Tenir la main de ma sœur…

Dans son introduction, introduction-apprendre-a-transgresser/ publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, bell hooks évoque, entre autres, la peur d’être titularisée dans un poste permanent à l’université, « J’avais peur d’être enfermée dans le monde universitaire pour toujours », le sud ségrégationniste des États-Unis, les trois choix de carrière des jeunes filles noires des milieux ouvriers, « Nous pouvions nous marier. Nous pouvions travailler comme domestiques. Nous pouvions devenir institutrices », son rêve de devenir autrice, l’écriture, l’éducation, l’enseignement, « un acte contre-hégémonique, une manière fondamentale de résister à toute stratégie de colonisation raciste blanche », les écoles ségrégées, la joie d’aller à l’école, la maison, « La maison était le lieu où je devais me conformer à l’image, définie par d’autres, de ce que j’étais censée être », les changements liés à l’intégration raciale, la perte de l’amour de l’école, les formes opposées d’éducation, « la différence entre une éducation comme pratique de la liberté et une éducation destinée seulement à renforcer un système de domination »…

L’autrice aborde l’enseignement, l’« absence de compétences basiques » des enseignant·es, le « système bancaire éducatif » – « basé sur l’hypothèse que mémoriser de l’information et la régurgiter revenait à gagner des connaissances qui pouvaient être stockées et réutilisées plus tard » -, les autres façons d’enseigner et d’apprendre, le travail du penseur brésilien Paulo Freire et ses paradigmes pédagogiques, les programmes Women’s Studies et Black Studies, la pédagogie en rapport avec « la pratique de le liberté », la classe comme « lieu passionnant », la valorisation de chacun·e, l’excitation et l’effort collectif, les questions de réciprocité, le jeu entre « les pédagogies anticoloniales, critiques et féministes »…

« Je souhaite que ces essais constituent une intervention – qu’ils fassent barrage à la dévaluation de l’enseignement, même lorsqu’ils se soucient d’un besoin urgent de changement dans les pratiques enseignantes » ; « Ces essais reflètent mon expérience de discussions critiques avec des enseignant·es, des étudiant·es et des personnes venues voir à quoi ressemblaient mes cours. Ces essais constituent un témoignage sur plusieurs plans de l’éducation comme pratique de la liberté ».

L’autrice termine son introduction sur la transgression, la pratique de la liberté. « je célèbre l’enseignement qui favorise la transgression – un mouvement contre et au-delà des limites. C’est un mouvement qui fait de l’éducation une pratique de la liberté ».

 

Table des matières

Introduction – Enseigner la transgression

  1. Une pédagogie engagée

  2. Une révolution de valeurs : la promesse d’un changement multiculturel

  3. Accepter le changement : enseigner dans un monde multiculturel

  4. Paulo Freire

  5. La théorie comme pratique libératoire

  6. Essentialisme et expérience

  7. Tenir la main de ma sœur : solidarité féministe

  8. Pensée féministe : dans la salle de classe, en ce moment même

  9. Savoir féministe : les intellectuel.le.s noir.e.s

  10. Construire une communauté enseignante : une conversation

  11. Langage : enseigner de nouveaux mondes / nouveaux mots

  12. Confronter la notion de classe, dans la salle de classe

  13. Eros, érotisme et processus pédagogique

  14. Extase : enseigner et apprendre sans limites

Je choisis subjectivement de ne souligner que certaines analyses de l’autrice. Celle-ci croise des éléments biographiques et des réflexions théoriques. bell hooks aborde, entre autres, la connaissance « comme un champ où nous travaillons toustes », l’enseignement « sans renforcer des systèmes de dominations existants », la désagrégation et l’égalité, la culture comme rapports de pouvoirs, les crispations identitaires, « la peur qu’un quelconque décentrement des civilisations occidentales, du canon blanc masculin, constitue en fait un génocide culturel », le monde multiculturel, « il faut construire une « communauté » afin de créer un climat d’ouverture et de rigueur intellectuelle », la « blanchité », l’expérience, « l’expérience ne donne pas l’expertise »…

Je souligne deux discussions. La première avec elle-même sur Paulo Freire, « Je suis allée vers Freire, assoiffée, mourant de soif (comme un sujet colonisé, marginalisé, incertain de la façon doit il doit briser son statu quo, qui veut le changement, peut mourir de soif », l’autrice parle, entre autres, de pédagogie mais aussi du sexisme de la langue, de paradigme de libération phallocentrique, de classe sociale et de la structure de « notre point de vue social sur la réalité », des difficultés à passer « d’objet à sujet », de la reconnaissance de la subjectivité des personnes exclues, « de ceusses qui ploient le plus sous l’oppression », d’éthique de la lutte, des contradictions parties intégrantes des processus d’apprentissage…

La seconde avec Ron Scapp, l’autrice aborde la conception romantique de l’enseignant·e, le corps et son effacement, la peur d’un enseignement renforçant les hiérarchies, les processus d’apprentissage, « Pour éduquer à la liberté, donc, nous devons défier et changer la manière dont tout le monde pense le processus pédagogique », le plaisir en classe, la dictature des enseignant·es, l’importance de la voix, l’écoute des autres, « apprendre aux étudiant·es à écouter, à s’entendre les un·es les autres », la communauté d’apprenant·es, le temps, l’auto-réalisation…

J’ai particulièrement apprécié le chapitre sur « La théorie comme pratique libératrice », la défiance envers le statu quo, l’acte privilégié de nommer les choses, la pratique féministe et sa dévalorisation dans les contextes universitaires, « l’importance du travail intellectuel, de la production théorique comme pratique sociale pouvant être libératrice », l’enracinement d’un engagement politique pour un féminisme de masse, la théorie comme « siège de douleur et de lutte »…

« Nous devons travailler activement à attirer l’attention sur l’importance de la création d’une théorie qui peut faire avancer le renouvellement des mouvements féministes, avec une insistance particulière sur une théorie cherchant à mettre en avant l’opposition féministe au sexisme, et à l’oppression sexiste ».

Un ensemble de textes plus qu’utiles en ces temps de fragmentation voire d’opposition entre les luttes.

Il reste beaucoup de livres de l’autrice à traduire en français. « Si nos voix ne figurent ni dans la littérature écrite ni dans les présentations orales, nos préoccupations ne seront jamais verbalisées ». Espérons que cette pensée émancipatrice soit enfin diffusée largement…

bell hooks : apprendre à transgresser

Editions Syllepse & M éditeur

https://www.syllepse.net/apprendre-a-transgresser-_r_22_i_776.html

Paris et Saint-Joseph-du-lac (Québec) 2019, 190 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminismeluttes-pour-legalite-raciale-et-les-droits-des-femmes/

De la marge au centre. Théorie féministefeminisme-revolutionnaire-et-eradication-des-systemes-de-domination/

En complément possible, Jean-Paul Leroux : #8mars2019 : Hommage à bell hooks, militante féministe noire américaine8mars2019-hommage-a-bell-hooks-militante-feministe-noire-americaine/

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