Femmes, Noires, notre silence ne nous protégera pas !

Il est rare de voir et d’entendre des femmes noires dans l’espace public hexagonal. Et encore plus rare de les écouter.

A la rigueur parle-t-on, ici ou là, de nous et/ou pour nous. Mais que nous décidions de prendre part, à part entière, de sujets et de citoyennes, au débat public ? Voilà qui est insupportable aux gardiens de l’ordre politico-médiatique. Voilà de quoi déchaîner les foudres de tou·tes les trolls racistes et sexistes qui pullulent et pourrissent la toile. Voilà ce qui a fait de Rokhaya Diallo la cible privilégiée de campagnes systématiques de harcèlement et de dénigrement.

Autrice et journaliste connue et reconnue au niveau international, femme noire engagée devenue une personne publique et médiatisée, Rokhaya Diallo dérange précisément car elle ne reste pas à la place qui lui est assignée. Elle dérange précisément parce qu’elle est une femme, noire, française, musulmane, qui s’assume et s’affirme, qui dénonce et déconstruit sans relâche le racisme et le sexisme à l’œuvre dans notre pays. Elle dérange parce qu’elle est une voix singulière mais qui est loin d’être la seule, et qui parle de nos vies plurielles, de notre condition, diverse et hétérogène mais similaire notamment dans ce qu’elle comporte de discriminations systémiques.

Oui, les femmes noires sont structurellement discriminées en France parce que femmes ET parce que noires. Oui, les emplois que nous occupons majoritairement sont souvent les moins bien protégés et les moins bien rémunérés, comme pourraient en témoigner les grévistes de Onet pour ne citer que cet exemple. Oui, même à classe sociale équivalente, nous n’avons pas accès aux mêmes statuts, au même respect et à la même reconnaissance, sociale, économique, politique et symbolique, qu’un homme blanc.

Oui, nous, femmes noires, faisons face à un racisme genré et à un sexisme racialisé, qu’il s’agisse de cyberharcèlement quotidien qui n’a rien de bénin ou de maltraitance/négligence institutionnelle qui peut causer la mort.

Nier ou relativiser ces réalités et ces discriminations n’a rien à voir avec de l’antiracisme ou du féminisme dit « universalistes ». C’est bien plutôt faire preuve du plus parfait aveuglement que seuls peuvent se permettre ceux qui jouissent précisément des privilèges confortables et conséquents que leurs octroient, dans le monde actuel, leur position de dominants. Le degré ultime de déni, d’insulte et de violence symbolique étant atteint, au mépris de tout ce que les sciences ont démontré depuis décennies, lorsque les oppressions croisées que nous subissons sont présentées, par ceux-là mêmes, comme une marque de distinction positive ou bénéfique.

Parce que nous sommes des femmes noires, journalistes, travailleuses sociales, chercheuses, écrivaines, politiques, artistes, fonctionnaires, scientifiques… qui sommes aujourd’hui en mesure de le faire publiquement et médiatiquement. Et parce que parler nous est bénéfique, à nous, d’abord et avant tout, mais aussi à toutes celles privées des moyens de le faire.

Parce que nous nous entendons, nous nous voyons, nous nous reconnaissons dans ce qu’elle représente et construit. Et parce que l’attaquer elle, la menacer, tenter de la réduire au silence, à l’invisibilité et à l’oubli, c’est nous attaquer toutes, nous menacer toutes, tenter de toutes nous réduire au silence, à l’invisibilité et à l’oubli.

Nous nous déclarons en solidarité et sororité totales et précieuses avec Rokhaya Diallo et toutes les femmes noires subissant au quotidien assauts racistes et sexistes. Et nous disons, à Rokhaya, à toutes celles à qui elle emboîte le pas, et à toutes celles, comme elle, comme nous, qui avancent et continueront à avancer, envers et contre tout, sur ce chemin étroit de résistance et d’émancipation. Nous leur disons, nous vous disons : bravo, merci, courage, ne lâchons rien !

