Des droits individuels sans droits collectifs ni droits civiques ?

La mise en concurrence internationale des salarié·es et la nécessaire solidarité internationale des exploité·es.

Les résistances au capitalisme, au néolibéralisme, à l’internationalisation de la production, à la mondialisation néolibérale.

Un quart des salarié es du monde travaillent en Chine.

Comme le soulignent les auteurs et autrices de la revue : « toute dégradation de leur situation sert immanquablement d’argument à de nouveaux reculs dans les autres pays ».

Comme dans les anciens pays du « socialisme réellement existant », il n’existait et il n’existe pas « dans cet immense pays d’organisation syndicale indépendante du patronat et du pouvoir ».

Le droit syndical ne fait pas partie de l’horizon des bureaucrates ni des néolibéraux (cf les différentes lois dites « travail » mais qui ne sécurisent que les patrons). Celles et ceux qui veulent adhérer aujourd’hui à la FSM (fédération syndicale mondiale, dominée pendant longtemps par des organisations liées aux Etats de l’Est de l’Europe) devraient se rappeler l’objet de celle-ci…

Les auteurs et autrices (Iels) donnent quelques points de repères, sur la population, les habitant·es des villes, l’économie – si la Chine est devenue la seconde puissance économique mondiale, elle se place au 87ème rang en termes de PIB par habitant·es -, les zones économiques dominantes, les inégalités sociales, les migrations des campagnes vers les villes, la monopolisation du pouvoir…

Ils et elles (Iels) présentent dans un bref historique, la période d’avant 1949, la Chine sous Mao (1949-1976), le poids de l’accumulation reposant sur l’exploitation des paysannes et paysans, l’interdiction du droit fondamental de s’auto-organiser, la première phase de conversion au capitalisme (1978-1992), la seconde phase ouverte en 1992, l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie enrichie par les privatisations et la corruption (« les secteurs dominants du parti Etat deviennent le cœur de la nouvelle bourgeoisie »), la libéralisation et la privatisation des services publics par le gouvernement, la mise en place d’une législation attribuant des droits individuels aux salarié·es « mais ne sont par contre pas accordés de droits collectifs comme la liberté d’association et la négociation collective », les conflits sociaux, dont les luttes de femmes contre les violences – en particulier la violence conjugale -, les politiques d’expansion commerciale sous le nom de « nouvelles routes de la soie »…

Une partie est consacrée à l’évolution économique de la Chine, la part croissance de l’Asie et du pays dans l’économie mondiale, l’« atelier du monde », la périodisation de la construction d’un modèle économique, la conjoncture depuis 2008 avec une grande vague de licenciements et le chômage de masse, le développement massif des exportations…

Qu’est réellement l’ACFTU, « centrale syndicale unique » siégeant à l’OIT ? Les auteurs et autrices reviennent sur « le monopole de représentation des salariéEs urbainEs », le hukou citadin, les « principes de base » de cette organisation, sa place comme composante du pouvoir en place, sa structuration calquée sur celle de l’Etat-parti, ses « syndicats » inféodés aux patrons, sa fonction de « syndicat-maison », ses moyens financiers considérables, sa gestion des œuvres sociales et une fonction revendicative « limitée à l’extrême »…

Les auteurs et autrices (Iels) poursuivent sur un bilan des annonces périodiques d’auto-réforme de l’ACFTU, les relations entre le syndicalisme mondial et cette organisation, les organisations qui refusent les accords avec elle.

Les chapitres qui m’ont particulièrement intéressé sont sur les luttes ouvrières, la distinction de trois grands cycles de luttes.

* La liquidation partielle de l’ancienne classe ouvrière, « Entre 1993 et 2003, environ la moitié des salariéEs des entreprises d’Etat sont chasséEs de leur emploi ». Il ne s’agissait pas seulement de privatiser le secteur mais bien d’en liquider une partie, de regrouper les actifs les plus rentables en conglomérats. « Dégraissage » massif, gestion « fluide et flexible » de la main d’oeuvre, abandon de la protection sociale prise en charge par l’entreprise, faiblesse des indemnités de chômage, la régression sociale frappe particulièrement les femmes… Des résistances ne dépassant que rarement le niveau de l’entreprise, des manifestations et des défaites…

