Entretien : Geneviève Fraisse, l’indocile philosophe

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Directrice de recherche émérite au CNRS, Geneviève Fraisse travaille notamment sur la controverse des sexes, d’un point de vue épistémologique et politique. Elle décline ses travaux suivant trois axes : la généalogie de la démocratie, les concepts de l’émancipation et la problématisation philosophique de l’objet « sexe/genre ». Pour l’InSHS, elle revient sur son parcours et livre sa vision des études sur le genre.

Philosophe, historienne de la pensée féministe, auteure prolifique, féministe… Geneviève Fraisse, comment vous définiriez-vous ?

Loin d’une identité supposée, requise ou affichée, je crois être habitée par une seule question : comment penser l’égalité des sexes ? L’étudiante en philosophie des années 68 a simplement décidé qu’il fallait trouver une place adéquate à cette question. J’ai choisi l’écriture, au plus près de cette recherche, pour dire désormais : « ça pense ».

Être un être de raison fut contesté au sexe féminin. Face à cette exclusion de la pensée, je me suis construite en résistance à cette ritournelle négative. La philosophie est le bastion le plus solide, parce que le plus symbolique, d’une suprématie masculine. Dans cette discipline où je fus ipésienne, certifiée, bi-admissible à l’agrégation puis chercheuse au CNRS, le titre de philosophe me fut et m’est encore contestée. Je le vis au quotidien de mes interventions ici ou là. On glisse toujours en premier « historienne », l’air de dire que je raconte des faits plutôt que je ne manipule des concepts. Même Wikipédia a refusé de valider ce statut professionnel jusqu’à ce que je prouve, par la page de l’annuaire du CNRS, que j’appartenais à la section philosophie.

Au milieu du XXsiècle, Simone Weil et Hannah Arendt ne voulaient pas se qualifier de philosophes ; je l’ai jadis commenté (1). Pour ma part – et parce que je travaille sur l’objet encore contesté sexe/genre – je me qualifie de philosophe, notamment, mais pas seulement, parce qu’il s’agit d’un enjeu intellectuel. Avant même la personne, c’est bien l’objet de pensée (sexe/genre, égalité des sexes, sexuation du monde) qui fait problème.

Restait donc l’aventure : l’aventure de la transdisciplinarité avec les historiennes certes, mais aussi avec les sociologues, les littéraires et même les économistes ; faire feu de tout bois pour construire les bonnes problématiques et pratiquer l’échange comme une nécessité méthodologique ; participer à l’histoire, au Mouvement de libération des femmes notamment.

« La rue et la bibliothèque » ont donc coexisté dès le départ. D’où mes images pour me définir : celle de fantassin d’abord, pris dans l’histoire, les collectifs de pensée, le mouvement féministe, puis, après les années 2000, celle de colporteuse, celle qui part sur les routes de l’universel avec son savoir accumulé et sa lanterne magique, l’opérateur égalité.

Pouvez-vous nous dire quel fut votre parcours au CNRS et en quoi l’institution vous a aidée dans la construction de votre objet de recherche ?

J’ai commencé mes recherches au début des années 1970 et j’ai candidaté au CNRS dix ans plus tard. Entretemps, nous avons fondé en 1975 avec Jacques Rancière et Jean Borreil la revue Les Révoltes logiques : mon premier texte sur les féministes de 1848 a été publié dans le premier numéro de cette revue. Par ailleurs, j’ai collaboré aux revues Les Temps modernes et Les Cahiers du Grif, j’ai contribué au premier livre sur l’histoire des femmes,L’Histoire sans qualités (2) et j’ai donné une forme éditoriale à la revue Pénélope, fondée en 1979, dont le numéro deux conforte le projet de faire le recensement de toute recherche, académique ou non, sur un thème donné (ici : « Éducation des filles, enseignement des femmes »). Il faudrait aussi citer aussi le séminaire non académique « Limites-Frontières » créé en 1980.

