Division sexuelle du travail et conception réductrice de l’activité

Pour Pierre

La lecture du dossier « Ménages populaires » m’a mis mal à l’aise. Pas seulement à cause d’une « définition » de la « classe ouvrière » que ne partage pas (j’y reviendrais) mais surtout par l’oubli des auteurs et des autrices de prendre en compte leur point de vue situé.

Je commence donc par cela. Le système de genre est imbriqué à d’autres rapports sociaux (classe, race, génération, etc.). Les configurations concrètes sont les fruits de l’histoire, des résistances et des luttes, des contraintes institutionnelles… Il est à mes yeux vain de penser une configuration comme plus ou moins « conservatrice » ou « émancipatrice ». D’ailleurs dans le cas du (non)partage des tâches domestiques, des violences exercées par les hommes sur les femmes, de la consommation de la pornographie, de la participation au système prostitueur, de l’inégalité dans l’utilisation des revenus – pour ne citer que cela – les études (ou moins ce que j’en connais) ne montrent pas de différences significatives entre groupes sociaux – pour autant que le groupe social soit un agrégat adapté à ces études. Sans oublier que la division sexuelle du travail s’y décline sans exception. Plus intéressantes sont les tensions et les contradictions à l’oeuvre dans chaque situation.

Les auteurs et autrices ne peuvent prendre leur situation – perçue ou réelle – ou leurs aspirations pour un prêt-à-porter théorique. Elles et ils sont dans le système d’imbrication des rapports sociaux et dans des déclinaisons plus ou moins variées. Le moins qu’iels auraient pu/du faire était de le rappeler. Il n’y a ni extérieur ni d’échelle de « norme » sur ce sujet.

J’ajoute que si le champ d’une étude peut être limité – quelles qu’en soient les raisons – des précisions peuvent cependant en être données. Je signale donc que les processus de racisation ou les histoires « familiales » et/ou migratoires ne sont pas abordées.

Classes populaires, ouvrier·es, employé·es, classe ouvrière, classes moyennes.

Je signale une nouvelle fois, une autre façon d’aborder la question du travail avec ses conséquences sur ce que pourraient être les classes sociales, « Le travail productif » extrait du livre d’Isaak I. Roubine : Essais sur la théorie de la valeur de Marxle-travail-productif-extrait-du-livre-disaak-i-roubine-essais-sur-la-theorie-de-la-valeur-de-marx/.

Outre que la « classe ouvrière » ne fut jamais celle décrite ou analysée par certain·es ; elle était et reste divisée, suivant des lignes de sexe, de race, d’âge, d’origine, de qualification, de statut, etc., quelles que soient les définitions que nous pouvons donner à ces termes. Plus important à mes yeux, le procès même de production et reproduction du capital n’en forme pas moins un cadre de subordination qui pèse – certes inégalement – sur les un·es et les autres. Or les catégories issues de la sociologie – utilisées ici – masquent cela, divisent ce qui peut être unifié et unifient ce qui peut-être divisé. L’utilisation des seules catégories socio-professionnelles – utiles par ailleurs – est un facteur de dépolitisation des analyses de rapports sociaux. Sans oublier, cette (ces) mystérieuse(s) classe(s) moyenne(s) aux définitions aussi floues qu’imprécises, pour ne pas dire fantasmatiques et les comparaisons régulièrement faites entre des pratiques supposées populaires et celles attribuées à ces classes moyennes.

Ces précisions données, l’étude de fragments sociaux, de configurations particulières devraient permettre de souligner des similitudes et des différences, prises comme autant de déclinaisons d’un sytème « globalisant » à un moment donné. Les éclairages délimités nous disent beaucoup sur la malléabilité des systèmes, les formes mouvantes des mobilisations face aux contraintes et aux aspirations.

Quoiqu’il en soit, sur ces sujets, au-delà des expressions, je ne préjuge ni des accords ni des désaccords avec les auteurs et les autrices.

Je reviendrais sur certains point lors de ma présentation de certaines analyses du dossier.

 

Sommaire

Editorial : Margaret Maruani : Ecrire pour être lu·e·s

Parcours : Mireya Diaz, bergère et sénatrice en Argentine. Propos recueillis par Natacha Borgeaud-Garcianda

Dossier : Ménages populaires. Dossier coordonné par Thomas Amossé et Marie Cartier

Introduction :Les classe populaires sur la scène domestique

Lise Bernard et Christophe Giraud : Avec qui les ouvrières et les emmployées vivent-elles en couple ?

Marie Cartier, Muriel Letrait et Matéo Sorin : Travail domestique: des classes populaires conservatrices ?

