La cause de l’égalité ne mérite aucun mensonge, aucun travestissement

Dans leur avant-propos, avant-propos-de-nicolas-mathevon-et-eliane-viennot-a-louvrage-la-difference-des-sexes/, publié avec leur aimable autorisation, Nicolas Mathevon et Éliane Viennot soulignent, entre autres, les idées reçues sur la différence de sexes, leur force et leurs effets, l’étendue des variations individuelles, le constat que le fait de constater des différences n’apprend rien sur leurs causes, l’apprentissage et la construction des conditionnements sexués, la distribution historique des rôles, l’« immense variété des manières de construire ou de vivre la différence des sexes »…

L’auteur et l’autrice insistent sur la différence hiérarchisée des sexes, les discours d’autorité, la « nature » appelée à la rescousse pour « faire assumer les inégalités auxquelles on tenait », la différence des sexes confirmée par les constitutions ou les lois votées « démocratiquement », l’exploitation mercantile des idées sur l’« ordre du genre »…

Iels poursuivent sur les réticences du monde de la recherche, « Ce que nous voulions, c’était appréhender ces résistances sur le terrain de la science, dans l’exercice même de la recherche. Identifier les blocages ou les biais qui, au niveau de la construction des savoirs, empêchent que ces questions soient acceptées comme relevant de la science, et exigeant autant de travail intellectuel que les autres », la complexe imbrication entre nature et culture, les biais idéologiques affectant souvent les études, les a priori nourrissant nos perceptions de la différence des sexes ;

« L’ensemble de l’ouvrage, enfin, met en lumière le prodigieux enrichissement qu’apporte la confrontation des différents univers. À l’évidence, les scientifiques spécialistes du vivant (biologistes, médecins…), souvent persuadés de suivre une démarche scientifique objective, gagnent beaucoup à réfléchir aux angles morts de leur représentation du monde auprès de leurs collègues des sciences humaines et sociales, mieux formé·es à cet exercice. Il paraît notamment des plus nécessaire qu’elles et ils comprennent que tout questionnement scientifique est peu ou prou guidé par le contexte culturel dans lequel il s’inscrit. Cette prise de conscience est également primordiale pour les inciter à la plus grande prudence dans l’exercice de communication de leurs travaux aux médias, toujours prompts à simplifier et à tirer des conclusions idéologiques de résultats susceptibles de nombreuses et complexes interprétations. Réciproquement, les spécialistes des sciences humaines et sociales ont beaucoup à apprendre des découvertes des dernières décennies en biologie du développement et en évolution. Elles les aideraient à s’affranchir de la peur que leur inspire l’approche biologique et évolutionniste de l’espèce humaine, en leur montrant que la plasticité de notre cerveau et les modalités profondément coopératives de notre vie sociale (deux caractéristiques issues d’une longue évolution) font de nous une espèce animale exprimant des comportements immensément modulables. Une espèce où l’égalité entre les sexes ne paraît pas plus « contre-nature » que programmée ».

Mais il y a bien comme l’indiquent l’auteur et l’autrice des raisons d’espérer…

Sommaire :

Chapitre 1. Etudes cinématographiques

Chapitre 2. Biologie du comportement animal

Chapitre 3. Droit du travail

Chapitre 4. Littérature française du XVIIe siècle

Chapitre 5. Biologie du développement de l’appareil génital

Chapitre 6. Arts du spectacle – Danse

Chapitre 7. Psychologie sociale

Chapitre 8. Musicologie

Chapitre 9. Histoire du sport

Chapitre 10. Etudes de la Renaissance

Chapitre 11. Ethologie des primates non humains

 

Compte tenu du large spectre des sujets je ne saurais aborder l’ensemble des analyses. Je choisis donc quelques éléments et je m’étends – choix très subjectif – sur quelques chapitres.

