Nous sommes là parce que nous sommes des hybrides

Comme je l’ai déjà indiqué, à propos d’un autre livre, Je suis d’autant plus sensible aux analyses de Gilbert Dalgalian que je suis handicapé linguistique, malgré ou à cause de l’étude tardive de l’anglais puis de l’espagnol au lycée. Le peu de yiddish, entendu de grands-parent·es, est presque totalement effacé de ma mémoire. Je ne sais m’exprimer qu’en français. Il s’agit bien d’un handicap socialement construit, limitant les possibles relations avec autrui…

Le livre est composé d’un certain nombre de conférences, dont certaines avec des dimensions auto-biographiques. « Celui-ci se compose d’une partie des textes de conférences, congrès et séminaires où j’ai eu l’occasion de plaider pour le respect et la transmission des langues, notamment par les filières d’éducation bilingue précoce ».

Gilbert Dalgalian présente ses analyses dans une langue commune, loin des prétentieuses formulations que certains universitaires considèrent comme un ingrédient nécessaire à la scientificité…

Dans sa préface, L’avenir de nos langues et de notre continent, Georges Lüdi parle de « véritable plaidoyer pour la diversité linguistique et le plurilinguisme », d’accent mis sur les langues régionales, de la glossodiversité (langues et cultures), de l’éducation bilingue précoce, d’acquisition réussie d’une langue, d’éducation, « C’est dire que l’éducation bi- ou plurilingue précoce représente la voie royale pour permettre à l’enfant humain de réaliser pleinement ses capacités », du leurre et des avantages imaginaires « d’une langue véhiculaire internationale absente du quotidien de l’enfant », de la créativité liée au plurilinguisme, de ses effets sur « la profondeur et la richesse conceptuelle », d’accroissement du « potentiel de pensée créatrice », d’avenir de nos langues…

Gilbert Dalgalian, en forme de préface, explique « pourquoi ce livre ». Il parle de la linguistique comme science humaine, de prise en charge des « dimensions anthropologiques et historiques des langues », d’engagement « pour leur avenir, leur préservation, leur promotion », des langues régionales et des langues d’immigration, des langues de nos voisin·es proches, des liens avec l’avenir de la démocratie, de ce qui à permis à Sapiens de devenir Sapiens

Ce livre « part des données fondamentales de l’apprentissage des langues, en particulier chez les très jeunes enfants, pour aborder sans tabou les enjeux de société, les défis et les perspectives offertes aux langues, à toutes les langues. Car la question des langues est centrale pour nos civilisations confrontées désormais à une dynamique de nivellement mondial »…

Je ne peux examiner de manière détaillée les analyses de Gilbert Dalgalian. Certaines ont été précédemment abordées (voir les liens avec d’autres de ses livres en fin de note). Je ne souligne donc que certains points. Le titre de cette note est emprunté au premier texte.

Les fondamentaux

  • La glossodiversité prolongement de la biodiversité chez Homo Sapiens

  • Finalités et conditions d’une acquisition précoce des langues

  • Comment le jeune enfant acquière en même temps langue et langage

  • Les bénéfices d’une éducations bilingue précoce

  • Le développement des capacités cognitives par l’apprentissage précoce des langues

L’auteur aborde la production et la diversité des langues et des cultures « dont Sapiens est à la fois l’inventeur et le véhicule », le néologisme glossodiversité englobant « la diversité culturelles dont les langues sont l’expression la plus visible », la bipédie et ses conséquences sur les êtres dont le caractère prématuré des bébés, « nous sommes tous et toutes des prématurés ».

Des prématuré·es, 86 milliards de neurone à la naissance, « il ne possède qu’un seul savoir-faire de survie, contrairement aux autres espèces plus achevées et davantage capables de survie dès la naissance : lui n’a que le réflexe de la tétée et une oreille très ouverte », la plus longue éducabilité de toutes les espèces vivantes, « Mais l’activation de ces capacités va dépendre de l’intensité des interactions avec son environnement affectif proche »…

Gilbert Dalgalian parle de l’âge des acquisitions fondamentales, l’âge du langage (entre zéro et sept ans), les interactions intenses entre les gènes et l’environnement, la construction des nouveaux acquis, la reconnaissance de ce qui fait de nous des humains, « Le respect de nos diversités est le test de notre aptitude à l’auto-invention collective »…

