Le féminisme, ça pense

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Il était une fois… Non il n’y pas de début de l’histoire. On ne va pas donner l’acte de naissance du féminisme, ni même son origine. Il s’agit plutôt d’identifier sa provenance, d’où il vient. De la résistance et de la subversion face à la domination des hommes, les gestes et les écrits des femmes en témoignent depuis l’Antiquité, comme avec l’utopie de Christine de Pisan à la Renaissance. Alors que se passe-t-il au XVIIsiècle qui fait date dans la constitution d’une pensée féministe ? On assiste à la réémergence du concept d’égalité, mis en veilleuse depuis des siècles.

Les temps qui précédent se rythmaient par des querelles littéraires sur l’excellence ou la précellence d’un sexe ou de l’autre. La reprise du mot égalité, explicite avec Marie de Gournay, se confirme dans toute sa logique philosophique et politique avec Poulain de la Barre. La Révolution française le mettra avec enthousiasme et difficultés sur la place publique, et 1830 l’ancrera dans le collectif avec un « nous », nous les femmes, qui signe l’entrée en politique de la volonté d’émancipation. De ce nous, qui se fabrique alors aussi bien en Amérique du nord qu’en Europe, surgira le féminisme, dans le vocabulaire comme dans la pratique historique. Comme néologisme il apparaît dans une thèse de médecine à la fin du Second Empire, puis chez Alexandre Dumas-fils (L’homme-femme) en 1872. La médecine y voit l’arrêt de développement d’un garçon, tandis que l’écrivain y voit la masculinité des militantes. Dans les deux cas, on voit un sexe dans l’autre, sorte de pari et de danger de l’ère démocratique qui fait des deux sexes des semblables, voire des égaux ; ce qui inquiète, bien évidemment. On crie à la confusion des sexes alors que les concepts d’égalité (avoir les mêmes droits, les mêmes jouissances) et de liberté (indépendance et autonomie) sont des principes politiques. Quand les féministes de la brève Révolution de 1848 réalisent un journal quasi quotidien, elles se démarquent des saint-simoniennes qui les ont précédées quinze années plus tôt. Là, tel un fil de l’histoire, s’entend l’interlocution entre les moments et les générations, déployant le féminisme pour les temps à venir, et jusqu’à aujourd’hui.

On parlera donc de généalogie et de provenance plus que d’origine ou de naissance. Il faut se méfier des images de brèches et de vagues que privilégie l’historiographie actuelle. A vouloir marquer des temps forts, dans une sorte de discontinuité historique (par exemple le féminisme de 1970 serait une deuxième vague), on prend le risque de rester en marge de l’Histoire. Il faut plutôt faire le grand saut, et revendiquer la continuité d’une pratique politique, sociale, culturelle, qui accompagne, depuis le milieu du XIXsiècle, les mouvements abolitionniste et ouvrier, et les idées révolutionnaire ou républicaine, socialiste ou libérale. En plaçant le féminisme dans une perspective généalogique, il ne s’agit pas d’écrire une histoire unique, la vraie mais plutôt de mettre les deux pieds dans l’Histoire. J’aime à dire que les sexes font l’histoire.

Le féminisme dit « nous », sans oublier le « je » ; car il est le lieu d’expressions, de formulations et de rêves. Dire « nous », ce n’est pas seulement un geste politique militant, c’est une capacité d’énonciation. La révolte individuelle croise toujours la révolte collective. On en suit les récits et les réflexions dans de nombreux textes qui se font écho d’un siècle à l’autre, d’un pays à l’autre.

Aussi, lieu de liberté, le féminisme offre un espace où installer ses propres références. Ainsi se forment, et c’est important, des lignées signifiantes. Nous pouvons avoir plusieurs lignées, comme des cailloux blancs que nous posons sur les chemins empruntés vers l’émancipation individuelle et collective. Par exemple, une de mes lignées va de Poulain de la Barre, de Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuses (1782), à Germaine de Staël, et à Virginia Woolf, Simone de Beauvoir et Monique Wittig ; en m’arrêtant au passage auprès de Fanny Raoul en 1801 (Opinion d’une femme sur les femmes) et Clémence Royer en 1859 (Introduction à la philosophie des femmes). Élaborer des lignées singulières est un geste d’appropriation de l’Histoire que nous nous employons à conquérir.