* Le second cycle de luttes repose sur des salarié·es venu·es des campagnes. Le nombre de migrant·es passe de plus de 6 millions en 1982 à près de 290 millions en 2017. Ces migrant·es n’ayant pas le statut de citadin.e ne peuvent bénéficier des droits attachés (logement, système de santé et d’éducation), des grèves spontanées au niveau des entreprises, pas d’organisation pérenne construite à cause de la fragmentation des luttes et de la répression, le soutien de militant·es de Hong Kong, la réforme partielle de leur statut discriminatoire (houku)…

* Les luttes de la jeunesse ouvrière, des ouvrier·es migrant·es, les mobilisations de salarié·es proches de la retraite, les salarié·es du fabricant de chaussures Yue Yenen (2014), « Ainsi les revendications des salariéEs se sont-elles étoffées au cours du conflit : à la demande initiale d’un respect du droit en matière de sécurité sociale, s’est ajoutée au cours du conflit une demande sur le droit de représentation des salariéEs dans l’entreprise », la lutte dans l’usine de chaussures Lide (2014-2015), les luttes dans l’enseignement (2014-2015)…

Des luttes et des conflits et aujourd’hui « des manifestations à plus petites échelles, sur un éventail beaucoup plus large d’industries et de régions, continuent à se produire très régulièrement dans tout le pays ».

Les auteurs et autrices (Iels) reviennent sur « une saga d’une quarantaines d’années », la transition au capitalisme, la constitution d’une nouvelle bourgeoisie, un modèle productif reposant sur les exportations, la montée en puissance de la classe ouvrière, l’attribution de droits individuels aux salarié·es « Ne sont pas accordés de droits collectifs comme ceux relatifs à la liberté d’association et à la négociation collective », le nouveau contexte des années 2000, l’adoption de nouvelles lois sociales, la grève victorieuse d’une usine Honda au printemps 2010, la contre-offensive du patronat et de l’Etat, les délocalisations massives de certains secteurs, le déclenchement d’une vague répressive, une nouvelle stratégie de relance économique…

Iels proposent un état des lieux du mouvement syndical et des luttes ouvrières en 2013 (http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article29466) dont je souligne quelques éléments :

  • « Nous ne partageons pas l’idée selon laquelle une démocratisation générale des syndicats dans l’entreprise est possible en l’absence de libertés civiles dans le pays »

  • « Les médias de masse couvrent plus volontiers les grèves et les réélections syndicales dans le secteur privé – et plus spécialement encore dans les entreprises étrangères, car ils peuvent toujours pointer du doigt les investisseurs étrangers en les accusant de ne pas respecter les lois. Quand la même chose se passe dans le secteur public, étatique, des représentants officiels de l’Etat sont nécessairement et directement impliqués. Du coup, le risque est grand que la presse soit censurée, à moins que les protestations ne deviennent plus larges et ne durent plus longtemps. »

  • « Malgré tout cela, le mouvement ouvrier international tend à travailler toujours plus étroitement avec la Fédération des syndicats de Chine (ACFTU), renforçant ainsi sa légitimité. Une crédibilité qui a été une nouvelle fois accordée à l’ACFTU en juin 2011, quand elle a été élue à l’organe dirigeant de l’Organisation internationale du Travail (OIT) par le groupe « salariés ». »

  • « La forme prise par ces résistances reflète aussi le caractère de plus en plus hardi de la présente génération. A cet égard, et bien qu’encore à une petite échelle, la tentative des travailleurs de Pepsi de coordonner leurs actions via Internet dans plusieurs provinces mérite particulièrement d’être relevée. Dans le passé, une telle coordination avait certes pu être envisagée, mais la peur des conséquences aurait eu un effet dissuasif. »

  • « En conséquence, l’Etat n’est pas la solution aux contradictions profondes de la Chine : il est plutôt un problème en lui-même – sa corruption rampante s’impose de façon croissante comme un fardeau insupportable pour la société et provoquera un jour ou l’autre une implosion. »

Iels poursuivent avec des organisations de défense des droits des salarié·es (LINGOs), leur histoire et leurs actions (je souligne le chapitre « Trois grandes approches », la cartographie proposée et les interrogations sur la redéfinition de leur rôle) ou leurs limites, les systèmes du « danwei » et du « hukou », un petit historique des actions des militant·es de Hong Kong, les campagnes ciblant les grandes marques internationales, les évolutions de la législation concernant les organisations non étatiques à but non lucratif…

