Collaboration et confrontation nécessaires pour construire le savoir et bâtir des coalitions

« Traduire est une leçon d’humilité. Comme auteure, il faut s’effacer devant le style de la personne que l’on traduit. Comme intellectuelle, il faut se couler dans la façon de penser d’une autre intellectuelle. Comme Blanche, il s’agissait de rendre le mieux possible les idées d’une féministe noire qui non seulement veut retrouver sa voix mais veut rendre compte des idées occultées, supprimées ou rendues inaudibles des femmes noires étasuniennes ». Diane Lamoureux s’explique sur sa place en tant que chercheuse féministe blanche québecoise, sa traduction et ses choix de vocabulaire.

La traductrice aborde, entre autres, la conjonction « de divers systèmes de domination qui structurent la vie des femmes noires aux Etats-Unis, que ce soit le genre, la race, la classe, la sexualité ou le rapport à la nationalité », la compréhension que « l’enchevêtrement de ces diverses formes d’oppression a façonné l’expérience des femmes noires aux Etats-Unis mais aussi leurs formes de résistance à l’oppression », la pensée du projet féministe « à la lumière de leur expérience singulière », ce que dit et ne dit pas la catégorie « femme », l’oppression de toutes les femmes et « toutes ne le sont pas de la même façon », le privilège blanc…

Diane Lamoureux poursuit avec les apports cognitifs et épistémiques de féminismes de la « marge », l’inaudibilité de la parole des groupes minorisés, la constitution des savoirs et les mécanismes de pouvoir, « Il s’agit maintenant aussi, et l’opération est toujours problématique, de fournir à travers le féminisme un contexte où ces expériences qui ne trouvent pas toujours les mots pour le dire, sans parler de se faire comprendre ni l’autorité pour faire entendre ce qu’elles ont à dire, de s’exprimer », l’impossibilité de voir dans des expériences particulières « le « tout » de l’expérience des inégalités de genre », de faire des luttes des « femmes marginalisées » la lutte de toutes, la réflexion féministe à plusieurs voix…

Elle indique les raisons pour lesquelles l’ouvrage de Patricia Hill Collins l’a interpellée, le vécu et l’expérience des femmes noires des Etats-Unis « pour formuler des enjeux théoriques », la réflexivité sur leur situation et leur capacité d’agir « dans des circonstances souvent extrêmement difficiles », le savoir comme capacité de réflexion et non comme sanction institutionnelle, la masse de connaissances disponibles et « leur rôle dans la constitution d’une tradition intellectuelle de résistances et de luttes », le caractère transnational des luttes féministes, les politiques de coalition…

Dans la préface à la première édition, Patricia Hill Collins donne des éléments d’autobiographie, « Je ne voyais rien de mal à être ce que j’étais, mais apparemment plusieurs autres n’étaient pas de cet avis », l’infériorité enseignée, « le fait d’être une Africaine-Américaine, une femme de milieu populaire », la réduction de soi au silence, le remplacement des définitions extérieures par « mon propre point de vue autodéfini »…

L’autrice explique le contexte et les choix d’écriture de son livre, « je voulais faire un livre intellectuellement rigoureux, bien documenté tout en demeurant accessible à un public plus large que les quelques privilégié·e·s qui ont reçu une éducation supérieure » (elle insiste à très juste titre sur ces formes d’écriture qui « exclut ceux et celles qui ne parlent pas le langage des élites et, du coup, renforce les rapports de domination » – bien des universitaires devraient écouter et entendre cette leçon !), la place centrale des expériences des femmes noires, « Afin de saisir l’enchevêtrement de la race, du genre et de la classe sociale dans la vie des femmes noires et son effet sur la pensée féministe noire, je refuse de fonder mon analyse sur une seule tradition intellectuelle », les citations de « penseures africaines-américaines » et leur « gamme de voix »…

Elle indique aussi que « présumer que seules quelques femmes noires d’exception ont pu faire de la théorie uniformise les Africaines-Américaines et réduit la majorité d’entre elles au silence » et soutient que « la théorie et la créativité intellectuelle ne sont pas l’apanage d’une petite élite mais provient d’une diversité de personnes ». Elle discute des idées et des actions quotidiennes, des activités banales et de leurs liens avec les enjeux théoriques, « sans cette implication dans le quotidien, la théorie présente dans ce ouvrage se serait trouvée grandement appauvrie ». Il me semble important de souligner le passage sur la créativité intellectuelle trop souvent circonscrite aux seules formes universitaires.

