Langues, cultures, peuples

1. Perte de la langue, racines et autogestion :

Commençons par un témoignage pour mesurer la profondeur de cette réalité vécue qu’on appelle « langue’ » qu’il s’agisse des langues régionales, des langues de l’immigration ou des grandes langues du monde. Car le combat pour les langues est indivisible.

Ce témoignage pourrait n’être qu’une simple anecdote, s’il ne s’était pas répété cent fois, 300 fois peut-être, lors de mes nombreuses conférences au Pays basque, en Bretagne, en Alsace et dans les 34 départements occitans. A chaque fois mes auditoires sont des parents d’élèves qui ont fait le choix ou réfléchissent encore au choix d’une filière bilingue précoce pour leurs enfants. Pas en anglais, mais en langue régionale.

Jusque là rien de surprenant, mais là où ça devient intéressant – révélateur de quelque chose de bien plus profond – c’est quand je constate au cours des échanges avec ces parents que mon public est toujours constitué à 80% de parents monolingues francophones. (70% peut-être en Alsace où la langue a été relativement plus préservée).

Que signifie ce constat qui à la longue prend une valeur statistique sociologique ? Toute une génération de parents de ces différentes régions qui ont perdu leur langue régionale – sans aucune concertation entre eux ou d’une région à l’autre – ont ressenti la perte de la langue comme une perte inutile, frustrante, injustifiée. Un psychiatre de Brest, Jean-Jacques Kress, va même jusqu’à parler de traumatisme. Je reprendrai ses explications tout à l’heure lors du débat si vous y tenez. En bref, ce traumatisme, c’est la perte des registres de l’intime, de l’émotion, de l’affectivité, registres qui sont transmis non par l’école mais par la famille et forcément en langue maternelle régionale. La première génération est préservée de cette perte, pas les générations suivantes scolarisées en français. Et dans un français scolaire et académique.

Comme linguiste, je ne suis pas en mesure de diagnostiquer le traumatisme, mais je constate ceci : des parents monolingues francophones – qui apparemment ont dépassé ou surmonté la phase du traumatisme – continuent à ressentir la perte de la langue comme contre-productive et, sans se donner le mot, décident de confier à la génération suivante (la 4e ou la 5e selon les familles) le devoir de réappropriation linguistique. : ils optent pour une filière bilingue précoce. Dans la proportion où j’ai fait ce constat, cela prend nettement une dimension sociolinguistique.

Résultat : cette montée des écoles et des classes bilingues partout en France n’est pas seulement l’oeuvre de militants et d’intellectuels ; elle représente une prise de conscience majeure de plus en plus large, à savoir que :

*primo, le bilinguisme ne se construit pas au détriment de la maîtrise du français, mais à son bénéfice ;

*secundo, le bilingue précoce apprendra plus vite et mieux d’autres langues plus tard – l’anglais par exemple – que son camarade monolingue qui aborde lui l’anglais à 11 ou 12 ans avec pour seule base de transferts son français maternel de monolingue ;

*tertio, la formation bilingue précoce est plus formatrice tous azimuts qu’une scolarisation en une seule langue, et cela englobe une sensibilisation précoce à l’altérité. C’est donc du même coup le contraire d’une imprégnation de type communautariste !

Aspect particulier de cette montée des langues : au Pays basque ce sont désormais 50% des écoles qui proposent une filière bilingue, ce qui a permis depuis 2013 de dépasser le seuil des 40% de petits bilingues. A 40% on peut dire que la réappropriation est assurée.

Les proportions sont moindres en Bretagne et en Alsace. En Bretagne les classes bilingues, toutes filières confondues, arrivent à scolariser 10 à 11% des élèves du primaire. En Alsace un effort très récent (2014) a permis avec beaucoup de retard d’atteindre les 15% d’élèves en filières bilingues. Là c’est beaucoup de temps perdu par rapport au potentiel géoéconomique de cette région qui aurait dû depuis longtemps être la région modèle de l’éducation bilingue.

Cette réalité contrastée des langues régionales suggère quelques pistes de réflexion :

a) l’éradication des langues n’a pas entrainé la perte de la mémoire des langues et des cultures ; au contraire il semblerait qu’après une longue hibernation cette perte ait provoqué une prise de conscience et un sursaut, notamment par l’école.

b) ce sursaut et cette réappropriation ne détournent pas ces régions du français et ne représentent pas un repli identitaire ; au contraire, l’ouverture à soi-même prépare et prédispose à une plus grande ouverture à l’Autre. Les Bretons n’ont pas une identité, ils ont des racines et celles-ci sont multiples.