L’entrée au CNRS me permet d’organiser cette énergie multiple, volontairement tout terrain, avec pour projet plus synthétique « les fondements philosophiques du discours féministe ». En outre, je sais que je vais être payée toute ma vie pour faire de la recherche, pour construire un champ d’intelligibilité. Cela s’appelle la liberté et je me vois encore, rue de Richelieu, marchant vers la Bibliothèque Nationale où je me rendais depuis des années, forte d’une énergie joyeuse !

Par ailleurs, le titre CNRS donne immédiatement une légitimité institutionnelle, donc sociale, à une question qui suscite continument ironie et condescendance ; elle offre également une assise internationale. Ce sigle me sera souvent utile face au soupçon, comme une protection.

Mon premier geste, en 1984, est de rendre hommage à une femme philosophe autodidacte du XIXsiècle, Clémence Royer, qui n’a pas eu la chance qui m’est alors donnée. Traductrice de Darwin, contestée pour ses prises de parti à l’égard du grand savant, c’est aussi une grande intellectuelle qui intervient dans tous les champs de pensée, par exemple en économie, où elle gagne un prix face à Proudhon, en proposant l’impôt sur le revenu dont le principe sera voté en 1912. Son écriture est remarquable ; il faut lire son Introduction à la philosophie des femmes parue en 1959, ou son roman, fustigé par Rome, Les Jumeaux d’Hellas. Comme jeune chercheuse, j’établis ainsi une attitude épistémologique, celle de la distance adéquate entre le sujet et l’objet, sans identification abusive ; j’œuvre à éloigner, là encore, le soupçon envers une femme qui travaille « sur les femmes ». J’avais écrit précédemment et exprès sur « les héroïnes symboliques », George Sand et Louise Michel (3), avec un regard attentif, en recherche de critères de philosophie politique, question d’épistémologie.

Comment vos recherches étaient-elles perçues dans le contexte d’alors et quels obstacles avez-vous rencontré dans votre parcours ?

Les recherches, nommées « Pensée féministe » au tout départ des années 1970, s’intitulent désormais « Fondements philosophiques du discours féministe » ou encore « Formes du féminisme historique » pour le séminaire donné les premières années du Collège International de Philosophie (CIPH) fondé en 1984.

D’un côté, l’effervescence est réelle. En 1971, au retour d’une année à Berlin, lors de ma soutenance de maîtrise consacrée à l’École de Francfort, Maurice de Gandillac souligne avec amusement le passage sur la question des femmes dans La Dialectique de la Raison. Puis, la rencontre avec Jacques Rancière en 1973 sera absolument déterminante.

D’un autre côté, les historiennes, issues du Groupe d’Études Féministes de Paris VII (GEF) et sises désormais à l’EHESS, fabriquent un lieu d’accueil solide. Même si elles me conseillent de changer de sujet pour rentrer au CNRS, le travail intense que nous menons (Une Histoire des femmes est-elle possible ? (4)Madame ou mademoiselle ? Itinéraires de la solitude féminine. 18e-20e siècles (5), puis les cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident (dont je co-dirige le volume 4) témoigne d’une dynamique continue. En parallèle, le CIPH accueille en 1990 l’important colloque « L’exercice du savoir et la différence des sexes ». De même, je passe l’année 1990-1991 à l’Institute for Advanced Study de Princeton où j’expose mon livre Muse de la raison, démocratie exclusive et différence des sexes qui vient de paraître ainsi que mon hypothèse de la « différence historique ».

Les obstacles, quant à eux, restent toujours les mêmes : la disqualification de mon objet d’abord et, bien plus que cela, la mésestime. Je peux en donner un exemple récent : à l’occasion d’une nuit Sartre organisée à l’ENS, je suis invitée à m’exprimer sur Simone de Beauvoir. On imagine la sélection prestigieuse des philosophes invités et une collègue m’interpelle : « Alors, tu vas porter l’étendard de Simone de Beauvoir ! » Disqualification de l’autrice Simone de Beauvoir, réduite à un étendard, disqualification de la porteuse de l’étendard (moi) et mépris pour le contenu d’une œuvre magistrale du XXesiècle. À ce moment-là précisément, je pense à la comparaison que j’établis entre le Discours de la méthode de Descartes et l’introduction du Deuxième sexe (6). C’est cela le sexisme : non pas de la discrimination comme on aime à le dire, mais de la disqualification, du mépris avant toute injustice subséquente.

