Dix clés pour ouvrir les textes qui suivent (extrait de l’introduction du livre de Geneviève Fraisse : A côté du genre. Sexe et philosophie de l’égalité – 2010)

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

1. Le genre est un concept philosophique neuf. Il s’emploie au singulier plutôt qu’au pluriel. Il déplace les sexes vers un espace de pensée prometteur. Mais il est à la fois une loupe grossissante et un écran trompeur; un écran qui neutralise les femmes autant qu’une surface où s’écrivent les effets du sexe.

2. « A côté du genre » est un titre qui incite à la distance. Parce que sexe et genre sont des mots qui n’ont pas fini de jouer avec la dualité et le neutre, on maintiendra que la « différence des sexes » est une catégorie vide et on choisira de ne pas courir après les définitions (quel sexe, quelle sexualité, quelle identité).

3. La pensée de la catégorie vide, de l’objet incertain cède la place à la recherche des effets produits par la sexuation du monde dans les champs de la vie humaine. La pensée démocratique offre, avec l’opérateur « égalité », une possibilité de penser le partage sexué en toute rigueur. L’égalité dérègle le partage ancien et dissymétrique, et s’allie à la liberté.

4. Trois chemins s’offrent à cette recherche. Le premier reconstruit la tension entre « démocratie exclusive » et émancipation des femmes depuis deux siècles. Le second prend au sérieux le problème de l’égalité face à des notions qui interrogent la symétrie démocratique, comme le service, ou le consentement. Le troisième s’autorise la reprise de la tradition philosophique pour y trouver les traces d’un philosophème à venir.

5. Il ne s’agit donc pas de déconstruire mais de reconstruire une pensée. Reconstituer l’image du puzzle de la domination masculine est en arrière-fond. Le principe même de la domination masculine est de ne pas être lisible, d’être en morceaux épars, empêchant la compréhension de son mécanisme. La dispersion favorise l’invisibilité des femmes. Reconstruire offre un savoir ouvert sur l’histoire à venir.

6. Impossible alors de souscrire à l’idée de l’achèvement, ou plutôt de l’inachèvement démocratique au regard de l’émancipation des femmes et de l’égalité des sexes. Impossible aussi de soutenir l’idée d’une application mécanique de l’égalité comme cela est souvent sous-entendu. L’égalité n’obéit pas à un mouvement spontané, ici comme ailleurs. Il n’y a pas d’égalité sans contrainte.

7. L’obstacle principal à la construction de l’objet de pensée tient à la représentation atemporelle des sexes, à l’absence d’historicité reconnue. Les sexes font l’histoire doit s’entendre doublement, du point de vue des acteurs et actrices bien sûr mais aussi du point de vue du résultat. L’histoire est sexuée. En général, on préfère la ritournelle de Mars et de Vénus, la répétition du même, schéma sans mouvement.

8. La difficulté de rendre aux sexes leur historicité se voit à l’oeuvre dans la pensée de l’émancipation. La contradiction ou la tension entre féminisme et pensées radicales est évidente depuis la Renaissance, et depuis deux siècles surtout. Le contretemps de la finalité féministe est l’ordinaire des stratégies politiques. Le dérèglement des représentations classiques en est l’issue la plus positive.

9. Si je n’oublie pas la servante de Thrace, je la rejoins sur un point, celui du réel. Non pour l’opposer à la pensée théorique, pour rappeler l’incontournable réalité, mais pour reconnaître que « la question des sexes » gagne à être mise à l’épreuve du réel, à être confrontée à la matérialité des choses. C’est même une exigence épistémologique.

10. Bien loin de moi, cependant, l’idée d’une vérification qui ferait vérité. Car la pensée des sexes a un statut théorique particulier. Si le dérèglement du schéma muse/génie est opérant, c’est parce qu’il s’adosse à la tension problématique du sujet et de l’objet. Figure en abyme de la réflexion humaine, la catégorie « différence des sexes » est bien une catégorie vide, un lieu où s’échange de la pensée, un lieu de l’échange discursif.

Geneviève Fraisse : A coté du genre. Sexe et philosophie de l’égalité

La différence des sexes paru initialement : PUF 1996

La controverse des sexes paru initialement : PUF 2001

A coté du genre, un vade-mecum, textes publiés entre 2002 et 2008

Editions Le bord de l’eau, Lormont 2010, 476 pages, 24,40 euros

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