« Identité »supposerait qu’ils sortent ou que nous sortions tous d’un moule unique. Aujourd’hui il n’y a pas – s’il y a jamais eu – de moule unique. Si je prends mon propre cas, j’ai des racines arméniennes, une réelle imprégnation turcophone précoce et un gros tronc de culture française : à qui cela me rendrait-il identique ? Je n’ai pas d’identité autre que mes racines multiples et ce que j’en ai fait au long d’une vie en apprenant d’autres langues.

S’il n’y a pas d’identité, il n’y a donc pas de communautarisme étroit et sectaire. En revanche, il existe des communautés plus ou moins organisées pour cultiver ou pour défendre leurs cultures. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu un passé d’éradication au sein même de la République. La loi majoritaire n’a pas empêché que la majorité devienne oppressive : elle a même toujours renforcé le caractère répressif de la démocratie dite représentative.

c) cela nous amène à cette constatation : la défense des langues et des cultures passe par un nouvel approfondissement de la démocratie et cela ne peut être qu’une société de type autogestionnaire permettant l’expression contradictoire et des solutions négociées. Aux plans économique, social et politique.

Ce qui nous amène à repréciser ce que signifie l’internationalisme dont, je crois, nous sommes tous les héritiers, mais pas n’importe comment. Un internationalisme abstrait qui ignorerait les ethnies, les langues et les cultures, n’a aucun sens. Il n’en a jamais eu. Sans l’ouverture à l’Autre, l’internationalisme est un slogan vide. Nos langues sont nos vies. Être internationaliste, c’est accepter la vie de l’Autre dans sa spécificité ethnique, culturelle, linguistique. Et ce, dans la réciprocité, autant que possible !

2. Ethnocentrisme, ethnocides et nationalismes :

Je viens de traiter les langues et les cultures pour elles-mêmes. Or cela ne suffit pas, il faut élargir la perspective et replacer toute cette problématique dans son triple contexte historique, économique et anthropologique.

L’histoire des nations est jalonnée d’ethnocides et parfois de génocides. Quelle est la différence ? Contrairement au génocide qui extermine, dans l’ethnocide (nous dit Pierre Clastres, dans Recherches d’anthropologie, Ed. Du Seuil, 1980) « les autres sont mauvais, mais on peut les améliorer en les transformant jusqu’à les rendre identiques au modèle qu’on leur impose ».Ce qui signifie l’éradication des langues et des cultures, tout ce qui fait la richesse et la spécificité des peuples.

Pourtant ethnocides et génocides ont bien quelque chose en commun : « dans les deux, l’Autre c’est d’abord la différence, mais la mauvaise différence » (ibid). Seule diffère la solution apportée par les différents régimes et époques ; celle-ci atteignit des degrés plus ou moins massacrants chez les Conquistadores, les missionnaires, les conquérants de l’Ouest nord-américain et d’Australie, ou encore avec des formes diverses dans les conquêtes coloniales.

Cette longue histoire des temps modernes nous renvoie à une donnée fondamentale : toutes les cultures ont une composante ethnocentrique. Mais toutes ne vont pas jusqu’au génocide, ni ne pratiquent l’ethnocide.

Si l’ethnocentrisme est présent dans toutes les cultures, pourquoi seule l’occidentale a été ethnocidaire ? C’est la question que pose Clastres et il trouve la réponse dans l’Histoire : c’est parce que la civilisation occidentale « est ethnocidaire à l’intérieur d’elle-même qu’elle peut ensuite l’être à l’extérieur » (ibid, page 52). Clastres poursuit : « On ne peut pas penser la vocation ethnocidaire de la société occidentale sans l’articuler … à ce critère classique de distinction entre Sauvages et Civilisés, entre le monde primitif et le monde occidental : le premier regroupe l’ensemble des sociétés sans Etat, le second se compose de sociétés à Etat » (ibid, page 52).

Clastres ajoute : « si l’État se proclame le centre de la société, le tout du corps social, [il ne peut avoir qu’une vocation :] le refus du multiple,… l’horreur de la différence… La pratique ethnocidaire et la machine étatique fonctionnent de la même façon et produisent les mêmes effets : volonté de réduction de la différence et de l’altérité. A chaque développement du pouvoir central correspond un développement accru du monde culturel…. L’expansion de l’autorité de l’État se traduit dans l’expansionnisme de la langue de l’État. » (p.53) « La machine étatique procède par uniformisation du rapport qui la lie aux individus : l’État ne connaît que des citoyens égaux devant la loi » (p. 54). Donc acquis ou soumis à la culture dominante !