La marginalité historique de la question des sexes et du genre s’interprète depuis quelques décennies comme un impensé. Souvent on a entendu qu’il n’y avait rien à analyser, que cette question était une affaire intime de vie privée, entre un fait social ou un fait divers. Or des femmes montrent aujourd’hui que la société démocratique et républicaine repose sur des présupposés ou empêchements structurels du contrat social et de l’édification de la démocratie. D’un côté, le contrat social auquel les philosophes des XVIIème et XVIIIème siècles fabriquent une structure novatrice sans y intégrer les rapports sociaux de sexe, laissés volontairement dans le soubassement d’une société nouvelle à venir. De l’autre côté, les acteurs de la Révolution française, forts de leur dynamique émancipatrice, qui comprennent combien la logique de la fin de la féodalité et du début de l’ère démocratique les conduirait à repenser leur pouvoir sur les femmes. Ils élaborent alors une « démocratie exclusive » qui peut dire à la fois oui à tous les humains et non à tous et toutes.

D’où le geste et le discours, l’engagement et l’écriture, des femmes (et de quelques hommes) pour forcer les barrages de l’exclusion au nom du bon sens de l’émancipation.

Mais les résistances perdurent. La révolte des corps, qui vient aujourd’hui après deux siècles de conquêtes des droits, surgit comme un retour du refoulé des sociétés contemporaines. S’insurger collectivement contre la violence sexuelle, le viol, le harcèlement, signifie simplement que le corps des femmes ne sera plus implicitement à la disposition des hommes. Quant aux commentaires sur l’hystérie et l’excès de ce qui serait une « guerre » des sexes, voire une vengeance, ils sont à la mesure de l’ampleur de la rébellion. Car il est question tout simplement d’établir un rapport de force politique, ici comme ailleurs, pour fabriquer plus d’égalité et de liberté.

Il y a bien une parole des femmes, non pas libérée mais prise par les actrices de la révolte et cette parole est une pensée, profonde. Elle traverse les frontières et dessine une géopolitique nouvelle. Du #MeToo californien à la #MosqueMeToo de l’autre côté du monde, se donne à voir ce qui se formule depuis la fin du siècle dernier : le féminisme est une idée commune pour des pratiques multiples, voire contradictoires. Mais aussi, à partir des catégories des nations modernes, celles de classe, de race et de sexe, la nécessité d’analyser les croisements d’oppression tout autant que la contiguïté, ou la hiérarchie, des stratégies politiques d’émancipation. En pensant l’autre, et aussi en se pensant comme autre, se fait la recherche d’une histoire partagée.

Geneviève Fraisse

Introduction Les grands textes du féminisme

Le Point Références Mai/juin 2018


De l’autrice :

Avec l’événement actuel, c’est le corps qui se rebelle !,Entretien avec Geneviève Fraisseavec-levenement-actuel-cest-le-corps-qui-se-rebelle-entretien-avec-genevieve-fraisse/

Préface « Paradoxe et vérité » à la réédition de l’ouvrage deChoderlos de Laclos : « De l’éducation des femmes »preface-de-genevieve-fraisse-paradoxe-et-verite-a-la-reedition-de-louvrage-de-choderlos-de-laclos-de-leducation-des-femmes/

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L’Histoire comme phénomène – préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993)lhistoire-comme-phenomene/

Présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmesComme une parole donnée à l’espace commun

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Affaire DSK : le fait divers, c’est du politiqueaffaire-dsk-le-fait-divers-cest-du-politique/

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Le pape, compassion n’est pas raison ?le-pape-compassion-nest-pas-raison/

Sexe, politique, parole publiquesexe-politique-parole-publique/

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Notes de lectures

Du consentement, édition augmentée, un nouveau chapitre, etre-exclue-du-pouvoir-ne-premunit-pas-necessairement-contre-ses-sortileges/

La sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation : il-ny-a-pas-de-toust-temps/

Les excès du genre loperateur-egalite-permet-de-concevoir-et-dinventer-les-nouveaux-rapports-entre-sexes/

Du consentement Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens : La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains : Rendre au mot service toute son opacité

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