L’universel comme privilège d’une catégorie sur les autres

Dans son introduction, Geneviève Fraisse aborde un discours philosophique chez Platon, la servante de Thrace, celle qui n’a pas de nom, la question des sexes, un problème philosophique encore incertain, l’être et la pensée « à coté ».  Le texte se termine par Dix clés pour ouvrir les textes qui suivent, dix-cles-pour-ouvrir-les-textes-qui-suivent-extrait-de-lintroduction-du-livre-de-genevieve-fraisse-a-cote-du-genre-sexe-et-philosophie-de-legalite/, publié avec l’aimable autorisation de l’autrice. Elle y aborde, entre autre, le genre comme concept, la neutralisation des femmes et les effets du sexe, les mots sexe et genre, la « différence des sexes » comme catégorie vide, la pensée démocratique, l’opérateur « égalité », la démocratie exclusive, l’alliance égalité liberté, l’émancipation des femmes, le service, le consentement, la tradition philosophique, la reconstruction de la pensée et l’insuffisance de la déconstruction, l’invisibilité des femmes, l’histoire et l’inachèvement démocratique, l’égalité et l’inexistence d’un mouvement spontané, la représentation intemporelle des sexes et le refus de l’historicité, la contradiction entre le féminisme et les pensées radicales, le contretemps de la finalité féministe, l’exigence épistémologique, le sujet et l’objet, le statut particulier de la pensée des sexes…

De nombreuses thématiques abordées ici seront revisitées par l’autrice dans des textes ultérieurs. Un fils construit autour de la philosophie, des sexes, des femmes et de leur histoire, de l’émancipation et de ses contradictions…

Je choisis très subjectivement de ne souligner que certaines analyses.

La première partie « La différence des sexes » est un livre paru en 1996. Geneviève Fraisse indique que la différence des sexes ne fut jamais un objet officiel de la philosophie, que le lot des femmes est « d’être hors du champ conceptuel d’un coté, et sous les feux de la représentation imaginaire, fût-ce ceux de la mode, de l’autre ».

Avant de proposer les moyens d’une réflexion philosophique sur la différence des sexes, l’autrice discute de l’espace de la beauté et de la parure, des femmes comme objet de commerce, de l’apparence et de la vérité, du glissement permanent entre « le lieu du sujet et le lieu de l’objet », de l’ornement, de la nudité et de la vérité…

Le livre s’ouvre « sur « une drôle d’idée » et espère se fermer avec quelques idées plus stimulantes », des chapitres sont consacrés à l’amour, à Eros et au désir, comme objet et axe de travail philosophique ; puis à la présence réelle de la différence des sexes en philosophie et à quelques hypothèses de travail, « Celle d’une différence des sexes comme principe caché de la possibilité de pensée, celle d’une différence des sexes comme moyen d’échange de la pensée, et enfin celle d’une historicité de la différence » ; enfin à une pensée de l’altérité des sexes en termes de sujet et d’objet, « L’historicité de la différence met en lumière la mobilité extrême de ces deux positions, de sujet et d’objet, et permet ainsi un nouveau regard sur l’histoire même de la philosophie »…

Mes connaissances des auteurs philosophes cités étant bien limitées, j’en reste aux domaines que je maitrise un peu mieux. L’autrice met l’accent sur l’image traditionnelle, « celle de la femme incapable d’abstraction, de symbolisation », les femmes mises en marge du paysage philosophique, la curiosité et la peur du sexe de certains, celles qui posent « la question de leur-être femme dans la pensée », Hannah Arendt et Simone Weil et leur choix du neutre donc du « peu importe mon sexe », la forclusion de la différence des sexes du champ de la philosophie, les mots pour dire ou maquiller, l’identique et le différent, les conditions d’intelligibilité, le féminin et les femmes, le terme d’échange « en gardant l’idée à la fois de la médiation et de l’escamotage »…

J’ai particulièrement apprécié le chapitre sur « Histoire et historicité », la différence des sexes dans l’histoire – son historicité -, le temps de la redéfinition « des espaces publics et privé pour la femme », l’idéalisme oublieux du corps mais « garant de l’autonomie de l’esprit » (la « raison des femmes »), la disqualification des femmes, l’ère contemporaine et le problème de l’égalité des sexes, l’émancipation des femmes comme « propos abominable », la pensée de la domination de l’Ecole de Francfort…

Par ailleurs l’autrice écrit que les propos négatifs à l’égard des femmes ne sont pas séparés mais tout à fait articulés aux thèses des philosophes (je pense quant-à-moi qu’ils sont au fondement de leur pensée, à commencer par le sinistre Pierre-Joseph Proudhon)…

