Ne nous dites pas comment nous comporter, dites-leur de ne pas violer

L’introduction est précédée de quelques lignes écrites par Andrea Dworkin dont je souligne : « Cela se passe pour une raison simple. Rien de complexe ou de difficile à comprendre : les hommes le font, en raison du type de pouvoir que les hommes ont sur les femmes. Ce pouvoir est réel, concret, exercé à partir d’un corps sur un autre corps, exercé par quelqu’un qui considère avoir le droit de l’exercer, de l’exercer en public et de l’exercer en privé. C’est le résumé et l’essentiel de l’oppression des femmes ».

Valérie Rey-Robert poursuit sur la construction d’une image fausse du violeur, non pas « un psychopathe, laid et contrefait, forcément malade ou monstre de conte de fées » mais un des « MessieursTout-le-Monde », « nos pères, nos cousins, nos frères, nos collègues ou nos maris »…

Des violences sexuelles subies et des interrogatoires sur « leur tenue, leur attitude, leur sourire, leur comportement » ; les victimes « en viennent quasi inévitablement à se sentir coupable d’un crime dont une seule personne est pourtant responsable : celle qui l’a commis ».

L’autrice insiste sur la réalité des violeurs, les représentations erronées imprégnants nos mentalités, les images mentales construites pour se rassurer. Elle rappelle que « le viol a davantage lieu dans un espace privé et est commis par une connaissance ». Et derrière les discours d’apparence si ferme et les condamnations, des excuses pour des personnalités connues ou non, des excuses pour des crimes, les mises en responsabilité des victimes, dit autrement : « combien collectivement nous sommes au fond très tolérants face aux violences sexuelles ». La vérité et ses accommodements, les violences sexuelles comme un non-problème, « La vérité est que nous nous en accommodons toujours, quitte à déformer la vérité »… Et certain·es le font plus publiquement que d’autres, assument la décriminalisation et la banalisation, au nom de l’oeuvre, de la galanterie ou de l’amour à la française, du libertinage ou du fantasmatique droit d’importuner…

Un viol toute les huit minutes, moins de 10% des victimes qui portent plainte, « Nous n’avons plus le temps. Plus le temps de soigner les ego de ceux qui se sentent davantage blessés par ce que nous disons que par la réalité des violences sexuelles. Plus le temps pour que la honte change de camp ».

L’autrice explique pourquoi il faut parler de « culture du viol » dans cette société où il y a énormément de violences sexuelles dont les auteurs sont, dans leur immense majorité, impunis, « Culture du viol pour expliquer qu’il existe, dans la plupart des sociétés, des idées reçues, des préjugés au sujet du viol, des violeurs et des violées ». Elle explique aussi pourquoi elle parle de « culture du viol à la française », des formes spécifiques de négation des violences sexuelles, du « troussage de domestique » et de « la liberté d’importuner », des idées reçues – mais pas seulement – qui entravent la lutte contre les violences sexuelles et les viols.

Sommaire

Partie I : Histoire d’un concept – Définitions : Les mots pour en parler ; La culture du viol ; Comment se maintient la culture du viol ?

Partie II : La réalité des violences sexuelles en France : Banalité du mal, banaLité du viol ; Quels recours ? ; Pourquoi si peu de plaintes ?

Partie III : « Cela ne me concerne pas » : Le violeur, c’est l’autre ; La victime était « presque » parfaite ; Le viol, un crime fantasmé

Partie IV : Une culture du viol à la française : La séduction comme pan de l’identité nationale française ; Les violences sexuelles, une tradition française ? ; Qui dit mot ment

Partie V : Comment lutter contre la culture du viol : Déconstruire les stéréotypes de genre ; Déconstruire la domination masculine

Valérie Rey-Robert aborde, entre autres, la structuration des sociétés et la division sociale des sexes, les systèmes de représentation, les clichés et les préjugés, la construction sociale de l’oppression, l’histoire de la reconnaissance du viol puis du viol conjugal, le viol comme instrument de pouvoir et de contrôle, « La culture du viol est la manière dont une société se représente le viol, les victimes de viol et les violeurs à une époque donnée », la naturalisation du viol, la déculpabilisation des violeurs, le transfert de responsabilité du coupable à la victime, « L’ensemble des violences sexuelles reste la seule infraction où l’on va avant tout chercher la responsabilité du coté de la victime », l’impunité, la loi et ses lectures falsifiées, les idées reçues sur le viol, la construction de la dissymétrie entre les sexes dès l’enfance, le masculin comme allant de soi, les effets du sexisme sur l’estime de soi, la coexistence entre sexisme bienveillant et sexisme hostile, la violence et sa persistance…