L’auteur rappelle les fondamentaux de l’enseignement-apprentissage des langues (L’âge du langage ; Le processus d’acquisition ; La nature même de la langue vivante ; L’importance de l’environnement ; Le choix des langues ; Les stratégies pédagogiques). Il distingue langue et langage, « la langue est un code et un système, tandis que le langage est une faculté et une fonction ». L’auteur parle d’acquisition fondamentale, « le langage est une acquisition fondamentale qui ne s’acquiert d’une fois dans la vie (entre zéro et sept ans) et qui ensuite indélébile », de la capacité à manipuler des signes oraux (puis écrits), de la construction précoce des « automatismes morphosyntaxiques », de l’aptitude « sociale et neuronale » (sans m’y arrêter, je souligne les passages sur le fonctionnement du cerveau, les potentialités permises par les milliards de neurones présents à la naissance, la longue maturation cérébrale), de la socialisation des enfants, « le langage s’acquiert avec cette double réalité : une inscription neuronale et une pratique sociale, l’une et l’autre sous pression d’un environnement »…

J’indique aussi les paragraphes sur l’oreille universelle, la construction et la spécialisation de notre oreille, « Et se spécialiser, c’est éliminer d’autres possibles : les potentialités non sollicitées par l’environnement tomberont en désuétude », les adultes comme « malentendants sélectifs », les procédures par « essais, erreurs et rectifications », la précieuse oralité, l’immersion linguistique…

Il m’a semblé important de m’étendre sur ces points car ils fournissent le cadre pour aborder et comprendre les bénéfices d’une « éducation bilingue précoce »…

Gilbert Dalgalian en souligne plusieurs niveaux, une pédagogie plus dynamique, « L’acquisition d’une seconde langue dès la maternelle se révèle dynamique de plusieurs façons. Je me contenterai d’en souligner deux modalités : l’une concerne le lien entre langue et corps humain ; l’autre s’inscrit en cours de scolarité dans les finalités communes entre langue et technologies nouvelles », l’utilisation transdisciplinaire de la langue, les effets sur le développement intellectuel, l’absence de détour par la langue maternelle, la place de l’erreur, l’accès aux autres langues, « combien nous avons besoin de bi et de plurilingues dans notre monde d’aujourd’hui », les impacts de la précocité, la place de l’oral (et des histoires lues aux petit·es enfants), les automaticités perceptifs et articulatoires, la langue et la vie…

Langues, écoles et sociétés

  • Les bénéfices du bilinguisme français occitan

  • Pourquoi apprendre le breton au XXIe siècle en Bretagne ?

  • Maîtrise d’une langue, échec scolaire et appartenance culturelle

  • L’allemand est aussi une langue de France

  • Les diversités linguistiques aujourd’hui en France et au cours de l’hominisation

Je rappelle en premier lieu, comme l’auteur, que l’Etat français refuse de signer la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

L’auteur s’appuie sur les analyses précédentes pour discuter de la place du bilinguisme dans les environnements « régionaux » ou proches des frontières. Il ne traite pas des langues créoles dans les poussières de l’empire (les questions coloniales, autre grand déni républicain, nécessitent des travaux « autochtones »).

Gilbert Dalgalian répond à de nombreuses légendes comme sur le mélange des langues, la maîtrise du français, etc. Il insiste sur la différence entre apprentissage précoce et apprentissage tardif, les possibles du premier âge, les influences sur les acquisitions transversales, la transférabilité des acquis, l’environnement socio-éducatif…

L’auteur discute, entre autres, du lien entre compétence linguistique et réussite/échec scolaire, de capacité à « extraire du sens à partir d’un texte », de transmission orale, « cette compréhension naissante de textes narratifs est la première compétence textuelle, acquise oralement par le très jeune enfant », d’économie du discours et de compétence de communication, de l’enfant comme « interlocuteur, partenaire et auditeur », d’imagination active, de consolidation simultanée de la langue maternelle, de la curiosité comme compétence…

Mais tout cela n’est pas qu’un problème de langue et d’apprentissage. L’auteur insiste sur les liens entre pratique de la langue et appartenance culturelle, vie sociale et réflexivité sur les cultures, arbitraire des mots et arbitraire ou conventionnel « dans les formes, les croyances, les habitudes et les rituels culturels et alimentaire », culture et ouverture au monde, diversité culturelle et linguistique et autodétermination, génome évolutif et métissage, diversité et avenir, « Ne pas transmettre cette richesse à nos enfants et petits-enfants est un crime contre tout ce qui fait de nous des Sapiens sapiens »…

