Questions chinoises – Présentation du dossier « Regards de Chine » – Cahiers de l’émancipation – ContreTemps

Avec l’aimable autorisation de la revue ContreTemps

contretemps23bLa Chine est-elle aujourd’hui une nouvelle puissance impérialiste ? Les réponses varient d’un « non défensif » à un « oui sans conteste » ; mais le seul fait que cette question se pose n’a rien de banal : il faut en effet remonter plus d’un siècle en arrière pour assister à la naissance d’un nouvel impérialisme, au Japon.

Plusieurs contributions à ce Cahier abordent cette question, sous un angle ou un autre : le rôle changeant de la puissance chinoise en Asie, le poids du « facteur Chine » à Taïwan… Je présente ma propre réponse en fin de Cahier : un « oui, mais… » ; à savoir un impérialisme en constitution, en projet, mais dont le développement est encore loin d’être achevé ou consolidé, à l’avenir toujours incertain. Je n’y reviens pas ici. Mais cet « impérialisme en constitution » change déjà la donne géopolitique dans sa zone d’influence directe ; et même bien au-delà.

Le débat tient pour une part à une question de définition : qu’entend-on par impérialisme ? Il n’est pas inutile de revenir sur les analyses classiques, du début du XXe siècle, pour peu que ce ne soit pas dans une optique « normative » : on énumère les critères de l’époque, si l’un manque, c’est bien la preuve que les nouvelles puissances ne le sont pas, impérialistes. Cette démarche « définitionnelle » est utilisée par des courants dits « campistes » – qui se rangent dans le « camp » de la Chine (ou de la Russie) – pour justifier leur positionnement politique1. Problème : elle conduit tout droit à une impasse : aucune puissance ne correspondant plus à la totalité de ces critères et on devrait en conclure que l’impérialisme a cessé d’être2.

En revanche, comparer les débats classiques avec la réalité présente peut aider à prendre la mesure des changements opérés dans la géopolitique mondiale ; on y reviendra.

Laissons pour l’instant de côté l’usage présent du terme impérialiste. Contentons-nous de l’évidence : la Chine est devenue une puissance capitaliste. Voici qui suffit à nous poser des questions essentielles : quels facteurs internes ont permis l’émergence d’un puissant capitalisme national sur les décombres de la révolution maoïste, quelles transformations profondes de la société chinoise accompagnent cette mutation ? Comment se fait-il que son déploiement régional ou international n’ait pas été précocement contré par les impérialismes traditionnels – que cela nous dit-il de la mondialisation et de l’état de guerre permanente dans laquelle se retrouve le monde ? Dans quelle mesure doit-on remettre à jour les réponses internationalistes « standards » données dans le passé, par exemple aux conflits maritimes en Asie orientale ?

Les « conditions nationales nécessaires » du nouveau capitalisme chinois

L’ancienne bourgeoisie chinoise a été désintégrée par la révolution maoïste. Cependant, grâce au fait que ladite révolution a libéré le pays de la dépendance impérialiste, la nouvelle bourgeoisie a bénéficié, lors de sa formation dans les années 1980-1990, d’une position initiale d’indépendance et d’avantages multiples : base industrielle, vaste salariat, niveau moyen d’éducation élevé, infrastructure sociale (service de santé, etc.) étendue… Par ailleurs, le chaos dans lequel avait sombré la Révolution culturelle de 1966-1969 – et l’achèvement de la contre-révolution bureaucratique qui suivit – avait épuisé la dynamique sociale anticapitaliste et déconsidéré aux yeux de beaucoup les idées de « gauche ». Dans le contexte mondial de l’époque, cela a facilité un processus de « bourgeoisification » de la bureaucratie (et non pas seulement de reconstitution d’une bourgeoisie privée) ; la contre-révolution bureaucratique a servi de point d’appui à une contre-révolution bourgeoise « interne ».

