Ce qui qualifie, c’est l’acte éduqué

Préface de Djaouida Séhili et Patrick Rozenblatt : Mettre un peu d’ordre dans une question où tout relève de l’ordre

Comme l’indiquent les préfacier-e-s, ce livre « offre une analyse critique, pertinente et percutante, pour ce qui veut comprendre ce qui se joue, d’une part, dans les processus de mise en valeur ou de dévalorisation de la qualité du travail et, d’autres part, dans la constitution des hiérarchies professionnelles, salariales et, conséquemment sociales ».

Je n’aborde ici que certains thèmes, particulièrement développés dans la première partie de l’ouvrage.

Le livre se divise en trois parties :

a) Les critères de la qualification du travail.

Si toute activité humaine, quelle qu’elle soit, peut-être plus ou moins qualifiée, Pierre Naville ne traite pas de l’ensemble des problèmes posés par la qualification de l’activité humaine en général « Nous nous en tiendrons à la qualification du travail, dans la mesure où celui-ci est indifférent à ses fins hédonistiques, et où existe une scission fondamentale entre la qualité du processus de travail et la qualité de la jouissance promise par son objet ». Il s’agit donc de travail salarié dans le mode de production capitaliste.

L’auteur aborde les définitions possibles, sous l’angle historique en insistant sur les conceptions d’Adam Smith et de David Ricardo. Puis il analyse « l’habileté personnelle », les corrélations entre « l’habileté et l’âge », avant de traiter de « Spécialisation et qualification ».

Si l’auteur poursuit sur hétérogénéité de ces notions, il souligne que « la spécialisation poussée des machines entraînait la disqualification des tâches » ou pour le dire autrement « la spécialisation crée la disqualification professionnelle personnelle ».

Pierre Naville insiste particulièrement, et cela me semble important, sur le rapport entre qualification et « processus éducatif, d’apprentissage » et ce quelque soit l’outillage utilisé ou utilisable. Quel est donc le sujet de la qualification ? La réponse est sans ambiguïté : « La qualification d’une tâche ne répond pas à la valeur immédiate des moyens de travail, mais à celle de l’opération qu’elle suppose et des opérations qu’à aussi impliquées la fabrication de l’outillage utilisé, c’est-à-dire en définitive de l’apprentissage nécessaire à son exécution » et « l’acte est d’abord le fait de l’homme ».

A l’opposé de « l’illusion technique », cachant les réalités sociales, la qualification dépend de l’homme, « c’est à lui qu’elle appartient » : « Ce que l’homme a appris à exécuter lui-même, l’homme est capable d’en imposer l’exécution à un mécanisme, mais à un degré de perfection plus élevé. Il transfère ses propres qualités opératoires à des mécanismes, en leur ajoutant des qualités qui dépassent les siennes, mais qu’il à su concevoir, avec une certaine marge d’erreur ou d’imprévisibilité ».

L’auteur revient sur les analyses de Marx et consacre un long passage à « Travail simple et travail complexe ». Il nous rappelle que « c’est socialement et non individuellement, que le travail complexe ou qualifié peut-être considéré comme un multiple du travail simple ».

Il souligne que c’est une erreur de considérer les séquences de travail « d’une façon concrète et individuelle » au lieu de les envisager comme mesures abstraites, « c’est à dire en fin de compte valable seulement sur des moyennes sociales ».

Ou pour le dire plus explicitement : « La comparabilité de travaux qualitativement différents entraîne donc une estimation quantitative, et du même coup la réduction toujours possible de certains travaux complexes à certains éléments simples. Mais c’est une réduction abstraite, susceptible de grands écarts dans les cas concrets ; car il s’agit d’une mesure sociale, cela veut aussi dire relative au niveau moyen de la société. Le travail considéré comme simple ne sera donc pas un travail concret déterminé, analysable matériellement, comme le mètre en platine est l’étalon de toutes les mesures métriques ; ce sera le travail considéré moyennement comme élémentaire pour un niveau donné de développement social et technique, et notamment du niveau d’instruction générale ».

Il poursuit en ajoutant que « la qualification du travail est quelque chose de tout différent de son rendement ». Ce qui ouvre les débats sur « Qualification et salaires ».

Pierre Naville termine cette première partie en insistant sur « La durée de l’apprentissage » et son lien avec la qualification. « on pourrait énoncer cela de la façon suivante : l’élément essentiel de la qualification d’un travail, c’est le temps nécessaire à son apprentissage.

Mais cet énoncé doit être immédiatement corrigé : le temps nécessaire, c’est le temps minimum nécessaire dans un état social donné. »

b) Calcul d’un indice de qualification de la main-d’œuvre pour la région parisienne

A travers l’analyse de données statistiques, l’auteur confirme « C’est donc le temps de formation qui en fin de compte est bien l’élément fondamental de la qualification, ou plus exactement : le temps d’apprentissage nécessaire à l’exécution d’un travail donne une mesure générale de sa qualification que l’on peut considérer comme valable ».

Pierre Naville aborde, succinctement, la structure de qualification par sexes, la discrimination qualitative par sexes et la discrimination ethnique de la main d’œuvre.

c) Remarques sur la portée sociologique de la hiérarchie des qualification

Je me contente ici de deux citations : « il n’y a pas de rapport direct entre la qualification personnelle et l’effet productif du travail individuel » et « En mettant en valeur l’apprentissage et l’éducation professionnelles et générale comme origine de la qualification, nous saisissons au plus près cette intersection des exigences techniques de l’appareil de production et du jugement que la société porte momentanément sur elles ».

Un livre à étudier pour aborder les processus sociaux de qualification/déqualification.

Sur la reconnaissance de la qualification personnelle, « qualification définitive attachée à sa personne », voir les analyses plus récentes de Bernard Friot : L’enjeu du salaire (Editions La dispute, Paris 2012) Déplacer nos récit et prendre en compte le déjà-là potentiellement émancipateur

Dans la même collection « Sens Dessus-Dessous »

Isabelle Forno : Travail, peurs et résistances. Critique de la victimisation du salarié (2012) Éviter que ne soit retenu comme coupable, le travail lui-même

Geneviève Guilhaume : L’ère du coaching. Critique d’une violence euphémisée(2009) Sous le masque de l’épanouissement

Michaël Lainé : Le marché introuvable. Critique du mythe libéral (2009) Une fiction

Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail

Première édition Librairie Marcel Rivière (1956), Editions Syllepse, www.syllepse.net, Paris 2012, 178 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.