Geneviève Sellier parle de cinéma, de projection-identification avec des personnages, de la construction d’une impression de réalité, de la place et de l’accès des femmes aux métiers du cinéma, du sujet et de l’objet des regards, de l’invisibilité des mécanismes de domination, des constructions masculines des images de femmes, de la construction des mentalités collectives, de la dissymétrie des personnages masculins et féminins, du déni « aux personnages féminins la place de sujet du regard, du savoir ou de pouvoir », des cinéastes féministes et de leurs réponses au modèle dominant, du culte des stars et des identités socio-sexuée, de l’idée française d’universalisme « qui postule que la culture, à l’instar de la politique n’est pas genrée », du Festival international de films de femmes, « Déconstruire ces images, pour montrer dans quelle mesure elles participent du maintien de la domination patriarcale, mais aussi comment certaines d’entre elles remettent en cause l’évidence » de ces normes, est un travail de salubrité publique qui va bien au-delà du plaisir d’une analyse érudite ! »…

Clémentine Vignal nous rappelle que les différences morphologiques sont variées chez les animaux et que « le règne animal est caractérisé par son extrême diversité, dont l’origine tient aux contraintes phylogénétiques, sociales, environnementales et au hasard des circonstances » ; examine, entre autres, l’apprentissage du chant chez certains oiseaux ; souligne les influences « de la vision du monde » dans la manière d’appréhender la démarche scientifique et l’interprétation des données ; discute du choix des femelles dans les choix de partenaires, de l’évolution des comportements, de la monogamie et de la fidélité, « la monogamie est donc un fait social beaucoup plus que reproductif, et elle n’est pas synonyme de fidélité ». L’autrice souligne un certain nombre de continuum de comportements, la flexibilité des rôles, les connotations attachées « à l’activité et à la passivité », le mythe « puisant ses origines dans une vision anthropomorphique et idéologique du rôle des femelles », les circonstances environnementales ou sociales, « une approche scientifique dont le contexte idéologique est pris en compte et explicité serait préférable à l’illusion d’une recherche impartiale »…

Sylvaine Laulom aborde la différence en regard du droit, l’exclusion des femmes du principe d’égalité édicté par la Révolution française, le Code civil de1804 et l’incapacité des femmes, les règles différentes auxquelles est soumise la sexualité des femmes et des hommes.

L’autrice examine l’évolution du droit du travail, la construction sexuée de celui-ci, les reformulations liées au principe d’égalité, la nécessité de nommer les femmes, la réserve de la France à l’article 16.1.g de la convention Cedaw sur le nom des enfants, l’interdiction des discriminations directes et indirectes, le temps partiel des femmes, le sexe comme condition déterminante dans certaines activités professionnelles, l’autorisation légale des « actions positives », « Les actions positives sont donc des mesures formellement inégalitaires, puisque destinées à une catégorie particulière, mais fondamentalement égalitaires », l’égalité formelle et l’égalité réelle, les écarts salariaux, les obligations de négocier sur l’égalité professionnelle et le peu d’effets en résultant, le principe abstrait d’égalité, « La conception universaliste de l’égalité n’est pas évoquée lorsqu’il s’agit de justifier le maintien de dispositions spécifiques applicables aux femmes dans leur fonction de mère de famille, mais elle est invoquée quand il s’agit d’entraver les mesures visant à modifier le rapport entre les sexes », les biais idéologiques d’appréhension des situations inégalitaires, la représentation naturalisante des rapports de genre, le rôle que peuvent « jouer les normes juridiques dans la production et la reproduction des rapports de genre »…

Loin des lectures seulement masculines, Nathalie Grande revient sur ces femmes qui « ont écrit, ont été publiées, lues et appréciées en leur temps », un continent englouti dans le temps, la littérature française du XVIIème siècle, « Inscrire la présence des femmes dans l’histoire de tous les domaines des arts, des sciences, des métiers (y compris les professions politiques) permet ainsi de souligner une permanence, donc, d’établir une forme d’évidence, qui amène à relativiser le regard de la prétendue « modernité » voire « post-modernité » actuelle sur son bilan véritable ». S’il ne faut pas oublier « l’accès limité des femmes à l’écriture, à la lecture, à la culture », leur mise en ignorance, il convient cependant d’insister sur le rôle « méconnu et déterminant » de certaines, « cet axe de lecture permet de mettre en valeur des aspects longtemps minorés de la production littéraire »…