Patricia Hill Collins aborde l’« instabilité interne » de la plupart des théories, explique son choix « de ne pas insister sur ses contradictions, ses frictions internes et ses incohérence » (en fait son écriture même donne à voir ces éléments) tout en espérant d’autres ouvrages « plus enclins à présenter la pensée féministe noire comme une mosaïque en construction faite d’idées et d’intérêts contradictoire ».

Elle termine cette première préface sur la « nécessité de combiner subjectivité et objectivité dans la construction du savoir scientifique », l’usage du « je », du « nous » et de « nos », « En écrivant ce livre, j’en suis venue à envisager ma contribution comme une composante d’un processus plus vaste, comme une voix dans une conversation parmi des gens réduits au silence »…

« Je pressentais que les Africaines-Américaines avaient créé un savoir collectif qui servait ce même objectif de contribuer à l’empowerment des femmes noires. La pensée féministe noire visait à rendre compte de l’existence de ce savoir et à en cerner les formes ». Dans sa préface à la deuxième édition, l’autrice parle, entre autres, de l’oeuvre intellectuelle des femmes noires, de la possibilité « d’être centrée sur ses propres expériences et impliquées dans des coalitions avec les autres », d’empowerment des femmes noires et des conditions de la justice sociale…

Patricia Hill Collins souligne certains changements dans son ouvrage, « dans cette nouvelle édition, mon analyse va au-delà de la race, de la classe ou du genre pour traiter de la sexualité comme forme d’oppression », l’importance des « liens entre le savoir et les rapports de pouvoir », la nationalité comme forme d’oppression, les dimensions transnationales, « Plus spécifiquement le féminisme noir des Etats-Unis doit saisir les points communs qui unissent les femmes afrodescendantes tout comme les différences qui émergent de nos diverses histoires nationales », les grandes idées de l’afrocentrisme, l’injustice sociale comme problème collectif et donc nécessitant « une solution collective »…

Il m’a semblé nécessaire de m’attarder sur le texte de la traductrice et les deux introductions de Patricia Hill Collins. En quelques pages, la lectrice et le lecteur peuvent saisir le propos dans sa dynamique et son épaisseur.

Sommaire :

I. La construction sociale de la pensée féministe noire

  • 1. La politique de la pensée féministe noire

  • 2. Distinguer les caractéristiques de la pensée féministe noire

II. Les thèmes centraux de la pensée féministe noire

  • 3. Travail, famille et oppression des femmes noires

  • 4. Nounous, matriarches et autres archétypes normatifs

  • 5. Le pouvoir de l’autodéfinition

  • 6. La politique sexuelle de la féminité noire

  • 7. Les relations amoureuses des femmes noires

  • 8. Les femmes noires et la maternité

  • 9. Repenser le militantisme des femmes noires

III. Féminisme noir, savoir et pouvoir

  • 10. Le féminisme noir étasunien dans un contexte transnational

  • 11. L’épistémologie féministe noire

  • 12. Vers une politique de l’empowerment

Patricia Hill Collins nous propose des analyses de l’imbrication des rapports sociaux (enchevêtrement des systèmes de domination), de la longue histoire des stigmatisations, des cultures populaires, de la construction des savoirs, des résistances des femmes Africaines-Américaines…

L’autrice discute en détail des réalités sociales et politiques, sans cacher les contradictions à l’oeuvre ou les choix de certain·es. Sa méthode d’exposition permet de saisir les multiples dimensions de la vie des femmes noires, les tensions à l’oeuvre tant vis-à-vis des hommes noirs que des femmes blanches…

Contre les dénis ou les simplifications, l’autrice trace des possibles émancipateurs du coté de la justice sociale pour toustes et d’un féminisme radical qui ne s’auto-limite pas à une perception négligeant ou niant l’imbrication/enchevêtrement des formes d’oppressions (genre, race, classe, sexualité, rapport à la nationalité, etc.)…

Au total, un livre d’un apport essentiel, une lecture hautement recommandable pour toustes. Une invitation aussi à connaître et faire connaître de multiples œuvres de féministes Africaines-Américaines.