Après une dizaine d’années d’activités au CIPH, je candidate pour une direction de programme, refusée sans raison. Nombre de mes rapports annuels du CNRS soulignent, certes, l’importance de mes productions, livres et articles ainsi que le nombre élevé de mes invitations à l’étranger ; puis, comme une fin de non-recevoir, pointe l’ombre du « militantisme ». Mes promotions de DR2 et de DR1 feront face à des réticences diverses, voire à des blocages, au point que la direction du CNRS, soutenue par le ministère, interviendra. Mon retour du Parlement européen, en 2004, me vaut, et je l’ai refusé, d’être envoyée en sciences politiques. Je travaille sur le terrain me dit-on…

Or, c’est le contraire : ce moment politique institutionnel, totalement inattendu, m’a permis de penser à nouveau (après les années 70) le rapport théorie-pratique ou pensée-action. Un exemple : alors que je finis l’écriture de mon livre Les Deux gouvernements, je critique le mot « conciliation » (famille-profession) – mot qui entérine le conflit ou la contradiction entre les deux espaces – pour proposer alors le terme d’« articulation », désormais banal, mais qui montre le choix de penser ensemble ce qui avait été volontairement séparé par les penseurs du contrat social, à savoir la famille et la cité, le privé et le public.

Diderot écrivait que les femmes lisent dans « le grand livre du monde », pendant que les hommes lisent des livres. Oui, de 1997 à 2004, j’ai été lire dans le grand livre du monde, en tant que déléguée interministérielle aux droits des femmes puis comme députée européenne – société civile gauche plurielle sans aucune appartenance politique. Mais ce n’était pas le grand livre du monde imaginé par les philosophes ! Je produisis ainsi, de 2004 à 2008, l’émission « l’Europe des idées » sur France Culture.

Quels sont vos modèles et comment vous en êtes-vous inspiré ou émancipé pour construire votre propre méthodologie ?

Quatre personnes ou œuvres ont compté. La première dit l’autorisation de travailler tout texte, n’importe quel texte, canonique ou non, théorique, littéraire ou autre. Grâce à Michel Foucault, je me sens légitime lors de ma première visite à la Bibliothèque Marguerite Durand à l’automne 1973. C’est grâce à lui aussi que je suis devenue une « intellectuelle spécifique », ni experte, ni généraliste.

Jacques Rancière, quant à lui, ne vit qu’évidence dans l’aventure des textes et archives parlant d’égalité des sexes et d’émancipation des femmes. Il illustre, aujourd’hui encore, la personne centrale de mon parcours.

Gilles Deleuze – grâce à l’introduction de Qu’est-ce que la philosophie où il énonce la nécessité de trouver le mot, le concept adéquat à un problème, loin des identités et des catégories – valide mon objectif de créer un champ d’intelligibilité.

Simone de Beauvoir, enfin, qui témoigne de son désir de savoir (par ailleurs encyclopédique) et de sa recherche d’une épistémologie pour penser le « deuxième sexe », est attentive à mon choix philosophique.

Quant aux théoriciennes du féminisme, elles sont des contemporaines. J’aime la pluralité mais je ne veux pas faire de théorie, ni énoncer une doctrine, plutôt élaborer les problèmes et découvrir les concepts, construire un champ, trouver des repères ; tout cela sur fond d’une seule hypothèse philosophique, celle de l’historicité des sexes. C’est une sorte de matérialisme méthodologique. L’histoire est alors là comme preuve et mise à l’épreuve, d’où mon choix de la généalogie de l’idée et des pratiques de l’émancipation des femmes et de l’égalité des sexes.

Votre ouvrage La fabrique du féminisme, paru en 2012 et réédité dans une version poche en 2018, rassemblait des entretiens des quatre dernières décennies mettant en lumière l’histoire du féminisme. Que diriez-vous aujourd’hui des rapports femmes/hommes et de l’évolution des études de genre ou études sur les sexualités ?

