Inégalités sociales, groupes dominés et préjugés

Je ne partage pas les définitions des « classes populaires » les notions d’« ouvrier·e » et d’« employé e » utilisées par les auteurs et autrices, encore moins les utilisations de ces termes au simple masculin. Je reviendrai donc sur ces éléments en complément de ma lecture.

Cependant, les analyses faites de ces couches sociales, au sens du livre, restent le plus souvent pertinentes. Porter le regard sur cette majorité de travailleurs et de travailleuses, sur les idées reçues et les pré-jugés, sur les appréciations sans fondement, me semble nécessaire. J’en partage les grandes lignes, même si certains points me semblent plus discutables.

Les énoncés de dévalorisation de groupes sociaux sont émis à partir d’une certaine position sociale, peu ou pas interrogée. Celleux qui parlent ne devraient pas prendre leur situation – perçue ou réelle – ou leurs aspirations, comme un prêt-à-porter de pensée. Il n’y a ni extérieur ni d’échelle de « norme » sur ce sujet. Personne n’est à l’extérieur des rapports sociaux et de leur imbrication, quelqu’en soient leurs déclinaisons socio-historiques….

Dans leur introduction, « Pourquoi parler des classes populaires ? », Olivier Masclet, Séverine Misset et Tristan Poullaouec abordent les discours politiques et journalistiques, l’imagerie sociale, les processus d’exploitation et de domination, les univers professionnels non réductibles au monde industriel, les visions culturalistes, la structure sociale, « la diversité des situations professionnelles et des conditions sociales n’empêche pas la proximité des situations », les désavantages sociaux, les degrés de contraintes et de limitations, le dénigrement et le repoussoir, « ouvriers et employés ne font pas que subir un ensemble d’inégalités, les catégories les mieux dotées les assignent en même temps à une fonction de repoussoir » », les idées dominantes, « Par leur force, elles rabaissent et divisent les membres des groupes dominés »… A noter que les procès de domination internes aux groupes dominés ne sont pas abordés.

Souvent sidéré des déclinaisons du présupposé déficitariste, y compris parmi les enseignant·es progressistes, je commence par l’article de Jean-Pierre Terrail : « Les enfants des milieux populaires souffrent d’un handicap socioculturel à l’école », un-chapitre-de-la-france-den-bas-idees-recues-sur-les-classes-populaires/ , publié avec son aimable autorisation ainsi que celle des Editions Le Cavalier Bleu. L’auteur analyse, entre autres, la réduction des exigences à l’égard des élèves en difficulté, la conviction déficitariste, l’inégalité « des ressources linguistiques et culturelles » qui n’explique en rien la difficulté d’entrer et de maitriser « la culture écrite » et de s’approprier « les langages fondamentaux », mais bien les insuffisances des pédagogies employées. Il insiste particulièrement sur le langage, « Les êtres humains pensent dans le langage, et par le langage », « Tous les enfants partagent le fait humain du langage », la langue comme réalité extérieure que chacun·e doit s’approprier, « Apprendre à parler, c’est apprendre à penser », l’abstraction du langage, « La langue est le système système le plus abstrait de représentation humaine », la réalité purement conventionnelle des signes linguistiques, l’égalité de toustes et l’aptitude à la pensée abstraite « universel humain, comme l’est le langage », l’apprentissage du langage, « Apprendre à parler, de ce point de vue, c’est se doter d’une capacité de mise à distance, d’objectivation des objets du monde et de pensée réfléchie », l’outillage mental de base dont les un·es et les autres disposent…

Le problème n’est donc en rien celui des enfants mais bien du système scolaire qui se révèle dans l’incapacité à permettre la mobilisation des ressources des élèves…

Je souligne que l’idée de l’incapacité à l’abstraction a dominé dans l’appréciation des capacités des filles pendant longtemps. Ce pré-jugé sexiste perdure aujourd’hui dans certains milieux, y compris scientifiques… Derrière la naturalisation des phénomènes sociaux, se dissimule une véritable hargne anti-égalité, la défense de privilèges réels ou supposés.

Quelques autres éléments choisis subjectivement.