On connaît bien maintenant les mécanismes par lesquels la « contre-révolution au sommet » s’est imposée avec la mutation de la bureaucratie du Parti-Etat en bourgeoisie bureaucratique, donnant naissance à un « capitalisme bureaucratique d’État » d’un type très particulier3. La capacité de la direction du PCC à piloter la transition capitaliste et l’alliance nouée avec le capital chinois transnational lui ont donné sa puissance. Ledit capital chinois transnational s’est en effet vu offert une place de choix en Chine continentale, il a bien compris le changement de nature du PCC et a reconnu que lui seul était à même d’assurer l’ordre capitaliste en ce pays-continent. Dans sa contribution au Cahier, Poe Yu-ze Wan nous en donne un exemple que l’on aurait pu croire particulièrement improbable : il souligne l’importance des liens qui se nouent entre Pékin et une partie des élites taïwanaises, alors que les deux pays étaient depuis 1949 en état de guerre latente !

La société chinoise ne s’est pas seulement transformée au fil des décennies, comme toute autre. L’ordre économique, social, politique et idéologique a véritablement été bouleversé par deux fois en un demi-siècle (voir le chapitre suivant). Tout d’abord désorientées et écrasées sous Deng Xiaoping, les résistances sociales ont repris sur de nouvelles bases4. Holly Hou Lixian offre dans ce Cahier une contribution particulièrement originale sur le développement récent de la communauté LGBT en Chine continentale et, tout particulièrement, du mouvement lesbien – y compris dans ses liens aux féministes de la République populaire ou aux militantes lesbiennes chinoises de Hongkong, Taïwan ou d’Amérique du Nord.

Les « conditions internationales nécessaires » de la montée en puissance de la Chine

Comme pour le Japon au XIXe siècle, la naissance d’un nouvel impérialisme (ou d’une nouvelle puissance capitaliste) n’exige pas seulement une configuration sociale « interne » permettant la constitution d’une bourgeoisie capable d’ambition mondiale, et non pas organiquement subordonnée. Il faut encore que les puissances existantes ne bloquent pas d’emblée son envol. Le Japon a profité de ce que le contrôle du monde par les impérialismes traditionnels n’était pas encore achevé. Qu’est-ce qui permet aujourd’hui à la Chine de se déployer comme elle le fait en Asie et au-delà ?

Il est de bon ton aujourd’hui d’ignorer les révolutions du XXe siècle et de n’interroger qu’un passé antérieur allant – pour ce qui est de l’Hexagone – de la Révolution française à Jaurès. C’est une erreur. Ces révolutions restent des expériences majeures, indispensables à la réflexion5 ; et elles continuent à imprimer leur marque sur le présent.

L’enchaînement des révolutions russe, yougoslave, chinoise, vietnamienne, cubaine a décisivement desserré l’étau impérialiste, une partie importante du territoire et de la population du monde échappant à son contrôle direct. Leur réinsertion dans le marché mondial à partir des années 1990 n’a pas liquidé cet héritage. Les bourgeoisies impérialistes traditionnelles pensaient que la Russie et la Chine retomberaient simplement sous leur coupe, offrant à leurs capitaux un libre terrain de jeu. Elles n’avaient pas prévu de se retrouver face à de nouveaux pouvoirs capitalistes concurrents, aux ambitions plus limitées dans le cas russe et plus amples dans le cas chinois – tous deux par ailleurs (toujours l’héritage du siècle passé) membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, doté du droit de veto, détenteurs reconnus de l’arme nucléaire.

Plus généralement, avec l’implosion de l’URSS, les bourgeoisies impérialistes traditionnelles ont cru leur victoire complète et en ont profité pour s’émanciper du politique. Un marché mondial homogène fait évidemment sens à leurs yeux, assurant une liberté universelle de déploiement du capital dominant. Mais cette émancipation du politique (qui pense des modes de domination adaptés à chaque société) a pour conséquence dans un nombre toujours croissant de pays instabilité, crises de régime, déchirement du tissu social, montée d’une précarité généralisée, ingouvernabilité… Les seigneurs de la finance n’en ont cure, et cela est fort significatif : chaque État national doit contribuer à garantir leur liberté d’action internationale (et à mettre au pas sa propre population), mais l’avenir des grandes transnationales ne se joue plus significativement dans leur pays d’origine ni dans la construction d’un empire colonial classique ou de zones d’influence exclusives. Le statut du personnel politique bourgeois change. Que ce soit Sarkozy ou Hollande par exemple, leur rôle de chefs d’État est réduit à celui de majordome de la maison France.