Le livre ici cité est un recueil de textes consécutifs à la publication de mes livres qui, chacun, cherche justement le bon mot, ou le bon concept (de service à consentement et habeas corpus, de démocratie exclusive à deux gouvernements, de controverse des sexes à privilège, de « à côté du genre » à « excès du genre », etc.). Par conséquent, ce livre est un recueil des « effets » de mon travail, livre après livre ; comme son écume. Car je ne cherche pas à décrypter mon époque mais bien plutôt à hisser les questions dites sociales et morales à la hauteur d’une épistémologie conceptuelle. Muse de la raison est écrit au moment du bicentenaire, Les deux gouvernements au moment du Pacs et de la parité, Du consentement lors des débats sur le foulard et la prostitution. Je ne pense pas l’histoire en train de se faire, mais avec l’histoire dans laquelle je suis plongée et qui me donne la matière d’où j’extrais des problématiques.

Quant aux travaux de ces dernières décennies, de l’histoire des femmes aux études de genre il faut saluer la formidable accumulation de savoirs et la vitalité de nouveaux éclairages.

Tout en ayant participé jusque dans les années 2000 à de très nombreuses initiatives collectives d’« études de genre », je m’en distingue de plusieurs façons : je n’ai pas appréhendé sans réfléchir le concept de genre qui tend à se substituer au mot sexe. Hors du fait qu’on n’a jamais intérêt à supprimer un mot du vocabulaire, il est apparu deux problèmes : singulier ou pluriel pour genre, un outil d’analyse ou une ou des catégories ? Puis sexe a été sou­vent dérivé vers sexualité. Mais comment pense-ton alors l’égalité, fondement, à mes yeux, de la pensée féministe ? Égalité des identités ? Égalité sociale et économique ?

Par ailleurs, j’ai choisi de penser l’émancipation et non la domination (non pas les « silences » de l’histoire mais « leur » histoire (7)). Par là même, je n’ai pas suivi les impératifs successifs qui cadraient la recherche naissante, ni l’alternative entre essentialisme et constructivisme, ni l’opposition biologique/social et nature/culture, ni l’expression « rapports sociaux de sexe », ni la « lutte contre les stéréotypes », ni même l’intersectionalité. Ce dernier terme servira d’exemple : en 1990, je participais à un colloque sur le racisme avec un texte intitulé « Les amis de nos amis » (8) en pratiquant deux distinctions. La première sépare le « penser l’autre » du « se penser comme autre ». Par là, nous voyons que nous sommes plusieurs autres, comme en miroir. La seconde dissocie position stratégique (articulation des divers autres dans une lutte) et posture théorique (plus à l’aise pour organiser les liens et paradoxes). Contiguïté des catégories dans la pensée oui, contradictions entre catégories dans l’action oui aussi. Ainsi, la tension entre contiguïté et contradictions, c’est-à-dire entre proximités et conflits, empêche la simplification. L’injonction théorique risque d’être réductrice. Je préfère travailler avec les mots de la tradition – liberté et égalité notamment – avec l’ambition de « dérégler » les représentations et ainsi de soutenir l’hypothèse de l’historicité des sexes et de la sexuation du monde.

De tous ces points de vue, je suis à la « marge » de ces études, même si j’en ai été l’une des initiatrices.

Vous avez signé récemment la préface de l’essai De l’Éducation des femmes de Choderlos de Laclos, consacré à l’émancipation des femmes où l’auteur explique que l’homme a réduit la femme en esclavage. Vous estimez que cet ouvrage, publié en 1783, pourrait être une réponse au mouvement #MeToo et aux rapports entre les sexes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai analysé le mouvement MeToo comme la révolte d’un corps collectif et non pas seulement comme la protestation de corps individuels. Ce fut un événement politique dénonçant la mise à disposition du corps des femmes et désignant ainsi l’existence cachée d’un contrat sexuel sous le contrat social (9). C’est donc moins le droit du père (patriarcat au sens strict) que l’impensé du statut des femmes dans le futur contrat social qui est ainsi désigné. Le texte de Laclos vient corroborer cette analyse et si sa réédition est une réponse, c’est parce que ce texte nourrit contradictoirement le débat autour du prétendu néo-puritanisme conséquent à MeToo. En effet, voilà un auteur aimé des libertins pour Les Liaisons dangereuses et pourtant radical quant à l’analyse de l’oppression des femmes. Il y a de quoi brouiller les pistes des idéologues d’aujourd’hui qui se refusent à conjuguer vie sexuelle et égalité des sexes.