L’autrice discute de la notion de consentement, « Le consentement implique que les deux sujets qui consentent soient égaux », cite les travaux de Carole Pateman, Nicole-Claude Mathieu ou Geneviève Fraisse, pose une question simple « Comment envisager un consentement dans un rapport hiérarchique » ? et nous invite à réfléchir : « Le viol est un rapport de force sexué où l’un ne tient pas compte de la volonté de l’autre ; c’est donc bien le violeur dont il faut questionner les actes et pas la victime »…

La seconde partie est consacrée aux réalités des violences sexuelles en France, leur banalité, l’enquête Enveff de 2000, le domicile conjugal et le couple « deux piliers des violences subies par les femmes », les rapports sexuels forcés, l’enquête Virage de 2015, les viols avant l’âge de 11 ans, l’enquête Cadre de vie et sécurité, les violences sexuelles subies par les personnes homosexuelles et les personnes se considérant comme transgenre, « ces violences proviennent quasi exclusivement d’hommes », les classements judiciaires sans suite, la correctionnalisation d’un crime, « la dénaturation de l’essence criminelle du viol », l’histoire des recours, le tournant du procès d’Aix de 1978, les réflexions féministes, le viol comme crime spécifique, la Loi de 1980, la présomption de consentement des épouses/époux « à l’acte sexuel ne vaut que jusqu’à preuve de contraire », l’après-viol…

Valérie Rey-Robert explique le peu de plaintes, les comportements des agent·es des institutions (police et justice), le poids des préjugés. Elle analyse des productions culturelles, la reproduction de mythes, leur rôle dans le renforcement des clichés, les biais des traitements médiatiques, le doute des entourages, le mépris pour les victimes, la quasi totale impunité des criminels, les excuses et les justifications communément répandues…

La troisième partie est intitulé « Cela ne me concerne pas ». L’autrice aborde le violeur comme nécessairement autre « et pour s’en assurer il convient de repousser cette entité barbare au ban de la norme », le refus du nous, le crime sans coupable, l’acte confondu avec la sexualité et le déni de sa substance criminelle, le vocabulaire et les clichés, l’image du rôdeur pour nier celle du proche, l’instrumentalisation raciste alors que les violeurs sont « de toute origine et de toute condition sociale », la stratégie d’altérisation qui permet de mettre les actes criminels à distance de soi, la misogynie profonde et l’évacuation des violeurs. L’autrice insiste à juste titre, les violences sexuelles sont le problème des agresseurs et non des victimes…

Les clichés et les préjugés, « les vrais hommes ne violent pas », la virilité et la soi-disant masculinité acceptable, la construction de la victime « presque » parfaite, le viol d’un homme comme « crime impossible », les prostituées vues comme éternellement consentantes, le viol conjugal peu reconnu (non reconnu dans plus de cinquante pays), le rôle du physique dans la perception, « trop belle pour ne pas être violée, trop laide pour l’être », les réactions attendues et inattendues des victimes, « On va donc reprocher à certaines victimes de n’avoir pas dit non, à d’autres de ne pas l’avoir dit assez clairement et à celles qui l’ont fait que ce n’est pas un « non » qui convient non plus. Finalement, aucun refus ne convient, il n’est jamais assez fort, assez audible, assez clair », la dissociation, la notion de contrainte, « Selon la loi, la violence physique n’est absolument pas une condition pour que l’on considère qu’il y a viol ou agression sexuelle », celles qui l’auraient « bien cherché », l’érotisation du viol, la sexualisation des enfants, la combinaison des mythes sexistes et des mythes racistes.

L’autrice souligne particulièrement trois idées reçues, la première est de toujours « mettre à distance les violeurs, de nous ou des hommes qui nous sont proches », la seconde est de rendre « les victimes responsables totalement ou partiellement », la dernière d’avoir « une vision stéréotypée des violences sexuelles »…