Les auteurs et autrices discutent du seuil de pauvreté, du temps partiel, des travailleurs pauvres, « Ouvriers et employés sont toujours surreprésentés parmi eux de même que les femmes seules avec enfant » (A noter que la phrase ainsi écrite laisse à penser que les ouvrières et les employées n’existent pas ; les femmes seules sont caractérisées comme une particularité sexuée), le renvoi bien néolibéral de la responsabilité de la pauvreté aux pauvres elles et eux-mêmes, les processus d’assignation aux positions « inférieures ». Plus discutable me semble le refus de considérer d’autres couches de salarié·es (dont la majorité des technicien·es et une partie significative des « cadres ») comme partie intégrante des classes populaires – à croire que ces travailleurs et travailleuses là ne seraient pas exploité·es. Les ressources disponibles au sens le plus large ne me semblent pas un critère suffisant pour déterminer l’appartenance à une classe sociale, appréhendée comme sans contradiction ou division interne. Autre chose est de souligner les sentiments d’appartenance sociale, les proximités et les distances perçues, le sentiment de pauvreté, la force différenciée des contraintes ou des rapports de force et de pouvoir s’exerçant sur ces différentes catégories sociales.

Les classes populaires, les quartiers et les villes, les territoires plus mixtes que ce que certain·es décrivent, l’urbain et le péri-urbain, les dévalorisations des lieux et des habitats, les qualifications (toujours socialement construites ; en complément possible, Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail, ce-qui-qualifie-cest-lacte-eduque/) reconnue ou non et naturalisées pour les femmes, « l’invisibilisation des compétences », la vulnérabilité des travailleurs et des travailleuses migrant·es, les critères privilégiés pour le recrutement (je souligne que l’arbitraire et le monopole patronal d’embauche ne sont que très rarement interrogés), la formation réduite aux besoins supposés des entreprises, la disparition construite des jeunes travailleurs et travailleuses, la disqualification des formations courtes, les visions rationalistes du « marché du travail », celles et ceux qui tentent de sauvegarder leur dignité sociale…

Les problèmes de syndicalisation et l’absence des organisations syndicales de la majorité des petites entreprises, l’institutionnalisations croisante des syndicats, les mobilisations diffuses des collectifs de travail, les divergences d’intérêts entre différentes catégories de salarié·es.

J’ai notamment été intéressé par les articles sur le soi-disant désintérêt des classes populaires à la politique et la réduction de celle-ci aux seules élections, le soi-disant basculement à l’extrême droite (les couches sociales dominantes aiment reporter sur d’autres leurs propres responsabilité dans la construction de la crédibilité de la droite extrême), les Gilets jaunes et leur mobilisations collectives…

Je ne reviens pas ici sur la questions de la « modernité » des classes populaires et sur la division du travail sexuée. Je rappelle ma note de lecture : Travail, Genre et sociétés : Ménages populaires, division-sexuelle-du-travail-et-conception-reductrice-de-lactivite/).

D’autres préjugés sont particulièrement bien décryptés, les relations à la scolarité, les inégalités construites dès l’école primaire, le temps des distractions et la place de la télévision, le régime de « quotidienneté forcée », la santé et les taux de mortalité, les atteintes du travail à la santé…

Je souligne aussi les analyses sur les fantasmatiques classes moyennes, les normes inventées et leur force de classification, l’utilisation des ressources, les modifications des conditions de travail, la sous-estimation des formes de pénibilité, les contraintes posturales et de rythmes de travail, les rapprochements des contraintes procédurales et de contrôle entre l’industrie manufacturière et l’industrie de services, l’omniprésence de la figure du « client », le numérique et les distances sociales….

Sommaire :

Les classes populaires : des citoyens de seconde zone ?

  • « Les classes populaires, c’est les pauvres. »

  • « Les classes populaires sont reléguées à la périphérie des grandes villes. »

  • « Les emplois du bas de l’échelle ne sont pas qualifiés. »

  • « Les jeunes des classes populaires ne veulent plus travailler. »

  • « Aujourd’hui, même les ouvriers ne se syndiquent plus. »

  • « Les classes populaires ne s’intéressent pas à la politique. »

  • « Les classes populaires ont basculé à l’extrême droite. »

  • « Les gilets jaunes sont la revanche de la France d’en bas. »

Les classes populaires : des gens hors normes ?

  • « Les familles populaires ne sont pas modernes à la maison. »

  • « Le clivage des sexes est plus marqué dans les milieux populaires. »

  • « Les enfants des milieux populaires souffrent d’un handicap socioculturel à l’école. »

  • « Les familles populaires ne s’intéressent pas à la scolarité de leurs enfants. »

  • « Les classes populaires passent leur temps devant la télévision. »

  • « Dans les classes populaires, on ne prend pas soin de sa santé. »

Les classes populaires : une classe « moyenne » ?