Le titre de cette note est inspiré d’un phrase de l’autrice (chapitre 10)

J’ai laissé de coté certains aspects qui mériteraient, me semble-t-il, des discussions approfondies. Je voudrais cependant terminer par deux remarques.

Les travaux des féministes en France ont permis de montrer que les femmes ont toujours travaillé. Je ne suis pas sûr que la situation était différente pour la majorité des femmes blanches aux Etats-Unis. Sans oublier les paysannes qui ne furent jamais inactives, qu’en est-il des millions de femmes ouvrières et employées (blanches) ne pouvant être qualifiées comme appartenant aux classes moyennes ? Par ailleurs, la situation des Africaines-Américaines dans les Etats où n’existait pas l’esclavage mériterait des développements spécifiques.

Beaucoup d’éléments pris en compte et analysés par Patricia Hill Collins pourraient être appliqué aux recherches sur d’autres groupes sociaux dominés.

C’est pour moi, un très grand mérite de l’autrice d’avoir, par la force et l’épaisseur de ses analyses – dont l’accent mis sur les apports cognitifs et épistémiques -, mis en perspective les imbrications historiques des rapports de pouvoirs spécifiques et les actions et résistances – ici des femmes Africaines-Etasuniennes. Elle trace ainsi des pistes qui aident à la compréhension d’autres imbrications historiques et d’autres résistances (« chaque groupe identifie l’oppression qui lui est la plus familière comme celle qui est fondamentale et confère moins d’importance aux autres ») ; les politiques de coalition devraient y occuper une place importante. Le spécifique n’est pas noyé dans un universel abstrait et désincarné, il participe d’une vision à engagement universalisant, ou plus exactement pluriversaliste…

Patricia Hill Collins : La pensée féministe noire

Savoir, conscience et politique de l’empowerment

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Lamoureux

Editions du remue ménage, Montréal (Québec) 2016, 480 pages, 25 euros

Didier Epsztajn


En complément possible

Fania Noël-Thomassaint : Afro-Communautaire. Appartenir à nous-mêmes, nous-ne-sommes-pas-des-sujets-parles-nous-parlons-pour-nous-memes/

Joice Berth : Empowerment et féminisme noir, ne-pas-accepter-de-negocier-son-humanite/

Djamila Ribeiro : 

bell hooks : 

Mwasi, collectif afroféministe : Afrofem, mais-nous-sommes-quelques-unes-a-etre-courageuses/

Femmes, Noires, notre silence ne nous protégera pas !, femmes-noires-notre-silence-ne-nous-protegera-pas/

Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, sujet-politique-du-feminisme-

Comment s’en sortir ? #1 – « Les murs renversés deviennent des ponts. Féminismes noirs », les-murs-renverses-deviennent-des-ponts/

Chilamanda Ngozi Adichie : Le danger d’une histoire unique, le-danger-dune-histoire-unique/

Sonia Maria Giacomini : Femmes et esclaves. L’expérience brésilienne 1850-1888, parler-des-femmes-noires-sans-toutefois-pretendre-le-faire-en-leur-nom/

Tania de Montaigne : Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin, pas-de-legalite-sans-egalite-pas-degalite-sans-legalite/

Eugène Ebodé : La Rose dans le bus jaune, il-faut-encore-avoir-du-chaos-en-soi-pour-enfanter-une-etoile-qui-danse/

Keeanga-Yamahtta Taylor : Black Lives Matter. Le renouveau de la révolte noire, la-liberation-des-un-e-s-est-conditionnee-par-la-liberation-des-autres/

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