Préface de Jessica Stern à son ouvrage : DÉNI Mémoire sur la terreur

Avec l’aimable autorisation des
Editions
des femmes – Antoinette Fouque

Cela fait vingt ans que j’étudie les causes du mal et de la violence. Jusqu’à présent je ne me suis jamais demandé pourquoi ce travail m’intéressait, ni ce qui me rendait capable de le faire. Ce livre répond à une question qui m’est posée à chaque fois que je parle de mes recherches sur le terrorisme. Comment une « fille » telle que vous a-t-elle pu se rendre dans des camps d’entraînement terroristes au Pakistan ? N’aviez-vous pas peur ? La réponse, c’est que je n’avais pas conscience d’avoir peur – et ce livre explique pourquoi. Après une série de traumatismes, on peut perdre la capacité de ressentir la peur de façon adéquate.

Mon récit a pour point de départ l’heure pendant laquelle un violeur nous a tenues sous la menace de son arme, ma sœur et moi, quand elle avait quatorze ans et moi quinze. Avec le recul, on peut dire que nous avons eu toutes les deux par la suite une vie plutôt productive et épanouie. Ma sœur a brillamment réussi dans la communication ; elle est chanteuse lyrique et comédienne, mariée, mère de deux enfants. Sa famille et sa musique lui apportent beaucoup de joie, et personne n’aurait l’idée de voir en elle une victime. De mon côté, comme elle, je tire un immense plaisir de ma famille et de mon travail.

Pourtant, depuis mon enfance, je n’ai cessé de constater une évolution déconcertante, et qui avait l’air d’empirer avec le temps. À chaque année qui passait, je ressentais de moins en moins de choses – moins de souffrance, mais aussi moins de joie. Enfant, je voulais être écrivaine, mais les mauvaises notes que je récoltais dans toutes les matières où il fallait savoir écrire m’ont découragée de cette voie. J’étais plus à l’aise dans les disciplines « froides ». J’ai choisi de me spécialiser en chimie, en partie parce que cela me venait sans trop d’effort et en partie aussi parce que cela me rassurait : les réponses ne pouvaient être que vraies ou fausses, contrairement à la vie réelle où les facteurs émotionnels comptent. J’avais l’intention de devenir chimiste, mais c’est ma curiosité pour la violence qui l’a finalement emporté. J’étais à la fois repoussée et attirée. Je sautais les descriptions de guerre dans Guerre et Paix, mais j’écrivais une thèse de doctorat sur les armes chimiques, où je m’intéressais avant tout à la mécanique de la violence, sans trop de considération pour le coût humain.

J’ai fini par devenir une experte du terrorisme. J’ai écrit mon premier article sur le sujet en 1983. Un choix excentrique, à l’époque, et une orientation de carrière hasardeuse. Très peu de gens prenaient la menace terroriste au sérieux. J’étais pourtant convaincue qu’elle aurait une importance croissante, et j’ai continué de travailler sur le sujet. Au début je me cantonnais à des recherches techniques liées aux armes employées par les terroristes. Par la suite, j’ai cédé à la curiosité intense que j’éprouvais à l’égard des terroristes eux-mêmes. Pour ce travail-là, c’est une bizarrerie de ma personnalité qui m’a été utile, plutôt que mon bagage universitaire. Il se trouve que je suis fascinée par les motivations secrètes des hommes violents, et que j’ai un talent pour les déceler.

Ma réaction singulière à la peur s’est avérée être un autre atout dans ce travail : j’ai découvert que je pouvais faire des choses que d’autres trouvaient effrayantes, par exemple me rendre à Beyrouth ou à Lahore pour rencontrer des terroristes. J’ai constaté que je pouvais suspendre mon jugement en les écoutant, bloquer tout sentiment de peur ou d’horreur. J’ai compris que si je m’autorisais à n’éprouver à leur contact que curiosité et empathie – à ne pas confondre avec sympathie –, les terroristes auraient envie de me parler.

La peur me rattrapait néanmoins par d’autres biais. Des situations qui ne troublent pas les autres, par exemple la détonation d’un feu d’artifice, déclenchent chez moi une frayeur démesurée. Je n’aime pas être au contact de la foule, surtout le soir, quand il peut y avoir une tension sexuelle dans l’air. Je n’aime pas me retrouver dans un centre commercial, surtout sous un éclairage fluorescent. Quand je suis nerveuse pour une raison ou pour une autre, le bruit régulier d’un clignotant, ou d’une horloge, me cause une agitation presque intolérable. Mais dans les situations de danger réel, je garde mon sang-froid. Par exemple, le jour où je me suis retrouvée face contre terre au cours d’un braquage, je me sentais étrangement calme. De façon générale, j’accordais peu d’attention à ces états surprenants ; je ne pouvais pas m’obliger à réagir différemment au danger et, après coup, je me souvenais à peine des incidents qui les avaient provoqués. Je partais du principe que ma réponse insolite au danger était une bizarrerie que j’étais la seule à présenter. J’ignorais que ces réactions particulières – calme face au danger et peur irraisonnée en présence de certains bruits ou de certaines odeurs inoffensives – sont des effets bien connus du traumatisme.

Un jour, j’ai consulté une thérapeute, non parce que mon manque de ressenti me gênait, mais au contraire parce que je voulais ressentir « moins ». Je n’ai pas du tout trouvé étrange de lui déclarer que j’attendais deux choses de ce traitement : éprouver moins d’émotions et être plus efficace dans mon travail. Il me semblait que le ressenti – n’importe quel ressenti – était un obstacle à la vie. Elle m’a appris que certaines particularités que j’imaginais avoir de naissance – par exemple la sensibilité exacerbée aux mouvements brusques, aux odeurs, aux sons et à la lumière – étaient en réalité les marqueurs d’un trauma. Elle a émis l’idée que je souffrais peut-être d’un état de stress post-traumatique (ESPT).