J’ai aussi été intéressé par les textes sur l’aspiration à un syndicalisme authentique, le traumatisme de 1989, le syndicat dOle Wolff de Yantai, l’auto-organisation dans la grève Honda de 2010, le réseau Walmart, Jasic…

Les auteurs et autrices discutent de la nécessaire solidarité syndicale internationale, « Quelles que soient leurs orientations nationales et internationales, l’ensemble des syndicats du monde et des organisations défendant les droits des salariéEs devraient logiquement pouvoir agir en commun sur un minimum de points et notamment :

  • les cas de répression des salariéEs et militantEs ouvrierEs,

  • le soutien aux luttes en cours

  • la pression sur les entreprises internationalisées en conflit avec des salariéEs »

Les auteurs et autrices dessinent les contours possibles d’un syndicalisme véritable :

« Chacune des luttes d’Ole Wolff, Honda, Walmart et Jasic renferme une partie des principes sur lesquels pourrait se constituer en Chine un mouvement syndical authentique :

  • l’indépendance envers le patronat et le parti-Etat

  • l’auto-organisation des salariéEs,

  • une structuration démocratique allant du bas vers le haut,

  • l’absence d’avantage matériel pour les porte-parole des salariéEs,

  • une place égale des femmes et des hommes,

  • la défense intransigeante des revendications élaborées par les salariéEs eux/elles-mêmes,

  • la nécessaire construction de rapports de forces comme préalables à de réelles négociations,

  • l’extension du mouvement en dehors du lieu de travail en lutte,

  • le recours aux médias et aux réseaux sociaux pour populariser la lutte,

  • une alliance avec des étudiantEs, des juristes, des universitaires et des chercheurEs,

  • un partenariat basé sur le respect mutuel entre salariéEs en lutte, LNGOs, et centrale syndicale hongkongaise HKCTU,

  • la construction de liens avec des salariéEs du monde entier »

Une partie est consacré aux droits des salarié·es, l’absence de droits collectifs, l’interdiction de créer librement des syndicats ou de négocier. Les auteurs et autrices (Iels) détaillent la longue marche vers une législation sociale de 1954 à aujourd’hui, ce qu’il en est des droits individuels, la diminution de la part de la richesse produite revenant aux salarié·es, les disparités sociales et les disparités régionales. Iels rappellent que trois droits fondamentaux ne sont pas reconnus sur le continent chinois : le droit de grève, le droit de constituer librement des organisations syndicales, un système de négociation collective.

Droits es salarié·es et droits des citoyen·nes, droits et libertés, égalité des droits et égalité, droit au logement, droits des « minorités ethniques », droits et libertés à Hong Kong et Macao…

Le numéro se termine avec les questions écologiques et les mobilisations contre la pollution.

Une source documentaire bien fournie.

Union Syndicale Solidaires : Chine. Où en est le mouvement ouvrier ?

N°13 printemps 2019

Solidaires international, Editions Syllepse, Paris 2019, 254 pages, 8 euros

https://www.syllepse.net/chine-_r_37_i_766.html

https://solidaires.org/-La-revue-Solidaires-international-

Didier Epsztajn


Sommaire

1. GÉNÉRALITÉS SUR LA CHINE CONTINENTALE

Quelques repères

Chronologie

Un parti-État omniprésent

Glossaire

2. L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DE LA CHINE

La part croissante de l’Asie dans l’économie mondiale

La Chine comme « atelier du monde »

Un nouveau changement de « modèle économique »

La conjoncture économique depuis 2008

3. LA CENTRALE SYNDICALE UNIQUE ACFTU

Un peu d’histoire

Les principes de base de l’ACFTU

La position traditionnelle des associations de défense des salariéEs

Un tournant de l’ACFTU ?

