Si je peux le comprendre, je peux me débarrasser de lui

Dans sa préface, preface-de-jessica-stern-a-son-ouvrage-deni-memoire-sur-la-terreur/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions des femmes – Antoinette Fouque, Jessica Stern indique : « Cela fait vingt ans que j’étudie les causes du mal et de la violence. Jusqu’à présent je ne me suis jamais demandé pourquoi ce travail m’intéressait, ni ce qui me rendait capable de le faire. Ce livre répond à une question qui m’est posée à chaque fois que je parle de mes recherches sur le terrorisme. Comment une « fille » telle que vous a-t-elle pu se rendre dans des camps d’entraînement terroristes au Pakistan ? N’aviez-vous pas peur ? La réponse, c’est que je n’avais pas conscience d’avoir peur – et ce livre explique pourquoi. Après une série de traumatismes, on peut perdre la capacité de ressentir la peur de façon adéquate. ».

L’autrice aborde son expertise du terrorisme, sa réaction singulière à la peur, « La peur me rattrapait néanmoins par d’autres biais », son ignorance des effets bien connus du traumatisme, l’état de stress post-traumatique (ESPT), le souvenir écarté de son viol, la compréhension des motivations profondes de ceux qui faisaient mal aux autres, « Au lieu de ressentir la terreur, je l’étudiais »…

Des questions autour de l’histoire du garçon avant le viol, de la menace de mort et des réactions, du calme ou de l’engourdissement au lieu de la terreur, de la sécurité ressentie dans des situations, des bruits et des odeurs et des effets d’effroi…

« L’histoire s’est révélée avoir une portée qui dépassait de beaucoup le viol de deux adolescentes. Apparemment, la collectivité tout entière était en situation de déni. Les policiers avaient bâclé l’enquête. Ils avaient rapidement abandonné les recherches. Ils ne nous ont pas crues, ma sœur et moi, quand nous leur affirmions ne pas connaître notre agresseur. Et le viol sous la menace d’une arme était une chose inimaginable dans la petite ville de Concord, Massachusetts, en 1973. J’allais découvrir que le déni est infiniment séduisant. Il est irrésistible pour l’entourage qui veut reprendre sa vie. Pour la victime elle-même, le déni et la dissociation sont ce qui lui permet de rester en vie au moment où la terreur s’exerce. Mais à long terme, le déni peut être dangereux. Dans notre cas, le déni collectif s’est soldé par de nombreux viols d’enfants supplémentaires – au moins quarante-quatre – et le suicide d’au moins une des victimes ». La séduction du déni, le déni et la dissociation…

« Ce livre retrace l’enquête menée par la police pour résoudre ce crime resté longtemps non élucidé, et ma propre enquête pour tenter de découvrir comment son auteur en est arrivé à devenir un violeur d’enfants ». L’effroi de mener une enquête au cœur de sa propre histoire…

Comme en prélude, Jessica Stern nous parle d’elle, de Chet, de grandpa, de sa sœur, de corps. Elle saute dans la mer des réalités et des rêves, de cette aide que personne ne peut lui apporter, d’une limace qui n’avait pas le droit d’être là, de l’exultation de nager et d’une sorte de peur, de vaincre la limace de mer de ses terreurs…

« Je sais que j’ai été violée. Mais voilà ce qui est étrange. Si ma sœur ne l’avait pas été aussi, si elle n’avait pas gardé le souvenir – si je n’avais pas, ce rapport de police devant moi sur mon bureau -, il se pourrait que j’aie des doutes sur la véracité de mon viol ». L’autrice revient sur ce fait que les uns et les autres n’avaient pas pris au sérieux, le déni et l’incrédulité, l’état dissocié, le trauma, la honte, « la protestation sourde de toutes les femmes violées et renvoyées à la honte et au silence », la peur d’être incapable d’aimer, les discordances en elle, cette petite fille « à laquelle j’essaye de m’accrocher », le moi retiré dans un espace de blancheur infinie, le criminel vu comme une victime, l’indifférence, « Indifférence est une maladie dangereuse »…