Des « pays émergents » profitent de la liberté nouvelle de circulation du capital et du desserrement des contrôles territoriaux ; ainsi, le continent africain est aujourd’hui le théâtre d’une compétition acharnée entre les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, le Canada, mais aussi l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Inde, la Chine… De façon générale, parmi les nouveaux venus, c’est cette dernière qui est la mieux placée pour profiter des règles du jeu de la mondialisation capitaliste ; surtout que pour l’heure, la direction du parti-Etat est à même de piloter le déploiement international, économique et militaire, de la puissance chinoise, ce dont les gouvernements occidentaux ne sont plus capables6.

Le tout débouche sur une instabilité géopolitique structurelle7. La mondialisation porte en elle la crise comme la nuée porte l’orage ; on peut même penser que la crise devient le cadre d’action normal du capital mondialisé. Des processus de désintégration touchent des régions entières, avivant des crises identitaires et suscitant des guerres parfois décidées par les impérialismes traditionnels, mais souvent aussi « hors contrôle » (voir le Moyen-Orient). L’apparition de nouvelles puissances capitalistes relance une dynamique imprévue de conflits inter-(proto)impérialistes ; rien n’illustre mieux ce point que la situation en Asie orientale (voir le dernier chapitre de ce Cahier)8.

L’internationalisme plutôt que le « campisme »

La situation présente peut nourrir un nouveau « campisme », de facture en général pro-Russe ou pro-Chinois – mais en Asie orientale, il peut être aussi de facture pro-Etats-Unis, tant la menace chinoise apparaît prédominante sur le plan socio-économique et militaire vu de pays comme les Philippines. Se positionner ainsi, c’est s’inscrire dans la logique même des conflits inter-puissances – une logique dont nous connaissons les implications : montée des nationalismes xénophobes et du militarisme, criminalisation des oppositions progressistes au nom de la défense de la patrie en danger, étouffement des revendications populaires, déploiement des armées aux zones de contact, multiplication des points chauds…

Si l’on cherche à la montée en puissance de la Chine une analogie historique (qui n’est rien de plus qu’une analogie), on pourrait évoquer la situation qui conduisit à la Seconde Guerre mondiale, quand l’Allemagne essayait de se faire une place face aux impérialismes alors dominants (France, Grande-Bretagne). Cependant, de même que les bourgeoisies impérialistes ne veulent (ni ne peuvent) aujourd’hui reconstituer des empires territoriaux à la mode d’antan, l’horizon des tensions actuelles ne devrait pas être une nouvelle guerre mondiale sur le modèle de 14-18 ou 39-40. En revanche, les logiques de puissances à l’œuvre nourrissent à un état permanent de confrontation – la guerre en permanence – dont les peuples paient très lourdement le prix.

Certaines composantes de la gauche internationale ne veulent pas reconnaître la nature de la mutation chinoise ou en tirer les conséquences : puisque le PCC continue de la diriger, la République populaire resterait rouge d’une façon ou d’une autre. Pour d’autres, anti-maoïstes au point d’avoir nié l’existence même d’une révolution sociale après 1949, la Chine était capitaliste sous Mao et l’est toujours aujourd’hui : rien de bien neuf. Marxiste antistalinien depuis les années 1970, Au Loong Yu peut difficilement être accusé de faveurs envers le maoïsme ; pourtant, le témoignage historique et l’analyse qu’il présente dans ce Cahier (ou son livre récent) montrent combien l’histoire devient opaque si l’on ne prend pas en compte la réalité de la révolution maoïste, puis de la contre-révolution initiée par Deng dans les années 1980 – et combien cela importe pour répondre concrètement, en internationaliste, aux conflits en cours en Asie orientale. De même, Poe Yu-ze Wan relève les impasses tant des « unificationistes » de gauche à Taïwan, fort peu critiques à l’égard de Pékin, que de bon nombre d’« indépendantistes » de gauche, trop complaisants envers la démocratie libérale taïwanaise.

Le « campisme » n’a jamais fait bon ménage avec l’internationalisme, car il tend à aligner les mobilisations de solidarité sur une diplomatie d’État (en l’occurrence celle de Pékin) plus que sur les besoins des luttes d’émancipation – les deux ne coïncidant pas toujours, tant s’en faut, surtout quand la bureaucratie s’en mêle. Cependant, dans les années 1950-1960 en particulier, la République populaire était bel et bien menacée par une redoutable alliance impérialiste nippo-américaine du fait de la dynamique anticapitaliste à l’œuvre après 1949. Nous nous devions de la défendre, quel qu’ait été par ailleurs le jugement que les uns ou les autres pouvaient porter sur la politique du PCC ; en ce sens, nous nous rangions dans son camp, sans pour autant nous aligner sur sa diplomatie.