Vanessa Stettinger : Mère « je fais tout », des pratiques éducatives populaires en tension

Olivier Masclet : « C’est mon moment » Le temps pour soi des ouvrières et des employées

Olivier Schwartz :Les femmes dans les classes populaires, entre permanence et rupture

Soline Blanchard : Le conseil en égalité professionnelle : quel genre d’entreprise ?

Frédéric Gautier : Une « résistible » féminisation ? Le recrutement des gardiennes de la paix

Controverse : Magali Della Sudda et Nicole Mosconi : La querelle de l’accouchement

Béatrice Cascales et Laëtitia Négrié : L’accouchement, une question clivante pour les mouvements féministes

Amina Yamgnane : Une approche relationnelle de l’accouchement

Marie-France Morel : Naître à la maison d’hier à aujourd’hui

Maud Arnal : Les enjeux de l’accouchement médicalisé en France et au Québec

Geneviève Pruvost : Le monde de la naissance alternative: une myriade de points de vue féministes

Critiques

 

Comme pour chaque lecture de revue, je choisis subjectivement de n’aborder que certaines analyses. Et dans le cas présent souvent sous forme de questions.

Margaret Maruani revient sur l’histoire de la revue, « une revue de recherche avant tout, mais aussi une publication critique et engagée, en prise avec le débat social, sans être militante. Nous aspirons à une revue libre, ouverte à la diversité, à la contradiction et à la controverse – tout le contraire d’un long fleuve tranquille », l’écriture « pour être lu·e·s », le genre comme « un des axes essentiels de la connaissance, un outil indispensable à l’intelligence du monde », le travail comme fil rouge « pour lire la place des hommes et des femmes dans la société », le refus des nouvelles normes académiques, la valorisation des textes et la production d’un travail intellectuel, la nécessité de nommer, « Si l’on ne nomme pas les travailleuses, on ne les voit pas dans la foule immense des travailleurs »…

Dans l’introduction au dossier, il est souligné « la définition restreinte de la notion d’activité, en droit comme en statistique », la surestimation de l’« inactivité » des femmes, les modification des rapports de genre – « à l’extérieur comme à l’intérieur de leur ménage » -, la fragilisation des emplois ouvriers à dominante masculine, la désindustrialisation (il serait plus juste de parler de désindustrialisation dans certains secteurs et d’industrialisation d’autres. L’industrie ne peut-être réduite à la seule production « matérielle »), le choix de privilégier les situations et les perceptions de femmes…

« Les cinq articles qui composent le dossier éclairent différentes facettes des recompositions à l’oeuvre : les alliances matrimoniales, la division du travail domestique, le rôle de la mère, l’émergence d’« un temps pour soi », et, enfin, sous forme de synthèse, la tension entre permanence et changement qui caractérise la position de ces femmes des classes populaires et leur rapport à cette position ».

Il est précisé que les analyses sont centrées « sur les fractions médianes et stabilisées des classes populaires », « une fraction intermédiaire des classes populaires, aux ressources modestes mais néanmoins stabilisées » comme segment sous-étudié en regard de la réduction du « populaire » aux figures les plus précaires. Ces fractions ne seraient pas « pour autant proches des classes moyennes ne serait-ce qu’en raison de la petitesse de leurs revenus, de leurs niveaux de diplômes modestes ou des plus fortes menaces qui pèsent sur leur emploi » (Sans revenir sur mes remarques précédentes, une telle phrase me paraît révélatrice de la construction fantasmatique des « classes moyennes »… d’autant que le terme « moyennisation » des conditions sociales est aussi utilisé)…

Avec qui les ouvrières et les employées vivent-elles en couple ?, le recul du « modèle de la femme au foyer » et de l’homogamie, la monoparentalité (euphémisme pour désigner très majoritairement des femmes seules élevant leurs enfants), les secteurs industriels (production matérielle et production de services) de travail, les différenciations… A noter que le terme « activité » est utilisé en nom et lieu du travail salarié et assimilé – qu’en est-il donc du travail domestique des ouvriers et des employés ? A noter aussi le terme de « spécialisation familiale » pour parler de la division sexuelle du travail (« l’homme au travail et la femme au foyer ») dans les rapports de domination, du système de genre. Une science des mots bien dépolitisée…

Marie Cartier, Muriel Letrait et Matéo Sorin interrogent le « conservatisme » prêté aux classes populaires, en particulier sur le travail domestique. Iels parlent d’érosion plutôt que de bouleversement dans la répartition des tâches, soulignent des modifications et des « choix contraints ». En est-il autrement dans les autres fragments ou groupes sociaux ? Je m’interroge aussi sur la réduction de la division sexuelle aux seules taches domestiques. Et l’« attachement » à cette division ne devrait-elle pas aussi être analysée en regard du « céder n’est pas consentir » ? Comment aborder ces questions sans les relier aux contradictions générées par la place de la « famille » dans la société et dans les imaginaires…