Joëlle Wiels présente la biologie du développement de l’appareil génital, « L’ensemble des événements biologiques qui aboutissent à la formation des organes sexués d’un individu est, disons-le tout de suite, extrêmement complexe et variable d’une espèce à l’autre », les formules chromosomiques, les caryotypes principaux, la notion de variabilité, les biais idéologiques qui orientent les recherches (« les chercheurs se sont longtemps concentrés sur la seule différentiation du sexe mâle »), les recherches sur la sexuation des individus, des associations qui « questionnent notamment la pertinence de la bicatégorisation biologique entre femmes et hommes afin de lutter contre les discriminations et les pratiques médicales abusives auxquelles sont confrontées les personnes qui ne peuvent s’inscrire ni dans une catégorie ni dans l’autre », la généralisation abusive de l’emploi du mot de sexe, celles et ceux qui pensent que « le sexe ne devrait pas constituer un élément déterminant de l’ordre social »…

J’ai particulièrement apprécié l’article d’Hélène Marquié sur la danse tant pour ses analyses de cet art du spectacle que pour ses remarques sur « les questions de différence des sexes et de genre » (je souligne l’emploi du dernier au singulier).

L’autrice explique que la danse est indissociable du corps et que les corps sont différenciés par le genre, les contraintes normatives à la fois « esthétiques et sociales », les évolutions historiques de ce qui fut considéré comme relevant du masculin et du féminin, « L’attention portée au genre incite donc ici à problématiser la place de chacun des sexes, à relier la prévalence de l’un ou de l’autre aux fluctuations esthétiques, mais aussi politiques, institutionnelles, sociales et culturelles », les différences de critère qui « déterminent l’entrée des danseuses et des danseurs dans les grandes formations », les exigences distinctes et ce qu’elles induisent « des corporéités différentes », la naturalisation de la différence des sexes, les modalités d’« incorporation des normes de genre », l’appareil discursif accompagnant les spectacles, les processus de catégorisation de genre « qui font qu’un phénomène ou un concept peut être rapporté au « féminin » ou au « masculin », alors même qu’il n’a aucun lien avec la sexuation », l’invisibilisation des inégalités, la confusion entre genre et sexualité et l’absence de réflexion sur l’articulation entre les deux, l’impensé de la dimension corporelle, l’idée que les « genres » ou les « identités sexuelles » pourraient « librement être modifiés, voire échangés dans une relative équivalence », l’illusion de la déconstruction du genre « et qui en réalité le laisse intact ».

« J’en suis arrivé à la conclusion que la prolifération des discours sur le genre, la sexualité, les identités… produit comme une illusion rhétorique, qui n’implique aucune remise en question des rapports sociaux de sexe, des rôles, du genre en tant que système, et surtout laisse non résolue, parce que non posée, la question des corps, de la façon dont ils intègrent le genre et sont susceptibles de s’en défaire »

Virginie Bonnot aborde les questions de psychologie sociale, les variabilités à l’intérieur de chaque sexe, les inégalités de savoir et de pouvoir dans les relations de genre et aussi « une proximité, une intimité et une interdépendance », le sexisme bienveillant, l’intériorisation de stéréotypes, l’auto-dénigrement, l’essentialisation des relations, « le recours à des explications essentialistes est particulièrement prisé lorsque le statu quo inégalitaire est menacé, autrement dit lorsqu’une société tend vers plus d’égalité »…