 

Signataires

Dolorès Bakela, journaliste

Adiaratou Diarrassouba, journaliste

Amandine Gay, réalisatrice

Laurence Meyer, doctorante

Mame-Fatou Niang, chercheuse et réalisatrice

Danièle Obono, députée

Maboula Soumahoro, chercheuse

Françoise Vergès, chercheuse

Josza Anjembe, réalisatrice

Bams, artiste

Isabelle Boni-Claverie, réalisatrice

Aya Cissoko, Auteure, interprète

Gerty Dambury, autrice, metteure en scène

Bintou Dembele, danseuse-chorégraphe

Alice Diop, réalisatrice

Penda Diouf, dramaturge

Eva Doumbia, metteuse en scène

Farah Clémentine Dramani-Issifou, chercheure et curatrice

Matin Gabin, actrice

Terri E. Givens, politologue et consultante

Sophiatou Kossoko, danseuse-chorégraphe

Laurence Lascary, productrice de films

Ayoko Mensah, curatrice (festival Afropolitan)

Jennifer Padjemi, journaliste

Sabine Pakora, actrice

Sandra Sainte-Rose, danseuse-chorégraphe

Silex, slammeuse

Binetou Sylla, productrice de musique

Joséphine Soumah, vice-présidente du Cran Midi-Pyrénées

Aline Tacite, salon Boucles d’Ebène

Annie Melza Tiburce, costumière

Assa Traoré, comité Adama

Fatimata Wane, journaliste

 

Soutiens

Collectif Cases Rebelles

Collectif Féministes contre le cyberharcèlement

Collectif Identité plurielle

Collectif Mwasi

Fatima Ali, Doctorante

Lauren Bastide, journaliste

Nathalie Batraville, post-doctorante (Dartmouth College)

Yassine Belattar, Humoriste

Stella Belkacem-Magliani, éditrice (La Fabrique)

Amzat Boukari-Yabara, historien

Jean-Eric Boulin, écrivain et journaliste

Casey, artiste rap

Pauline Delage, sociologue

Virginie Despentes, écrivaine

Balla Fofana, journaliste

Johanna Montlouis-Gabriel, Doctorante

Faïza Guène, écrivaine

Cédric Ido, acteur, réalisateur

Jacky Ido, acteur

Séverine Kodjo-Grandvaux, journaliste

Grace Ly, autrice

Keira Maameri, réalisatrice

Estelle Marguerite, membre du collectif Afro-Fem

Madjid Messaoudene, élu en charge de la lutte contre les discriminations de Saint-Denis

Marwan Mohammed, sociologue

Pap Ndiaye, professeur

Océan, auteur et comédien

Myriam Paris, doctorante

Alexis Peskine, artiste plasticien

Nora Philippe, curatrice

Rocé, rappeur

Bolewa Sabourin, danseur, auteur, co-fondateur de l’association LOBA

Louis-Georges Tin, Premier Ministre de l’Etat de la Diaspora Africaine

Ghyslain Vedeux, président du CRAN

Audy Youlou, membre du collectif Afro-Fem

Zahra Ali, professeure (Rutgers University)

Paola Bacchetta, professeure (University of California, Berkeley)

Jean Beaman, professeure (Purdue)

Hourya Bentouhami, maîtresse de conférences en philosophie

Audrey Celestine, maîtresse de conférences (université Lille 3)

James Cohen, professeur (université Paris 3 Sorbonne Nouvelle)

Christine Delphy, directrice de recherche émérite, CNRS

Elsa Dorlin, professeure des universités (Univ Paris 8)

Laurent Dubois, professeur (Duke University)

Judith Ezekiel, professeure invitée (Wright State University)

Mayanthi Fernando, professeure (University of California, Santa Cruz)

Crystal Fleming, (University of SUNY Stonybrook)

Dieynebou Fofana, maîtresse de conférences (Paris Est-Créteil)

Nacira Guenif, professeure des universités (Université Paris 8)

Kaiama Glover, professeure (Barnard College-Columbia University)

Trica D. Keaton, professeure (Dartmouth)

Nadia Yala Kisukidi, maîtresse de conférences en philosophie (Université Paris 8)

Sylvie Laurent, historienne (Sciences Po),

Claire Oberon Garcia, professeure (Colorado College)

Stève Puig (St Johns University), Professeur

Noelle Rouxel-Cubberly, professeure (Bennington College),

Dominic Thomas, professeur (UCLA)

Mehammed Amadeus Mack, professeur (Smith College)

Camilla Hawthorne, professeur (UC Santa Cruz)

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/200918/femmes-noires-notre-silence-ne-nous-protegera-pas

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