certain anglais est devenu « une marque de fabrique de l’imaginaire entrepreneurial ». Cécile Canut souligne que ces discours effacent l’expressivité, « le sujet doit se muer en un être de rationalité pure, le « je » qu’il utilise est le « je » de sa place dans l’entreprise, un « je » déterminé, conquérant, gagnant », fixent un cadre rigide auquel nul·le de devrait déroger. L’ensemble des pratiques langagières sont repensées « pour un locuteur que subordonnent des visées utilitaristes », visent à imposer « un nouveau cadre d’intelligibilité du monde ». Reste cependant – irréductible même si non apparent – le « grand bonheur de la poésie du langage »…

L’autrice développe cette piste dans le chapitre Prises de parole, le jeu permanent des énoncés, les sujets « parlants actifs et toujours à même de changer les modes inintelligibilité », le dit des autres, le dit d’ailleurs, le devenir-langage, l’invention de nouveaux dispositifs « inséparables du processus de subjectivation qui fait advenir une parole politique », la résonance d’« une polyphonie langagière et politique majeure »…

Dans le dernier chapitre, Paroler, langager, langagier, Cécile Canut revient, entre autres, sur la linguistique structurale, la réduction du langage « à un système fonctionnant hors de toute société, de toute singularité, de tout désir ». Elle insiste sur l’importance de redonner leur importance « à la parole, à la voix, au corps, aux mimiques, aux soupirs, aux rires, aux silences, etc. », de renouer avec des verbes anciens, d’inventer et de créer, d’« ouvrir les possibles de la poésie quotidienne des vies minuscules et qui n’en sont pas moins belles », de ne pas réduire « l’indécision et l’imperceptibilité des voix qui nous traversent et font que nous sommes toujours parlés par l’autre »…

Je regrette que le sexe de langue, sa masculinisation historique et politique ne soit pas abordée.

Cécile Canut : Langue

Anamosa 2021, 94 pages, 9 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Sur la novlangue néolibérale :

CEPAG : La campagne 2020 : « Les luttes sociales passent aussi par les mots »

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/07/30/cepag-la-campagne-2020-les-luttes-sociales-passent-aussi-par-les-mots/

Avant–propos : de la gouvernance au peuple au livre d’0livier Starquit : Les mots qui puent

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/04/24/avant-propos-de-la-gouvernance-au-peuple-au-livre-d0livier-starquit-les-mots-qui-puent/

Olivier Starquit : Les mots qui puent

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/05/14/les-vampires-ne-supportent-pas-la-lumiere-du-soleil/

Alain Bihr : La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2017/05/19/evidences-non-fondees-fausses-banalites-pour-un-morbide-cafe-du-commerce/

Patrick Saurin : Ignominie et duplicité de la novlangue macroniste

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/12/06/ignominie-et-duplicite-de-la-novlangue-macroniste

Sur l’appropriation masculine de la langue :

Éliane Viennot :

~ Décryptage ~ Circulaire relative aux « Règles de féminisation dans les actes administratifs du ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports et les pratiques d’enseignement » signée par Jean-Michel Blanquer (5 mai 2021 ; publiée dans le B.O. du 6)

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/06/06/eliane-viennot-decryptage-circulaire-relative-aux-regles-de-feminisation-dans-les-actes-administratifs-du-ministere-de-leducation-nationale-de-la-jeunesse-et-des-sports-et-les/

La circulaire Philippe doit être abrogée : « Une loi interdisant l’écriture inclusive conduirait à remplacer des millions de documents officiels »

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/04/08/la-circulaire-philippe-doit-etre-abrogee-une-loi-interdisant-lecriture-inclusive-conduirait-a-remplacer-des-millions-de-documents-officiels/

Le Covid-19 s’attaquerait-il aussi à la langue française ?

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/05/11/le-covid-19-sattaquerait-il-aussi-a-la-langue-francaise/

Sous la direction de Nicolas Mathevon & Éliane Viennot : La différence des sexes. Questions scientifiques, pièges idéologiques

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/26/la-cause-de-legalite-ne-merite-aucun-mensonge-aucun-travestissement/

« La langue d’autrefois est bien moins sexiste qu’aujourd’hui » (1 sur 2)

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/11/14/eliane-viennot-la-langue-dautrefois-est-bien-moins-sexiste-quaujourdhui-1-2/

« Il faut montrer que le langage égalitaire est à notre portée » (2 sur 2)

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/11/24/eliane-viennot-il-faut-montrer-que-le-langage-egalitaire-est-a-notre-portee-2-2/

La querelle des femmes ou « N’en parlons plus ». Sur une très longue histoire effacée des mémoires

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/11/07/une-mise-au-pas-pensee-organisee-theorisee/

Violences symboliques : la part du langage

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/10/09/violences-symboliques-la-part-du-langage/

Le langage inclusif : pourquoi, comment

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/09/18/adopter-le-langage-inclusif-est-a-la-portee-de-tout-le-monde-tout-de-suite/

non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. petite histoire des résistance de la langue française

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/02/20/le-fusil-est-toujours-derriere-notre-nuque/

L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation », Ouvrage publié sous la direction d’Eliane Viennot

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/02/20/le-fusil-est-toujours-derriere-notre-nuque/

« Mme le président » : l’Académie persiste et signe… mollement

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2014/10/24/mme-le-president-lacademie-persiste-et-signe-mollement/

Interview d’Eliane Viennot par Francine Sporenda

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/03/14/le-combat-feministe-passe-par-les-mots/

Sur les langues :

Gilbert Dalgalian :

Les langues, une question politique essentielle

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/06/09/les-langues-une-question-politique-essentielle/

Présent et avenir des langues. Une question de civilisation

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/08/06/nous-sommes-la-parce-que-nous-sommes-des-hybrides/

Langues, cultures, peuples

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2014/11/21/langues-cultures-peuples/

Enfances plurilingues. Témoignage pour une éducation bilingue et plurilingue

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2015/09/16/langues-vivantes-comme-langues-vecues/

Mario Périard : L’orthographe, un carcan ? Une déconstruction du mythe orthographique de A à Z

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/10/22/lessenciel-e-t-invizible-pour-le-z-yeu/

Sur les langues régionales :

29 mai : solidarité avec la mobilisation pour les langues régionales

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/06/09/les-langues-une-question-politique-essentielle/

ELEN appelle les députés français à soutenir le projet de loi Molac

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/04/06/elen-appelle-les-deputes-francais-a-soutenir-le-projet-de-loi-molac/

Mobilisation Générale Pour Que Vivent Nos Langues

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/11/02/mobilisation-generale-pour-que-vivent-nos-langues/

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