J’ai particulièrement apprécié les développements sur la culture du viol à la française. « Qu’il s’agisse de lutte contre les violences sexuelles, d’évolution législative ou de médiatisation d’affaires de crimes et délits à caractère sexuel, certains médias, personnalités publiques ou simples individus s’élèvent pour dénoncer l’horrible moralisme réactionnaire qui voudrait condamner la liberté sexuelle si chèrement acquise, nuire à l’identité amoureuse nationale en important le puritanisme au pays des libertés. Mais de quelles libertés parle-t-on ? ». L’autrice discute de la galanterie, de la courtoisie, du libertinage, de l’amour « courtois » qui n’a rien de « très courtois pour les femmes », de « troussage de domestique », de la langue qui en dit long sur les représentations masculinistes des relations sexuelles, « Céder n’est pas consentir, mais il est des cas où consentir peut être céder », de séduction, des « zones grises », des lieux où « la violence existe justement parce que la sexualité se fonde sur la domination masculine », de « baiser volé », du mythe de la galante France face à la puritaine Amérique, de diffusion d’inventions sur les réalités aux Usa, de #metoo, de #balancetonporc, des consentements dissymétriques des hommes et des femmes, de pénétration mais « jamais d’enserrement d’un pénis par le vagin », de baiser et d’être baisée, de l’initiative masculine et de passivité féminine, de fille facile en absence d’homme facile, de la sexualité masculine vue comme irrépressible, des réactions à chaque prise de parole collective de femmes contre les agissements sexistes des hommes, d’une histoire – écrite par et pour les hommes – profonde et persistance, de la dénégation des témoignages, des victimes qui seraient des menteuses, des soi-disant affaires de mœurs qui couvrent en fait des crimes…

Les victimes accusées et moquées, « Au traumatisme du viol, s’en ajoute un second ». Valérie Rey-Robert développe des arguments pour lutter contre la culture du viol. Elle souligne, entre autres, la minimisation des actes, les principes plus « élevés » que les droits des femmes, le déplacement et la dilution des responsabilité, la déshumanisation des victimes, les enquêtes sur leurs faits et gestes, la violence masculine jamais vue comme telle, les stéréotypes genrés, la construction du masculin et du féminin en opposition et en hiérarchie, l’auto- restriction des déplacements des femmes, de temps libre et de son manque pour beaucoup de femmes, de l’espace public et commun pensé avant tout pour les hommes (je souligne les alternatives proposées), de la nécessité de campagnes publiques plaçant les responsabilité des violences du coté des hommes, du refus des hommes de comprendre le refus des femmes, de prise en compte du genre dans les analyses de la ville et de l’éducation, d’assignation sexuée et de liberté d’agir, d’estime ou du peu d’estime de soi, de médias, de la nécessité de nommer et non d’édulcorer, de violences comme un problème de société et non comme un fait divers, « Le viol n’est pas un fait divers mais un fait social qui doit être étudié comme tel », de domination masculine à déconstruire, d’éducation des hommes à respecter et à non violer…

En conclusion, Valérie Rey-Robert revient sur la prise de parole collective à la suite des affaires Weinstein et les résistances à ces prises de parole, les fautes attribuées aux victimes ou aux féministes, l’imposition d’un désir à l’autre dans la sexualité, « Serions-nous si peu imaginatifs, si conservateurs, si timorés que la perspective d’imaginer une autre sexualité où chacun et chacune puisse exprimer ses désirs et ses non-désirs nous terrifie ? ». Elle insiste à très juste titre sur l’indécence « du droit inaliénable que les hommes auraient d’avoir des relations sexuelles » et donc à les imposer aux femmes ou à d’autres hommes. Il semblerait que pour certain·es, le sexe pour les hommes soit plus important que la lutte contre le viol des femmes.

« La lutte pour mettre fin aux violences sexuelles n’a pas à avoir d’autre but en soi, cela en est un suffisant. Et si elle doit passer par le fait de repenser nos rapports amoureux, c’est plutôt une chance, une promesse, qu’une crainte ».

Des analyses jamais réductrices, des exposés très pédagogiques, une claire présentation des préjugés et des idées fausses sur les violences sexuelles et les viols. Un livre pour toustes pour que la honte change de camp…

« Les violences sexuelles sont toujours de la faute de l’agresseur, jamais de la victime »

Valérie Rey-Robert : Une culture du viol à la française

Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner »

Editions Libertalia, 2019, 300 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Sous la direction de Patrick Chariot : Le viol conjugal, lautonomie-du-desir-propre-a-chacune/

Noémie Renard : En finir avec la culture du viol, les-violences-sexuelles-un-phenomene-massif-et-tolere-socialement/

Le viol, instrument de contrôle des femmes. Interview de Noémie Renard par Francine Sporenda : le-viol-instrument-de-controle-des-femmes/

Suzanne Zaccour : Pour en finir avec la culture du viol, pour-en-finir-avec-la-culture-du-viol/

2 réponses à “Ne nous dites pas comment nous comporter, dites-leur de ne pas violer

  1. La dernière ligne de la citation de Dworkin qui sert d’incipit à votre billet est incorrecte – il manque un ou des mots.

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