La construction d’une mémoire falsificatrice et négationniste

« Le projet de recherche « Transmission de la conscience historique », dont les résultats sont présentés dans ce volume, était consacré à la manière dont on parlait, dans les familles allemandes, de l’époque nazie et de la Shoah, et aux images et représentations du « Troisième reich » qui étaient transmises dans les discussions entre générations ».

Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, Harald Welzer soulignent, dans leur avertissement, que les images du passé national-socialiste transmises dans les familles diffèrent de celles présentées à l’école, que la souffrance de proches recouvrent les autres éléments de cette période, que la transmission se fait sous forme de certitude et non de savoir, que « contre toute attente, le souvenir de la Shoah n’a pratiquement pas de place dans la mémoire des familles allemandes », que la signification des processus émotionnels de restitution de l’histoire a « clairement été sous-estimée ».

Les autrices et l’auteur abordent le passé dans les débats intergénérationnels, les écarts entre « le savoir cognitif de l’histoire et les représentations émotionnelles du passé », l’attribution d’un rôle aux grand-parents permettant qu’ils soient exclus de ce qui est inventorié, la naturalisation du « bon vieux temps », les modifications d’une génération à l’autre, « des antisémites se transforment en résistants et des fonctionnaires de la Gestapo prennent un statut de protecteur des Juifs », la proximité de la « mémoire communicationnelle » avec le quotidien, « C’est une memoire vivante dont les critères de vérité sont focalisés sur la loyauté collective au groupe et sur l’identité collective ».

Ce qui ce joue ici n’est pas une absence de savoirs ou de connaissances, « Paradoxalement, il semble que ce soit justement la réussite de l’information et de l’éducation sur les crimes du passé qui inspire aux enfants et petits-enfants le besoin de donner à leurs parents et leurs grands-parents, au sein de l’univers horrifique du national-socialisme, une place telle qu’aucun éclat de cette atrocité ne rejaillisse sur eux ». S’ajoute à cela « la conviction que les allemands étaient des victimes », la transmission particulière des clichés antisémites…

Je souligne les analyses sur la construction de la mémoire familiale, les remodelages des histoires « parce que chacun les connaît déjà », la fiction d’« une histoire familiale canonisée », le processus d’ « héroïsation » des grands-parents, la construction retrospective d’une homogénéité, les processus d’« appropriation active des événements racontés dans le dialogue », les vides construits, « on ne dit pas ici de quels enfants il s’agissait ni qui les assassinait », les spectateurs impuissants sans aucun bourreau, la double structure « composée de savoir et d’ignorance », l’anecdotique et le fatidique, les ascendants comme « des personnalités dont l’intégrité morale ne s’est jamais démentie », l’invention d’une résistance discrète, l’évacuation du conflit et du soupçon, la conviction qu’« il est impossible de juger avec le regard de notre époque les actes accomplis dans les conditions totalitaires », la mémoire comme synthèse d’expériences diverses, « ce processus établit la cohésion transgénérationnelle et suprahistorique du groupe s’exprimant à la première personne du pluriel, et, pour produire ce contexte, tous les protagonistes ont besoin de ces petits ou grands arrangements du vécu qui se reproduisent dans notre matériau sous des formes tellement diverses », la construction des subjectivités et l’exclusion des proches des faits et lieux des crimes « plus le savoir historique est fondé, plus on ressent la nécessité subjective de protéger sa propre famille contre ce savoir »…

Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, Harald Welzer insistent, entre autres, sur la construction de personnages « où l’antinazisme est dominant », la disparition de la conscience historique des populations allemandes du national-socialisme comme « élément historique et politique », l’extraction des proches des images des génocides et des crimes contre l’humanité, les exigences sociales de la confection commune du passé…