Des femmes qui font tout, les normes « diffusées » et les réalités, la vie professionnelle sous contrainte de la vie familiale pour les seules femmes, les enfants et leur éducation au quotidien, les « super maman » et la négation des droits des femmes, les pères absents et ceux qui ne prennent aucune initiative (non seulement la répartition des tâches n’est pas égale, mais le souci de ces tâches repose essentiellement sur les femmes – sur ce sujet y-a-t-il des différences significatives avec les autres fragments ou groupes sociaux ?), les tensions autour des projets éducatifs…

La norme du temps personnel, le temps à soi, « c’est mon moment », « que veut dire avoir une vie personnelle ? ». Olivier Masclet aborde, entre autres, l’inégal accès au temps pour soi (mais qu’en est-il d’un « lieu à soi » – Voir Virginia Woolf : Une chambre à soion-ne-peut-persister-a-dire-mais/)les sens de l’autonomie, la construction du temps libre, les contraintes horaires et les effets du temps partiel, la disqualification du « travail maternel et domestique » par l’Insee et sa rubrique « occupations personnelles », les moyens de « se libérer de la charge mentale du travail », les exigences d’autonomie et les limites posées « à une position dominée »…

Permanence, rupture, divisions entre sexes, charges familiales pesant principalement sur les femmes, non partage des ressources, activité salariée, blessures liées à la période de scolarisation, refus et aspirations… Comme le rappelle Olivier Schwartz « une soumission » est « loin d’être une acceptation ».

L’auteur aborde aussi les aspirations comme source potentielle de remise en cause de l’ordre existant, la « centralité maintenue des femmes dans la famille », le poids de l’« attention continue » pesant sur les femmes, les responsabilités de la gestion financières, les contraintes…

Au final, un dossier qui fournit de nombreux éléments d’information et de réflexion, mais des analyses souvent dans des cadres théoriques que je juge très déficients… Sans oublier cette absurde volonté de comparer des pratiques sociales situées avec celles – qui semblent être des normes acceptées et valorisées – des « classes moyennes » sur lesquelles j’ai déjà donné mon opinion.

Magali Della Sudda et Nicole Mosconi présentent la controverse La querelle de l’accouchement. Elles abordent, entre autres, la remise en cause de la médicalisation de la naissance, la création de maisons de naissance, les contestations du pouvoir médical et de l’industrie pharmaceutique, la volonté de femmes de « maîtrise de leur fécondité ou de leur accouchement ». Elles rappellent aussi que l’accouchement « bien que commun à toutes les femelles vivipares, n’a rien de « naturel » chez les humains, où il est profondément marqué par la société et la culture auxquelles appartiennent les femmes et les hommes qui procréent des enfants ».

Béatrice Cascales et Laëtitia Négrié parle de la maternité comme d’un « impensé féministe », reviennent sur le travail domestique et les relations entre femmes dans l’oubli des hommes et de leur auto-dispense de ce travail (encore une fois il n’est pas possible de discuter de conciliation pour les unes sans évoquer la « non-conciliation » des autres).

L’accouchement reste bien un « cheval de Troie » de l’idée de nature – ce qui ne dit rien sur les processus physiologiques ni sur des pratiques plus directement contrôlable par les premières intéressées, « le social a façonné le corps des femmes, comme celui de tous les autres êtres humains » (en complément possible, Priscille Touraille : hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse – les régimes de genre comme force sélective de l’adaptation biologiqueles-inegalites-de-genre-pourraient-etre-enregistrees-au-niveau-du-genome-jusqua-devenir-ce-que-nous-identifions-ensuite-comme-des-caracteres-sexues/), l’hyper-médicalisation concoure à la « fabrique de l’inaptitude du corps féminin à enfanter », le contrôle et la « spécialisation » de la sexualité vers la procréation relèvent de la domination. Les autrices soulignent des éléments contradictoires « d’un coté, la sexualité est dissociée de la maternité et cette dissociation participe à émanciper les femmes ; de l’autre, l’accouchement est séparé de la sexualité et cette séparation contribue à leur oppression ». L’enjeu reste l’auto-détermination des femmes, ici dans le domaine de leur vie sexuelle et reproductive, incluant l’accouchement. (en complément possible : Marie-Hélène Lahaye : Accouchement, les femmes méritent mieux, replacer-les-femmes-au-coeur-des-dispositifs-decisionnels/)

Les autres articles abordent, entre autres, les pratiques d’accouchement, l’écoute et l’informations des femmes, l’histoire des naissances « à la maison » et à l’hôpital, l’autonomie et le pouvoir de décider sur le déroulé de l’accouchement, les maisons de naissance, les violences obstétricales…

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Travail, Genre et sociétés : Ménages populaires

N° 39 / 2018

La Découverte, Paris 2018, 288 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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