« Réfléchir l’historicité suppose le passage d’une histoire des représentations à la représentation de l’histoire. Dans la représentation de l’histoire, le sujet sexué et la relation entre les sexes sont réintégrés dans la production de la pensée et de l’action propre de l’humanité »…

Geneviève Fraisse poursuit avec les ruptures, l’idée nouvelle au XVIIIe siècle de l’égalité des sexes, un socle nouveau de représentations possibles, l’idée que « le conflit entre les sexes peut se régler politiquement », le mouvement qui prend forme après1830, la querelle et le conflit, le droit refusé et le droit réclamé, l’espace privé « comme lieu nouvellement affecté par le politique, par l’idée d’égalité », la langue et l’écriture du sexe, le passage du sang au sexe…

L’autrice consacre un chapitre « à la connaissance que le philosophe laisse voir d’un enjeu entre hommes et femmes et à la façon dont il contourne ou détourne cet enjeu. Il est clair que l’idée d’égalité des sexes n’est pas étrangère à la lucidité nouvelle, conscience du défi et refus de le prendre en considération », la connaissance et l’ignorance, l’enjeu politique, la misogynie et l’antiféminisme, August Strindberg et Henrik Ibsen…

« S’expliquer sur son propre compte va au-delà de l’identité sexuée, est un mouvement qui redistribue complètement les cartes entre objet et sujet femme ». Geneviève Fraisse discute de l’altérité et de sa conjugaison avec l’infériorité, la possibilité du savoir, l’historicité politique de la différence des sexes, le semblable ET le différent, du matérialisme, « Le matérialisme peut être subversif ou conservateur suivant le sexe qui parle »…

Je me suis étendu sur cette première partie, malgré mes lacunes dans le domaine philosophique, car il me semble important, pour utiliser une expression de l’autrice, de souligner que Le féminisme, ça pense.

La peur des démocrates, l’universel et le concret, « C’est donc à partir de la démocratie comme temps historique et lieu idéal que nous pouvons penser un lien nouveau entre les sexes ». Il n’y a pas d’immuabilité du rapport entre les sexes malgré la croyance à « l’anhistoricité de leur différence »… L’autrice aborde, entre autres, le pouvoir masculin, la sexualité humaine, les limites de la seule dénonciation, le genre comme concept, le sexe, « Sexe plutôt que sexualité, différence des sexes plutôt que différence sexuelle, sexe plutôt que genre », l’histoire sexuée, la mixité et la parité, les modifications de la structure de la domination masculine et sa non dissolution, la pensée de l’autre et se penser comme autre, la superposition illégitime de l’universel et du masculin, la généalogie des représentations, les femmes comme boucs émissaires, la muse et l’artiste, la chant des sirènes, « Le chant est à la fois séduction et savoir, promesse et connaissance », les représentations de la vérité…

J’indique aussi d’autres sujets discutés, la stratégie de l’émancipation, « Une stratégie d’émancipation ne va pas sans une pratique de la subversion », Hannah Arendt et Simone Weil, l’universel et les catégories, Simone de Beauvoir, l’unicité et la multiplicité des formes du féminisme, l’égalité et la liberté, « La discrimination fait mentir le principe d’égalité fondé sur l’identité des êtres ; la violence dément le principe de la liberté au nom de la différence des êtres », la démocratie exclusive, la parité, « la parité est une idée, une théorie « pratiquement vraie mais théoriquement fausse », l’habeas corpus, le travail et les conditions de l’égalité économique, le service et la démocratie, la langue…

La dernière partie est consacrée à des textes publiés entre 2002 et 2008. J’y ai notamment apprécié les analyses sur la symbolisation, les outils et les concepts, « Nous en avons pour finir quatre, l’identité, la différence, l’égalité, la liberté, deux concepts ontologiques et deux politiques », l’habit de l’égalité, les rapports à l’histoire, les contradictions, « Ne pas la fuir, cette contradiction, ne pas penser qu’elle est soluble, surtout lorsqu’il s’agit de conjuguer la particularité sexe/genre avec l’universalité du genre humain… », les contretemps de l’émancipation des femmes, les dérèglement des représentations, le devenir sujet, « La résistance à la domination se transforme en affirmation de subversion », l’objet et la marchandise, la restitution de l’intelligibilité d’un discours d’émancipation et ses effets dans l’histoire politique…

Des analystes matérialistes de la construction de la différence des sexes et des possibles émancipateurs, « un éclat de lumière printanière dans la grisaille de la domination masculine ».