Je n’ai pas cru à ce diagnostic. Je connaissais l’ESPT pour avoir travaillé avec des soldats, et il me paraissait inconcevable que ma propre expérience de vie puisse produire les mêmes effets. J’avais écarté depuis long- temps le souvenir de mon viol. Je considérais que je l’avais surmonté. J’étais « passée à autre chose ». Je voulais contribuer à la société. Je ne voulais pas rester engluée dans le passé, terrorisée et tremblante. Je refusais de laisser la peur influer sur mes décisions de quelque manière que ce soit. Pourtant, ironiquement, la terreur était devenue ma préoccupation centrale. Je me sentais tenue de comprendre les motivations profondes des individus qui faisaient du mal aux autres. Au lieu de ressentir la terreur, je l’étudiais.

Après avoir fini d’écrire mon deuxième livre sur le terrorisme, je me suis surprise à vouloir comprendre ce qui m’était arrivé – pendant mon viol et après. En 2006, j’ai demandé une copie intégrale du rapport de police. Les enquêteurs qui l’ont relu et expurgé afin de pouvoir me le remettre ont réalisé qu’un violeur d’enfants courait peut-être toujours. Les pédophiles vieillissent, comme nous tous, mais à moins qu’on ne les en empêche, ils continuent souvent de commettre les mêmes crimes.

Les policiers m’ont demandé mon aide. Et il me fallait aussi la leur. Tout comme j’avais eu besoin de saisir les motivations des terroristes que j’interrogeais dans le cadre de mon travail, j’ai saisi que je devais comprendre mon violeur afin de dompter une terreur que je commençais à ressentir pour la première fois.

J’ai vite réalisé que j’avais oublié la plupart des détails du viol, même si je n’étais pas une enfant en bas âge au moment des faits. Je me sentais tenue de répondre à la question que je m’étais posée durant toute ma vie professionnelle à propos des terroristes : qu’est-il arrivé à ce garçon ? En l’occurrence : qui était ce garçon, avant qu’il ne devienne mon violeur ? Y avait-il quoi que ce soit dans son histoire qui puisse expliquer au moins en partie pourquoi il avait éprouvé le désir, ou le besoin, de nous faire du mal à ma sœur et à moi ? Et qu’était-il devenu par la suite ? J’avais aussi une autre question: pourquoi étais-je entrée dans une sorte de transe durant le viol ? Et pourquoi cet état me reprend-il encore aujourd’hui chaque fois que je me sens sérieusement menacée ? J’étais également portée par d’autres questions plus vastes : pourquoi une menace de mort violente peut-elle altérer à jamais certain·e·s d’entre nous, fût-ce de façon subtile ? Pourquoi devenons-nous étrangement calmes ou engourdi·e·s alors que nous devrions être terrifié·e·s ? Pourquoi certains bruits ou certaines odeurs déclenchent-elles chez nous un sentiment de terreur ou d’effroi insoutenable, y compris dans des situations où nous savons rationnellement que nous sommes en parfaite sécurité ?

L’histoire s’est révélée avoir une portée qui dépassait de beaucoup le viol de deux adolescentes. Apparemment, la collectivité tout entière était en situation de déni. Les policiers avaient bâclé l’enquête. Ils avaient rapidement abandonné les recherches. Ils ne nous ont pas crues, ma sœur et moi, quand nous leur affirmions ne pas connaître notre agresseur. Et le viol sous la menace d’une arme était une chose inimaginable dans la petite ville de Concord, Massachusetts, en 1973. J’allais découvrir que le déni est infiniment séduisant. Il est irrésistible pour l’entourage qui veut reprendre sa vie. Pour la victime elle-même, le déni et la dissociation sont ce qui lui permet de rester en vie au moment où la terreur s’exerce. Mais à long terme, le déni peut être dangereux. Dans notre cas, le déni collectif s’est soldé par de nombreux viols d’enfants supplémentaires – au moins quarante-quatre – et le suicide d’au moins une des victimes.

Dans les rapports de police, j’allais redécouvrir non seulement les détails de ce qui s’était passé, mais aussi ma propre réaction insolite, et la réaction insolite de ma famille. Il y avait une raison pour laquelle je ne pouvais m’empêcher d’épier des hommes violents. Il y avait une raison pour laquelle j’étais si douée pour ça : je l’avais fait toute ma vie. Dans le but de les dompter, et de dompter ma propre terreur – celle que je ne ressentais pas.

Ce livre retrace l’enquête menée par la police pour résoudre ce crime resté longtemps non élucidé, et ma propre enquête pour tenter de découvrir comment son auteur en est arrivé à devenir un violeur d’enfants. Il retrace aussi mes recherches pour comprendre comment je me retrouvais à manifester les symptômes d’un état de stress post-traumatique. Mener cette enquête au cœur de ma propre histoire a été effrayant ; beaucoup plus effrayant que d’interroger des terroristes. Il m’aurait été impossible de le faire, d’entrer dans l’œil du cyclone de la terreur pure, si je n’avais pas bénéficié d’une aide considérable – une thérapeute experte du traumatisme et des états dissociés, et un compagnon qui m’a encou- ragée à enquêter sur mon viol et qui a bien voulu me tenir la main pendant que je le faisais.

 

Jessica Stern : DÉNI Mémoire sur la terreur

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anna Gibson

des femmes – Antoinette Fouque, Paris 2019, 430 pages, 20 euros

https://www.desfemmes.fr/litterature/deni/

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