Les autrices et l’auteur analysent les histoires de souffrance, la construction des héros dans la transmission, les inversions des rôles historiques « de criminels et de victimes », les « passe-partout », la généralisation de souffrances « à toutes les phases du passé », les effets durables et en profondeur « de la propagande nationale-socialiste sur le « sous-homme bolcheviste » », l’exportation d’exemples tirés du contexte de la guerre et des génocides « dans une histoire de persécution dans laquelle les allemands sont les victimes », l’iconisation des prisonniers de guerre allemands, le rôle du cinéma et des images dans le façonnage des souvenirs, l’attribution aux grand-pères de comportements de résistants « en fonction des modèles d’expérience, d’interprétation et de maitrise disponibles au niveau social », le mythe du simple soldat, les cadres de références collectifs du souvenir, les phrases formulées comme des convictions et non comme des souvenirs, les amis et les ennemis, les « Juifs » et les « Allemands », l’oubli des discriminations raciales, la non considération des Juifs comme des Allemands, les « ils » ou les « autres » pour parler des nazis, « De génération en génération, l’image devient plus univoque, « les nazis » se transforment peu à peu en « autres », et la distance de leurs propres aïeux à l’égard des événements survenus sous le « Troisième reich » ne cesse d’augmenter », l’extension des groupes de victimes, les paroles creuses et les euphémisations, le « parce qu’on n’en savait strictement rien ».

Je souligne : « Ce qui est plus effrayant, en revanche, c’est le topos du « riche juif », qui est teinté d’antisémitisme et ne s’arrête pas aux limites des générations, et le modèle d’interprétation selon lequel « Juifs » et « Allemands constituent dans tous les cas deux groupes de personnes différents, ce que l’on peut interpréter comme une victoire posthume de la politique nationale-socialiste de persécution et d’extermination ».

Les autrices et l’auteur analysent les différences d’appréhension du national-socialisme en RDA et en RFA, la place de l’antifascime comme stratégie d’Etat en RDA, la notion d’antitotalitarisme en RFA, les points « sur lesquels « Allemands de l’est et de l’ouest du pays se distinguent clairement les uns des autres lorsqu’ils parlent, aujourd’hui, du passé national-socialiste », les désynchronisations des souvenirs, le « double passé », la place ou le silence sur les crimes soviétiques, les tabous et l’organisation sociale de l’oubli, les camps spéciaux soviétiques en Allemagne…

J’ai notamment été intéressé par le chapitre « Se souvenir et transmettre. Contours d’une théorie de la transmission communicative ». Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, Harald Welzer parlent, entre autres, de souvenir social, de souvenirs de souvenirs, « le souvenir est toujours à la fois l’événement et le souvenir de son souvenir », d’unité fictive, de « contrat de fiction implicite de la mémoire commune », de « première personne au pluriel », de visualisation « des récits par l’imaginaire », d’homogénéité fictive de la mémoire familiale, du besoin de construire un passé au sein « duquel leurs propres parents interviennent dans des rôles qui n’ont rien à voir avec les crimes » en dépit de l’évidence, la mise en accessoire de la destruction des Juifs d’Europe, « le passé des Juifs allemands exterminés apparaît uniquement, dans les familles allemandes non juives, sous forme d’histoire de leur disparition, pas même comme histoire des morts, et encore moins comme une histoire vivante », les processus permanents de revitalisation mémorielle.

En postface à la seconde édition, les autrices et l’auteur reviennent sur certains points déjà soulignés dans une forme plus incisive :

  • « l’information sur les crimes nazis et la Shoah a pour effet paradoxal de transformer ses propres parents ou grands-parents en adversaire du régime, en personnes ayant apporté leur secours à des Juifs, voire en résistants explicites »

  • « les membres des familles allemandes considèrent qu’il n’y a pratiquement pas eu de nazis chez eux »

  • « Quels que soient les responsables de la Shoah, quels qu’aient été les criminels de la guerre d’extermination, du sytème du travail forcé et des camps, une chose semble claire aux yeux de toutes les citoyennes et de tous les citoyens allemands : Grand-Père n’était pas un nazi ! ».

L’incapacité à regarder des proches pour ce qu’iels sont, l’exemption des parent·es de la critique politique, l’effet d’une « loyauté » in-interrogeable, en disent long sur les contraintes sociales engendrées par la famille et l’idéologie de l’amour familial ou parental. A l’encontre des aveuglements, plus ou moins volontaires, il faut souligner que les assassins sont aussi parmi nos proches, que des grand-pères furent, ici, des nazi, des criminels. Et si « nous » ne pouvons être tenu·es en responsabilité de leurs exactions et du passé, « nous » sommes bien responsables de nos silences, de nos travestissements, de nos mensonges…

Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, Harald Welzer : « Grand-Père n’était pas un nazi »

National-socialisme et Shoah dans la mémoire familiale

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

NRF essais – Gallimard, Paris 2013, 356 pages, 22,90 euros

Didier Epsztajn

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