  • « Les classes populaires dilapident leurs modestes ressources. »

  • « Les classes populaires ont vu leurs conditions de travail s’améliorer. »

  • « Les classes populaires rêvent d’un pavillon. »

  • « Le numérique abolit les distances sociales. »

  • « Les jeunes des classes populaires sont des jeunes comme les autres. »

  • « Le football est le sport des classes populaires. »

La conclusion est très justement intitulée « Refuser l’idée reçue de la fin des classes populaires ». Olivier Masclet, Séverine Misset et Tristan Poullaouec nous invitent à réfléchir sur les positions et les faire spécifiques, la diversité des styles de vie inscrites dans les contraintes sociales, les inégalités et leurs conséquences, les privations subies, celles et ceux qui sont « en bas » dans l’espace social, les complexités des conditions d’existence, les manières de faire et de sentir des groupes et des individus dominés…

La classification utilisée par les auteurs et autrices ne me semble pas adéquate. Les rapports sociaux de classe imbriqués aux rapports sociaux de sexe, aux procès sociaux de racisation, aux divisions sociales générationnelles, modèlent des configurations socio-historiques qui ne peuvent être rabattues sur les seules ressources disponibles des un·es et des autres. Celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail, parce que dépossédé·es des moyens de production ne forme pas une classe « organique ». Le « prolétariat » n’a jamais été homogène. Il était et reste traversé par des différences d’intérêts, quelque fois cristallisés, sur ce sujet lire les commentaires de Jean-Pierre Terrail à ma note sur Pour une école de l’exigence intellectuelle. Il est, me semble-t-il, préférable de parler de rapports sociaux de classe plutôt que de classes. Ce qui ne signifie pas qu’il faille délaisser des études particulières comme le propose ce livre. D’ailleurs c’est l’émancipation des individus des couches sociales les plus subalternisées qui peut-être un élément d’appréciation de l’émancipation de toustes. Et la négation de ces groupes contribue à la négation de l’exploitation et des dominations.

Par ailleurs, la caractéristique « ouvrier » rabattue sur la production matérielle est plus que discutable. Lire à ce sujet « Le travail productif » extrait du livre d’Isaak I. Roubine : Essais sur la théorie de la valeur de Marx, le-travail-productif-extrait-du-livre-disaak-i-roubine-essais-sur-la-theorie-de-la-valeur-de-marx/ ou les questionnements portés aujourd’hui par Jean-Marie Harribey.

Et au delà de ces questions toujours ouvertes, je rappelle la réflexion de Veronique de Rudder sur les statistiques : « S’il n’y a pas de solution définitive à ce problème, on peut à tout le moins attendre de la recherche qu’elle s’attache au dévoilement des processus plus qu’à l’élaboration (a fortiori la reprise) de nomenclatures, qu’elle analyse des rapports sociaux plutôt que des groupes nominaux qui ne se définissent qu’à travers eux, qu’elle produise des catégories d’analyse plutôt que des taxinomies », ordre-social-raciste-et-discriminations/.

Reste encore une fois la question, que je pose maintenant à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les habitant·es, les ouvriers et les ouvrières, les employé·es, les salarié·es pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes. Peut-on réellement lever le drapeau des émancipations, en continuant à porter les haillons ou les treillis de lois grammaticales et orthographiques imposées par les académiciens masculinistes (et par ailleurs incompétents).

Dirigé par Olivier Masclet, Séverine Misset et Tristan Poullaouec :

La France d’en bas ?

Idées reçues sur les classes populaires

Editions Le Cavalier Bleu, Paris 2019, 200 pages, 20 euros

http://www.lecavalierbleu.com/livre/france-den-bas-idees-recues-classes-populaires/

Didier Epsztajn


De Tristan Poullaouec :

Le diplôme, armes des faibles. Les familles ouvrières et l’école, unification-de-lecole-et-differenciation-des-parcours/

De Jean-Pierre Terrail :

Pour une école de l’exigence intellectuelle. Changer de paradigme pédagogique, un-enseignement-ambitieux-pour-toutes-et-tous/,avec un commentaire de l’auteur à ma note de lecture

Entrer dans l’écrit. Tous capables ? ne-pas-accepter-de-ne-pas-comprendre-ne-pas-accepter-de-ne-pas-se-faire-comprendre-suite/

L’expérimentation collective d’une nouvelle approche de la lecture au CP l’experimentation-collective-d’une-nouvelle-approche-de-la-lecture-au-cp/

De l’oralité. Essai sur l’égalité des intelligences Ne pas accepter de ne pas comprendre, ne pas accepter de ne pas se faire comprendre 

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