Il critique le nivellement et l’uniformisation « véritable régression pour l’humanité entière », l’obsession anti-communautaire, « le communautarisme commence exactement lorsqu’on refuse à l’Autre le droit à sa langue »…

J’ai été particulièrement intéressé par les développements sur la télévision en langue régionale et plus largement sur l’utilisation émancipatrice de nouvelles technologies. Entre langues et cultures, autodétermination et autogestion, nos singularités et nos richesses collectives participent aux futurs possibles et souhaitables…

Défis et perspectives

« Comme ce défi des plus actuels et aussi des plus décisifs pour la civilisation même : l’accueil des migrants et surtout le choix de société qui est devant nous : repli ethnocentrique ou au contraire des sociétés arcs-en-ciel ? »

  • Early language learning and European citizenship

  • Rôle et place du français dans une politique linguistique et éducative pour l’Europe (extraits)

  • Eradication des langues, nivellement social et mondialisation

  • Langues, cultures, ethnies et avenir des civilisations

Quelques thèmes abordés dans cette partie : citoyenneté et démocratie, politique linguistique pluraliste, souveraineté démocratique et ouverture, langues menacées et langues mourantes dans le monde, plaidoyer contre l’anglais-tout-seul, « Il n’y a pas de « clé anglaise » qui serait la clé universelle. La seule clé universelle, c’est le plurilinguisme qui commence très jeune par le bilinguisme », élaboration des savoirs et compétence cognitive, les communs des êtres humains, déni des langues et déni de la démocratie, l’universalisme illusoire « imposé par les dominants », la construction historique des « identités », les murs du monolinguisme généralisé, la langue allemande et la France, les langues dans l’état espagnol (la renaissance du basque et du catalan), les ethnocides, la diversité point aveugle « dans nos représentations de l’Autre », le choix de réponses politiques…

Expériences marquantes

  • Comment se forme peu à peu une conscience sociolinguistique…
    … et comment cela modifie les approches pédagogiques

  • Les langues dans ma vie, ma vie entre les langues

Dire et analyser ses expériences permet de mettre en avant certaines dimensions, de faire le pont entre questionnement et pratique, de lier langues et savoirs, « la langue n’existe que par les usages intellectuels et sociaux que l’on est à même de faire », d’expliciter des relations en pédagogie, « Ce sont mes élèves qui m’ont appris à expliquer simplement des choses complexes. Ils m’ont appris à parler », d’approcher les représentations du monde, de refuser la conformité obligatoire à un modèle…

Annexes

  • Pour une éducation bilingue français-arménien dans les écoles arméniennes

  • Evaluation de l’enseignement-apprentissage de l’anglais précoce dans le cadre des classes bilingues breton) français à l’initiative de l’association Di-Hun

En postface, Une traversée des langues, Pierre Escudé, revient, entre autres, sur la longue histoire de l’hominisation, l’entrée dans le langage abstrait du tout petit enfant, la capacité d’inventivité de « cette abstraction universelle qui s’appelle le langage », l’école de la civilisation et la nécessité du bi-plurilinguisme, l’évolution et la variation, l’enjeu politique de la glossodiversité, les rendez-vous manqués de l’école de la troisième république, la politique française en terme de langues, ce qui fait humanité, « la capacité à aller vers l’universel en plusieurs voies – en plusieurs voix »

Il est plus que temps que le gouvernement français signe et applique la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, que le bilinguisme soit la règle dans les écoles. Gilbert Dalgalian nous incite à réfléchir et à agir sur l’avenir des langues, l’aujourd’hui et le futur de nos singularités, les conditions d’une société de l’émancipation de et pour toustes…

Gilbert Dalgalian : Présent et avenir des langues

Une question de civilisation

Editions Lambert-Lucas, Limoges 2020, 240 pages, 24 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

Langues, cultures, peuples, langues-cultures-peuples/

Enfances plurilingues. Témoignage pour une éducation bilingue et plurilingue, langues-vivantes-comme-langues-vecues/

Reconstruire l’éducation ou le désir d’apprendre, un-autre-statut-de-lapprenant-e-pour-rehabiliter-lindividu-e-la-personne-lale-citoyen-ne-en-herbe/

Capitalisme à l’agonie. Quel avenir pour homo sapiens ?, Pour faire un humain, il faut des humains

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