La demande d’égalité, évidente dans la révolte MeToo, semble toujours, hier comme aujourd’hui, inaudible, comme s’il était plus facile de privilégier les analyses théoriques de la domination masculine plutôt que celle de l’émancipation des femmes.

Par ailleurs, ce texte est remarquable quant au décryptage du consentement des femmes (« la première qui céda forgea les chaînes de tout son sexe ») et des stratégies déployées historiquement par ces dernières pour affronter ou déjouer l’oppression. Il appartient donc au corpus des textes de l’émancipation et j’y attache autant d’importance qu’à celui de Poulain de la Barre au XVIIesiècle ou de Fanny Raoul au début du XIXesiècle (réédité par mes soins (10)). On voit là qu’apparaît une question délicate : l’analyse de la domination apporterait nécessairement des éléments scientifiques quant à l’organisation sociale et il en découlerait quasi mécaniquement une pensée de l’émancipation, ce qu’évidemment l’analyse de l’émancipation ne pourrait pas faire, car elle serait jugée « partisane ». On y retrouve aussi la question du « militantisme ». À moins qu’on travaille le présupposé du « savoir situé » (suivant l’expression de Donna Haraway) mais, dans ce cas, aussi bien dans l’étude de la domination que dans celle de l’émancipation…

Selon vous, vers quoi devraient, à notre époque, s’orienter les études féministes et quel message auriez-vous envie de faire passer aux jeunes générations qui s’attellent désormais à des objets de recherche similaires aux vôtres ?

Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un objet de pensée neuf. Neuf ne veut pas dire qu’on vient de le découvrir comme un objet déjà là, même si invisible. En quelques décennies, nous commençons à peine à passer de l’irreprésentable et de l’impensé à une fragile reconnaissance. L’accumulation des savoirs et les essais méthodologiques ne seront pas suffisants pour ébranler les contreforts de la symbolique masculine.

Je me souviens de l’initiative du CNRS, le 8 mars 2010, d’une journée intitulée « Le long chemin vers l’égalité ». J’y donnais la conférence inaugurale intitulée « Sexe, genre ; histoire, hors champ, ritournelle ». Or, le hors champ l’emporte encore. Trop d’études pensent qu’il faut combler les manques, apporter du savoir, en bref s’inclure ; passer de l’absence à la présence. C’est ignorer l’enjeu qui, je le répète, est symbolique.

Des pétitions circulent, les historiennes, les philosophes s’inquiètent à juste titre. On découvre que les programmes d’histoire régressent ; on glisse timidement le mot « genre » dans les manuels de philosophie entre l’individu et l’espèce… Alors oui, il faut encore aujourd’hui lutter pour sortir du hors champ de la pensée, de l’histoire ; oui, il faut forcer la porte pour comprendre enfin que l’histoire est sexuée, que la différence des sexes est une différence historique et que nous devons penser avec la sexuation du monde, monde politique. Sinon, nous serons sans cesse renvoyés à la ritournelle du même, c’est-à-dire à l’exclusion de l’histoire et de la pensée en train de s’écrire.

C’est pourquoi nous n’avons pas le choix, il faut accepter l’inconfort et l’absence de certitudes. Une orthodoxie se cherche maladroitement comme si, justement, il fallait s’adosser à des références obligées. Mieux vaut prendre des risques.

Texte paru initialement dans La lettre de l’InSHS de janvier 2019


Bibliographie :

Fraisse G. 1979, Femmes toutes mains, essai sur le service domestique, Seuil ; nouvelle édition augmentée Service ou servitude, essai sur les femmes toutes mains, Le Bord de L’eau, 2009.

Fraisse G. 1984, Clémence Royer, philosophe et femme de sciences, La Découverte ; réédition 2002.

Fraisse G. 1989, Muse de la raison. La démocratie exclusive et la différence des sexes, Alinéa ; Gallimard, 1995, 2017.