Bilan des tentatives d’auto-réforme de l’ACFTU

Le syndicalisme mondial et l’ACFTU

L’ACFTU et la politique internationale de l’État-parti

4. LES LUTTES OUVRIÈRES

La liquidation partielle de l’ancienne classe ouvrière

Second cycle de luttes depuis 1993 reposant sur les salariéEs venuEs des campagnes

Les débuts d’un troisième cycle de luttes

L’exemple du fabricant de chaussures Yue Yuen (2014)

La lutte de l’usine de chaussures Lide (2014-2015)

Luttes dans l’enseignement en 2014-2015

Vingt-cinq ans de vagues successives de luttes ouvrières

5. RÉCAPITULATIF DES ÉVOLUTIONS DEPUIS LES ANNÉES 80

Une saga d’une quarantaine d’années

L’état du mouvement syndical et des luttes ouvrières en 2013

6. LES ORGANISATIONS DÉFENDANT LES DROITS DES SALARIÉ·ES (LNGOS)

Pourquoi des LNGOs ?

Chronologie

Petit historique de l’action des militantEs de Hong Kong

Trois grandes approches

Cartographie des LNGOs

L’exemple de Gold Peak

L’exemple de la campagne Foxconn

Diverses campagnes de pression sur les grandes marques

Forces et faiblesses des LNGOs

La vague répressive en cours

Evolution de la législation concernant les organisations non étatiques à but non lucratif

7. L’ASPIRATION À UN SYNDICALISME AUTHENTIQUE

Le traumatisme de 1989

Le syndicat d’Ole Wolff (2006-2009)

L’auto-organisation dans la grève Honda (2010)

Le réseau Walmart (depuis 2014)

Jasic (2018)

La nécessaire solidarité syndicale internationale

Les contours possibles d’un syndicalisme véritable

Vers une redéfinition du rôle des LNGOs ?

8. LES DROITS DES SALARIÉ·ES

La longue marche vers une législation sociale

Les droits individuels des salariéEs

Les droits collectifs des salariéEs

Le débat concernant les négociations collectives

9. DROITS DEVANT !

La longue marche pour les droits des citoyens et citoyennes

Droits et libertés

L’égalité des droits quelle que soit l’origine géographique

Le droit au logement

Les droits et libertés des minorités ethniques

Les droits et libertés à Hong Kong et Macao

10. LE DÉFI ÉCOLOGIQUE

Une crise écologique sans précédent

Les mobilisations contre la pollution

11. SOURCES PRINCIPALES


Autres numéros de la revue : revue/solidaires-internationnal/


En complément possible :

Yorgos Mitralias : Il y a 30 ans, Deng Xiaoping la noyait dans le sang…il-y-a-30-ans-deng-xiaoping-la-noyait-dans-le-sang/

La sauvegarde de la mémoire du 4 juin, de 1989 à aujourd’huila-sauvegarde-de-la-memoire-du-4-juin-de-1989-a-aujourdhui/

Contre l’extradition vers la Chine. Contre la répression de la volonté des citoyen-nes de défendre Hong Kongcontre-lextradition-vers-la-chine-contre-la-repression-de-la-volonte-des-citoyen-nes-de-defendre-hong-kong/

« Tout ce que vous devez savoir sur les manifestations de Hongkong »tout-ce-que-vous-devez-savoir-sur-les-manifestations-de-hongkong/

Nicolas Béniès : Choses vues et sues. La Chine, puissance mondiale ?choses-vues-et-sues-la-chine-puissance-mondiale/

Alain Brossat : La crise hégémonique et son avenirla-crise-hegemonique-et-son-avenir/

Introduction d’Elliot Liu à son ouvrage « Révolution et contre-révolution en Chine maoïste », introduction-delliot-liu-a-son-ouvrage-revolution-et-contre-revolution-en-chine-maoiste/

Elliot Liu : Révolution et contre-révolution en Chine maoïsteune-autre-histoire-de-drapeaux-rouges/

Au Loong Yu : La Chine. Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblessesla-main-invisible-du-marche-est-toujours-soutenue-par-la-botte-visible-de-letat/

Questions chinoises – Présentation du dossier « Regards de Chine » – Cahiers de l’émancipation – ContreTempsquestions-chinoises-presentation-du-dossier-regards-de-chine-cahiers-de-lemancipation-contretemps/

Communiqué officiel des Ouïghours de Francecommunique-officiel-des-ouighours-de-france/

Les « filles d’usine » chinoises ont grandi et se mettent en grèveles-filles-dusine-chinoises-ont-grandi-et-se-mettent-en-greve/

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