Cette période est révolue et les débats d’hier sont dépassés. Les nouvelles tensions opposent en Asie du Nord-est des puissances capitalistes les unes aux autres. Certes, Tokyo est coupable de provocations (voir sa « nationalisation » de l’archipel des Senkaku/Diaoyu revendiqué par Pékin). Certes, les États-Unis restent une super puissance mondiale que la Chine est très, très loin d’égaler ; mais la capacité d’intervention de Washington est limitée par la multiplication de ses engagements dans le monde. Pour l’heure, en Asie orientale, c’est surtout Pékin qui est à l’initiative. La direction chinoise en profite pour user de sa puissance économique et militaire (notamment navale) pour faire plier des pays en position de faiblesse (y compris le Vietnam).

Dans ce contexte, l’urgence est de renforcer les coopérations entre mouvements progressistes de toute la région, en toute indépendance vis-à-vis des pouvoirs établis.

Les contributions à ce Cahier explorent sous des angles divers les solidarités progressistes qui se nouent – ou doivent se nouer – au sein même du « monde chinois » , incluant Hongkong et Taïwan (Poe Yu-ze Wan, Holly Hou Lixian), entre Chine et Japon (Au Loong Yu) ou plus généralement (le dernier chapitre). Il faudrait, bien entendu, traiter aussi de la situation faite aux minorités de la périphérie chinoise (Tibétains, Ouïgours…), de la coopération des mouvements sociaux en Asie orientale face à la crise socioécologique, des (in)capacités du mouvement syndical international à répondre à la mise en concurrence des prolétaires de tous pays ; mais il faudrait pour cela – au moins – un second numéro des Cahiers de l’émancipation.

Pierre Rousset

ContreTemps N° 23, 4ème trimestre 2014, Editions Syllepse, http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_94_iprod_619-classe-ouvriere-syndicats-et-partis.html, Paris 2014, 224 pages, 13€

1 Le raisonnement est simple : si la Chine ou l’URSS ne sont pas impérialistes et si elles se confrontent aux impérialismes (traditionnels), c’est qu’elles restent quelque part anti-impérialistes et méritent notre soutien.

2 Voir l’intéressante présentation de Michel Husson : http://hussonet.free.fr/ncs14w.pdf Lénine concluait sa propre « définition » (dans L’impérialisme stade suprême du capitalisme) par « fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes du monde » (point 5), c’est-à-dire les empires coloniaux. Ce type de partage territorial du monde ne correspond plus du tout au mode de domination propre à la mondialisation capitaliste. De même, l’organisation et la segmentation des chaînes de production entre plusieurs pays complexifient et modifient assez radicalement les rapports économiques entre Nord et Sud.

3 Voir Au Loong Yu, Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses, Paris : Syllepse, 2013 (voir note de lecture : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/12/02/la-main-invisible-du-marche-est-toujours-soutenue-par-la-botte-visible-de-letat/)

4 Nous ne pouvons traiter ici cette question. Voir notamment les chapitres 3 et 4 d’Au Loong Yu, op. cit.

5 La révolution chinoise, notamment, a posé en pionnière (de concert avec les Républiques soviétiques en société musulmane) des questions comme l’enracinement du marxisme hors d’Occident, le renouvellement de la pensée militaire révolutionnaire, les alliances sociales dans le « Sud » et l’intégration de la paysannerie à un projet stratégique, etc. Voir Pierre Rousset, ESSF (article 26577), http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article26577

6 Dans quelle mesure cette capacité de direction collective résistera à l’adaptation des « nouveaux riches » chinois au néolibéralisme ? De la réponse à cette question, notamment, dépendra le succès ou l’échec du projet impérialiste mis en œuvre par Pékin.

7 La mondialisation capitaliste est souvent analysée en termes trop exclusivement économiques. Elle est aussi un mode global de domination, avec des implications en tous domaines qu’il faudrait détailler plus systématiquement.

8 Voir aussi la situation en Europe de l’Est, aux frontières de la Russie.

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