Fraisse G. 1998, Les femmes et leur histoire (reprise partielle de La Raison des femmes, 1992, et autres textes), Gallimard.

Fraisse G. 2001, Les deux gouvernements : la famille et la cité, Gallimard.

Fraisse G. 2006, Le mélange des sexes, Gallimard.

Fraisse G. 2007, Du consentement, Seuil ; édition augmentée 2017.

Fraisse G. 2008, Le privilège de Simone de Beauvoir, Actes Sud.

Fraisse G. 2008, L’Europe des idées, suivi de Touriste en démocratie, chronique d’une élue au Parlement européen, 1999-2004, (avec Christine Guedj), France Culture/L’Harmattan.

Fraisse G. 2010, À côté du genre, sexe et philosophie de l’égalité (reprise de La différence des sexes, 1996, La controverse des sexes, 2001, et autres textes), Le Bord de L’eau.

Fraisse G. 2012, La fabrique du féminisme, textes et entretiens, Le passager clandestin ; poche 2018.

Fraisse G. 2014, Les excès du genre, concept, image, nudité, Nouvelles éditions Lignes ; Seuil 2019.

Fraisse G. 2016, La Sexuation du monde, réflexions sur l’émancipation, Presses de Sciences Po.

Direction d’ouvrage :

Duby G., Fraisse G. et Perrot M. 1991, Histoire des femmes en Occident, Volume IV (XIXesiècle), Plon; édition poche, Tempus, 2002.

En collaboration :

Bachelot R., Fraisse G. (avec la collaboration de Ghislaine Ottenheimer) 1999, Deux femmes au royaume des hommes, Hachette Littératures.

Éditions :

Gacon-Dufour M.-A., de Gouges O., de Salm C., Clément-Hémery A., Raoul F. 1989, Opinions de femmes de la veille au lendemain de la Révolution française, Côté-Femmes.

Raoul F. 2011, Opinion d’une femme sur les femmes, 1801, Le passager clandestin.

Rapports d’initiative parlementaire :

Théâtre et arts du spectacle dans l’Europe élargie, Parlement européen, 2002.

Femmes et sport, Parlement européen, 2003.


Notes :

(1) Fraisse G. 1996, Le choix du neutre chez deux femmes de pensée, Hannah Arendt et Simone Weil ; Fraisse G. 2010, À côté du genre, Sexe et philosophie de l’égalité, Le bord de l’eau.

(2) Dufrancatel C., Farge A., Fauré C., Fraisse G., Perrot M., Salvaresi E., Werner P. 1979, L’histoire sans qualités, éditions Galilée.

(3) Fraisse G. 1977, Des héroïnes symboliques ? Celle qui écrit et celle qui parle : George Sand et Louise Michel, dans Les Révoltes Logiques n°6 : 35-54 ; Fraisse G. 1998, Les femmes et leur histoire, Gallimard.

(4) Perrot M. (dir.) 1984, Une Histoire des femmes est-elle possible ?, Rivages.

(5) Farge A. et Klapisch-Zuber C. (eds.) 1984, Madame ou mademoiselle ? Itinéraires de la solitude féminine. 18e-20esiècles, Arthaud-Montalba.

(6) Fraisse G. 2016, Comme un discours de la méthode en préambule, dans Le Magazine littéraire ; Fraisse G. 2018, Le Privilège de Simone de Beauvoir, Gallimard.

(7) En 1998, Michelle Perrot publie Les femmes ou les silences de l’histoire et je publie Les femmes et leur histoire ; ces deux livres sont des recueils d’articles parus à partir du milieu des années 1970 et les deux titres disent bien deux regards opposés.

(8) Fraisse G. 1991, « Les amis de nos amis » ; Fraisse G. 2010, À côté du genre, sexe et philosophie de l’égalité, Le bord de l’eau.

(9) Pateman C. 2010, Le contrat sexuel, La Découverte (texte publié en 1988 aux États-Unis et traduit en français sur mon initiative).

(10) Raoul F. 2011, Opinion d’une femme sur les femmes (1801), Le Passager Clandestin.


De l’autrice : 

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Notes de lectures

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Du consentement Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens : La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains : Rendre au mot service toute son opacité

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