Pourtant l’ethnologue a dû tenir compte d’un cas particulier, celui des pratiques ethnocidaires de l’État des Incas. Pour en arriver à la constatation que « toute organisation étatique est ethnocidaire… pas seulement [le fait] d’un vague « monde blanc », mais d’un ensemble de sociétés à État » (p.55). Sauf que chez les Incas « la pratique ethnocidaire cesse dès que l’État ne court plus aucun risque » Tandis que ce qui « rend la civilisation occidentale infiniment plus ethnocidaire, c’est son régime de production économique,… espace infini de fuite en avant permanente. Ce qui différencie l’Occident, c’est le capitalisme, en tant qu’impossibilité de demeurer dans l’en-deçà d’une frontière… La plus formidable machine à produire est pour cela même la plus formidable machine à détruire. Races, sociétés, individus, espace, nature, mers, forêts, sous-sols, tout doit être productif… à son maximum d’intensité » [Texte écrit en 1974 !]. Le capitalisme a donc érigé l’ethnocide et parfois le génocide en nécessité et en système.

Je reviens sur mon propos précédent : dans une perspective autogestionnaire l’internationalisme n’est jamais la négation des langues et des cultures, des spécificités et des racines des peuples. Un internationalisme qui voudrait « dépasser » les différences en se substituant aux peuples serait un affichage cosmétique ignorant toute solidarité entre les peuples, toute considération pour eux. Cette dimension fut profondément ressentie et comprise par les révolutionnaires qui soutinrent les soulèvements coloniaux, notamment pendant la guerre d’Algérie.

Mais elle fut insuffisamment théorisée. Ce soutien internationaliste était certes dominé par l’obligation de combattre l’exploitation impérialiste, mais également par le rejet de la domination culturelle multiforme des peuples soumis. Ici se pose alors la question du nationalisme.

Car ces révolutions coloniales étaient toujours nationalistes. Il est donc important de penser clairement le rapport entre ces nationalismes de libération et l’internationalisme qui conduisit quelques milliers de militants à les soutenir matériellement et politiquement. Le fondement du nationalisme fut imparfaitement analysé : le nationalisme commence toujours par une forme d’amour (pour les siens, pour son ethnie, sa culture, son sol) et jusque-là se justifie pleinement, il est libérateur. Le problème devient grave lorsque ce même nationalisme se prolonge en haine de l’Autre, ce qui fut régulièrement le cas : nos « grandes guerres », les guerres coloniales, les exactions interethniques et les génocides en sont l’illustration et jalonnent notre mémoire.

Le nationalisme et la défense d’une communauté ne sont légitimes que dans les limites de l’autodéfense et des luttes de libération. Elles menacent souvent de se prolonger en domination d’un peuple ou d’une ethnie sur l’autre. Le sentiment national devient très vite une haine destructrice. La planète entière est frappée par cette dérive mortifère qui peut se nommer chauvinisme, racisme, antisémitisme, communautarismes ou intégrismes.

Pourtant le communautarisme qui s’ignore n’est pas le moins pernicieux : combien y a-t-il d’élus et de politiques conscients que le fait de refuser le droit aux langues (des régions, des migrants, des voisins), au nom du monolinguisme centralisateur, parfois au nom de la République, constitue un déni des droits humains ? Combien sont conscients d’ériger ainsi des murs communautaristes là où les nombreux bilingues et plurilingues (en France notamment) sont de véritables ponts entre les peuples ?

Les autogestionnaires devront être vigilants sur les limites du patriotisme partout. Sans pour autant sombrer dans une dérive éradicatrice. Comme cela fut le cas des Jacobins dont le principe de départ se présente comme l’unité et la solidarité entre les peuples de France, mais qu’une logique trop formelle conduisit tout droit à la négation des peuples, des langues, des cultures et des régions. Historiquement, le combat contre la féodalité dériva inexorablement en ethnocide niant cette richesse et cette diversité. Il convient de se poser la question : l’idéal jacobin fut-il le point culminant de la Révolution française ou un coup d’arrêt face à des forces plébéiennes trop exigeantes ? Il fut notoirement la première substitution d’une avant-garde autoproclamée aux masses révolutionnaires. Or le fondement et la raison d’être des autogestionnaires, c’est de préserver la politique de toute dérive substitutiste.

Plus près de nous, notre internationalisme ne doit pas nous rendre sourds ou indifférents aux revendications culturelles et linguistiques, voire autonomistes. En France, en Europe et ailleurs dans le monde, l’auto-gouvernement doit devenir un droit inaliénable.

Gilbert Dalgalian, Université d’été d’ENSEMBLE ! Pau, août 2014.

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