Geneviève Fraisse : A coté du genre. Sexe et philosophie de l’égalité

La différence des sexes paru initialement : PUF 1996

La controverse des sexes paru initialement : PUF 2001

A coté du genre, un vade-mecum, textes publiés entre 2002 et 2008

Editions Le bord de l’eau, Lormont 2010, 476 pages, 24,40 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice : 

Démocrates… et sexistes, democrates-et-sexistes/

Femmes dans les Révolutions : questions critiques, femmes-dans-les-revolutions-questions-critiques/

Entretien : Geneviève Fraisse, l’indocile philosophe, entretien-genevieve-fraisse-lindocile-philosophe/

Une histoire sans fin, une-histoire-sans-fin/

Le féminisme, ça pense, le-feminisme-ca-pense/

Avec l’événement actuel, c’est le corps qui se rebelle !, Entretien avec Geneviève Fraisse, avec-levenement-actuel-cest-le-corps-qui-se-rebelle-entretien-avec-genevieve-fraisse/

Préface « Paradoxe et vérité » à la réédition de l’ouvrage de Choderlos de Laclos : « De l’éducation des femmes », preface-de-genevieve-fraisse-paradoxe-et-verite-a-la-reedition-de-louvrage-de-choderlos-de-laclos-de-leducation-des-femmes/

« De l’éducation des femmes » : la réponse de Laclos au « droit d’importuner », de-leducation-des-femmes-la-reponse-de-laclos-au-droit-dimportuner/

Automne 2017 : fin de la disqualification ?, automne-2017-fin-de-la-disqualification/

Tribune pour une « liberté d’importuner » : « A chaque fois qu’il y a une révolution féministe, on crie « danger » », tribune-pour-une-liberte-dimportuner-a-chaque-fois-quil-y-a-une-revolution-feministe-on-crie-danger/

Violences sexuelles : « Le fait divers est devenu politique », violences-sexuelles-le-fait-divers-est-devenu-politique/

L’extraordinaire sexisme ordinaire, lextraordinaire-sexisme-ordinaire/

Heureusement qu’à 17 ans, je n’ai pas compris…, /heureusement-qua-17-ans-je-nai-pas-compris/

Elle a su délier la vie de la mort, et la mort de la vie, elle-a-su-delier-la-vie-de-la-mort-et-la-mort-de-la-vie/

Colporteuse, ou l’épreuve de l’histoire, colporteuse-ou-lepreuve-de-lhistoire/

Le corps de la femme est un écran où chacun projette sa violence, le-corps-de-la-femme-est-un-ecran-ou-chacun-projette-sa-violence/

Les amis de nos amis, les-amis-de-nos-amis/

C’est du politique, cest-du-politique/

Le couple Fillon se trompe d’époque, le-couple-fillon-se-trompe-depoque/

Le voile, le burkini et l’impureté de l’Histoire, le-voile-le-burkini-et-limpurete-de-lhistoire/

« À rebours » : préface de Geneviève Fraisse à l’ouvrage de Carole Pateman : Le Contrat sexuel (1988),a-rebours-preface-de-genevieve-fraisse-a-louvrage-de-carole-pateman-le-contrat-sexuel-1988/

Préface à : Femmes, genre, féminismes en Méditerranée, « Le vent de la pensée », Hommage à Françoise Collin. Textes et documents réunis et présentés par Christiane Veauvy et Mireille Azzoug,preface-de-genevieve-fraisse-a-femmes-genre-feminismes-en-mediterranee-le-vent-de-la-pensee-hommage-a-francoise-collin-textes-et-documents-reunis-et-presentes-par-c/

L’Histoire comme phénomène – préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993),lhistoire-comme-phenomene/

Présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmes, Comme une parole donnée à l’espace commun

Olympe de Gouges et la symbolique féministe, entretien, olympe-de-gouges-et-la-symbolique-feministe-entretien-avec-genevieve-fraisse/

Affaire DSK : le fait divers, c’est du politique, affaire-dsk-le-fait-divers-cest-du-politique/

Olympe de Gouges voulait se souvenir du peuple, olympe-de-gouges-voulait-se-souvenir-du-peuple/

Encore et toujours, le droit de l’avortement est en danger, encore-et-toujours-le-droit-de-lavortement-est-en-danger/

Le pape, compassion n’est pas raison ?, le-pape-compassion-nest-pas-raison/

Sexe, politique, parole publique, sexe-politique-parole-publique/

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Notes de lectures

Les excès du genre. Une enquête philosophique, verites-contretemps-historiques-exces/

Le Privilège de Simone de Beauvoir, une-historicite-susceptible-douvrir-le-chemin-de-la-liberation/

Du consentement, édition augmentée, un nouveau chapitre, etre-exclue-du-pouvoir-ne-premunit-pas-necessairement-contre-ses-sortileges/

La sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation, il-ny-a-pas-de-toust-temps/

Les excès du genre, loperateur-egalite-permet-de-concevoir-et-dinventer-les-nouveaux-rapports-entre-sexes/

Du consentement, Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens, La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains : Rendre au mot service toute son opacité

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