Florence Launay parle de musicologie, de la voix sexuée après la puberté, de l’usage des différents instruments, du mensonge par omission dans l’histoire de la musique, « le silence sur ces conflits et ces exclusions s’ajoute donc à l’effacement des compositrices et des instrumentistes les plus importantes, et à l’instance sur le vie « dissolue » des cantatrices, pour former une histoire de la musique mensongère, qui a un impact sur la vie musicale actuelle » (En complément possible : Lettre ouverte de Joëlle Léandre aux Victoires du jazz, lettre-ouverte-de-joelle-leandre-aux-victoires-du-jazz/)…

Paul Charroin regarde du coté du sport, des caractéristiques morphologiques, des présupposés concernant les différences entre les femmes et les hommes, de caractères androgynes, de la mixité tardive en éducation physique, de l’ouverture des événements sportifs aux femmes, de la violence des supporters, du tabou de l’homosexualité, de l’articulation « des normes médicales, des normes de genre et des normes sportives », des journaux sportifs et du traitement (ou non) du sport féminin, de la réduction des femmes à l’irrationnel et à leur sexe, de l’échec masculin et de sa féminisation, de norme du geste technique au masculin, des interventions médicales opérées sur le corps des sportives, de l’histoire du sport vu « sous l’angle du genre »…

J’ai notamment apprécié l’article d’Eliane Viennot sur les études de la Renaissance, le creusement des inégalités entre femmes et hommes, le rôle de la naissance des Etats modernes, les charges accessibles aux « chrétiens de sexe mâle », l’Eglise maitre d’oeuvre des Universités, l’invention de l’imprimerie et le « boom éducatif », les mariages et leur reconnaissance par l’Eglise, l’obsession du contrôle des femmes, l’ouverture de la chasse aux sorcières, la mise au point de la « loi salique », l’oubli des Régentes dans la construction de l’histoire, ces femmes qui « démentent, par leur seule existence, les discours sur l’exception française », l’impression d’oeuvres de femmes, la « Querelle des femmes » (en complément possible, La querelle des femmes ou « N’en parlons plus ». Sur une très longue histoire effacée des mémoires, une-mise-au-pas-pensee-organisee-theorisee/), les mythes et les légendes, « dans leur grande majorité, les universitaires aujourd’hui étudient les universitaires d’hier. Les femmes, même très savantes, même très puissantes, ne présentent pas d’intérêt à leurs yeux », la vitupération des autrices, les paysages dépourvus de femmes, le récit de l’émancipation nationale « construit sous la IIIe République et enseigné par l’école républicaine à l’égal d’un catéchisme », le renforcement du « privilège de sexe » et le couplet sur « l’abolition des privilèges », l’effacement des réalisations de femmes, « étudier les discours ou les actes de ces hommes sous l’angle du genre, c’est prendre le risque de voir la responsabilité de tant d’entre eux dans l’accroissement des inégalités ». Je souligne malgré la dénégation de certain·es, au nom du fantasme de la « neutralité » scientifique : « postuler que la domination masculine n’est pas naturelle est évidemment un prérequis dans ce domaine »…

Le titre de cette note est empruntée à l’autrice.

Le dernier texte concerne l’étude scientifique du comportement des primates non humains. Florence Levréro analyse « la remarquable diversité des systèmes sociaux et des habitats occupés », la variation des relations de dominance, les différences comportementales suivant le sexe, l’importance des caractéristiques d’âge ou de milieu de vie, la nécessaire prise en compte des contraintes environnementales, les interactions et les coévolutions, l’influence des phénomènes écologiques sur les « régulations naturelles » de population, les alliances et la réciprocité sociale, la caractère adaptatif de comportements, le caractère hautement social de la majorité des espèces de primates, les liens d’affinités durables, la complexité des modes de communication, les biais et les vigilances méthodologiques…

Sous la direction de Nicolas Mathevon & Éliane Viennot : La différence des sexes. Questions scientifiques, pièges idéologiques

Editions Belin, Paris 2017, 336 pages, 22 euros

https://www.belin-editeur.com/la-difference-des-sexes

Didier Epsztajn

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