Le déni et la remontée dans le temps, le temps croisé d’autres dénis et d’autres « héritage », le temps du père et de la destruction des juifs/juives en Allemagne nazie, la première expérience sexuelle liée à un danger, « En relisant ces notes à présent, je ne comprends plus comment mon père et moi avons pu autoriser ces mots à exister réellement entre nous, à être prononcés à voix hautes, ces vérités terribles, pas faites pour être saisies avec des mots », la nausée, « Elle me vient quand il y a une émotion puissante qui n’est pas ressentie », les hontes qui se croisent et se regardent…

L’enquête est menée, le criminel se révélera aujourd’hui décédé, « Le violeur, nous dit Paul, est mort ». Les éléments sont indissociables des dénis, de la honte, de la honte de la peur, des émotions contagieuses, de la dissociation, « Je parle d’une partie de moi qui est presque totalement autre, jumelle siamoise maltraitée, désormais méprisée, et qui a survécu à toutes les tentatives pour l’expulser ». La mémoire, des informations gardées pour soi, les recoins inaccessible de l’esprit, les mères malades, les loups qui occupent le terrain, les secrets, « les secrets qui ne sortent pas du silence, qui deviennent malfaisants à force de ne pas être dits », les attraits du déni, les réponses et les questions, « Cependant, les réponses que j’obtiens ne sont pas nécessairement liées aux questions que je pose. Et je ne suis pas toujours prête à les entendre »…

L’entourage et le déni (En complément possible, Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, Harald Welzer : « Grand-Père n’était pas un nazi ». National-socialisme et Shoah dans la mémoire familiale, la-construction-dune-memoire-falsificatrice-et-negationniste/), celles et ceux qui pensent et peignent le criminel en brave type. Je souligne quelques phrases fortes de Jessica Stern, des mots pour dire l’indicible :

  • « L’impact du viol se distille au ralenti, se répand comme une montre molle de Dali, devient une flaque de honte »

  • « Etre violé·e ou agressé·e ou menacé e de mort violente ; être traité·e comme un objet dans le rêve d’un prédateur, plutôt que comme sujet de son rêve à soi, c’est déjà assez dur. Mais quand l’entourage se fait complice de votre désir d’oublier, il se transforme lui aussi en agresseur »

  • « Une victime qui a souffert du déni des autres finit pas s’accuser elle-même de mensonge ».

Donc le déni aussi de la criminalité du violeur, le masque des mots et les soi-disant relations sexuelles, et, enfin quelqu’un qui rompt le déni, « Enfin quelqu’un qui n’éprouve pas le besoin de se protéger – et de me punir – à coup de déni ».

Je souligne aussi la force de certains échanges, « Je sens mes épaules se contracter. Je redoutais d’entendre ça. Je veux savoir, mais en même temps je ne le veux pas », ce qui autorisent « son statut de victime à occuper cette place centrale dans l’idée qu’il a de lui-même »…

Le déni aussi des prêtres catholiques pédocriminels, les enfants victimes, la transmission des dommages collatéraux, le poids des mots qui tirent vers le bas, les rituels associés à certains viols, le déni des effets des guerre, le tracé de douleur qui ne suit pas l’ordre temporel, l’accumulation des dénis, les effets persistants du traumatisme, « je sais que je ne serais jamais « guérie » », des terroristes et l’humiliation, l’importance possible des viols récurrents « dans les madrasa radicales » du Pakistan, les femmes et les hommes victimes, « Nous faisons payer un prix terrible aux personnes psychiquement blessées en devenant complice de leur déni »…

« Je dois prendre la parole pour celles et ceux qui ne le peuvent pas ». Mais il faudrait pas sous silence celui ou celle qui lit ou lira ce livre « Et tout cela me conduit à m’interroger sur toi, qui tient ce livre entre les mains »…

Un livre d’une rare force.

 

Jessica Stern : DÉNI. Mémoire sur la terreur

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anna Gibson

des femmes – Antoinette Fouque, Paris 2019, 430 pages, 20 euros

https://www.desfemmes.fr/litterature/deni/

Didier Epsztajn

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