La critique de gauche du pass sanitaire se perd dans une impasse confusionniste

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

La gauche sociale et critique navigue à vue sur la question du pass sanitaire. Elle commet des erreurs graves sur le plan éthique et politique. Celles-ci nourrissent le confusionnisme politique ambiant, et renforcent les forces conspirationnistes et d’extrême droite.

La décision d’imposer un pass sanitaire pour accéder à certains lieux publics ou services est, en l’état actuel de la situation, insatisfaisante et comporte des zones d’arbitraire. Sa mise en place aurait pu être davantage justifiée si les vaccinés étaient définitivement immunisés contre le virus du Covid-19, et ne pouvaient le transmettre. Ce n’est pas le cas.

Les modalités d’application sont également, pour une part, inadéquates : pourquoi l’imposer à l’extérieur sur les terrasses de café si les règles de distanciation sont respectées ? La décision contient des mesures contestables : un test négatif est valable pendant 72 heures (au lieu de 48 heures), ce qui donne plus de temps au virus de se multiplier dans l’organisme jusqu’au déclenchement de la maladie. Le virus peut être en incubation et non détectable lors du test et n’être repérable que le troisième jour. Le risque de transmission est donc allongé.

Il est également légitime de dénoncer l’autoritarisme et l’amateurisme du gouvernement. Le pass sanitaire a été imposé, sans la moindre concertation et sans en expliquer les bénéfices potentiels. Emmanuel Macron, qui a pratiquement décidé seul de la politique sanitaire de la France depuis un an et demi (allant parfois à l’encontre des recommandations médicales), a encore imposé cette mesure controversée. Le débat bâclé à l’Assemblée nationale ne doit tromper personne.

Bricolé à la va-vite

Il faut aussi comprendre que le pass sanitaire est une pseudo-mesure bricolée à la va-vite pour pallier les carences graves de l’État social depuis le début de la pandémie (et avant) : absence d’investissement dans la santé publique (personnel et parc hospitaliers) ; campagne de vaccination erratique qui laisse de côté des populations précaires (les classes populaires, les racisés et la jeunesse) ; et messages sanitaires incohérents, voire mensongers (masques, gestes barrières).

Le césarisme « démocratique » de la Ve République est bien entendu antidémocratique et attentatoire aux libertés publiques. À entendre certaines personnes pourfendre avec véhémence la « dictature sanitaire » ou le « tyran Macron », on pourrait penser qu’un coup d’État vient d’avoir lieu en France. Or, pour paraphraser un ex-président de la Ve, ce coup d’État a eu lieu en 1958, et il est permanent. L’outrance et l’hystérisation d’un débat complexe ne peuvent alors guère enrichir un point de vue sanitaire progressiste.

Timidité affligeante

En résumé, le pass sanitaire du gouvernement constitue une mesure aux effets positifs indéfinis et qui a été imposée sans débat citoyen. Cela suffit pour conclure que cet artifice de politique sanitaire sert, au mieux, à pas grand-chose. La gauche aurait pu prendre acte de la situation, et se concentrer sur l’essentiel : maintenir la pression sur le gouvernement pour que la campagne de vaccination soit menée de manière plus efficace et démocratique. Car les avis scientifiques convergent sur la question : seule la vaccination de tout ou partie de la population française et mondiale permettra de vaincre la pandémie.

Contrairement à d’autres gauches qui militent activement en faveur de la vaccination (Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez aux États-Unis), la gauche française est d’une timidité affligeante sur la question. Au printemps 2020, Jean-Luc Mélenchon a imprudemment apporté son soutien au professeur Raoult qui préconisait la prise de chloroquine pour guérir du Covid. Cette opinion est aujourd’hui discréditée dans la communauté médicale internationale.

Aujourd’hui, ces dirigeants prennent des positions tranchées contre la vaccination obligatoire (or dans les professions médicales, elle devrait l’être) ou affichent une empathie empressée envers celles et ceux qui ont fait le choix de ne pas se vacciner.

Ces précautions sont, en théorie, compréhensibles, mais elles font passer au second plan un fait majeur : pour vaincre la pandémie, se vacciner est la solution la plus efficace et rapide ! En outre, ces atermoiements semblent donner raison à une nébuleuse anti-pass sanitaire qui est aussi, de facto, anti-vaccin.

Surenchère verbale

L’opposition au pass sanitaire est l’occasion de nombreuses manifestations confusionnistes à gauche. Pour ne citer que les prises de position les plus visibles dans les médias ces derniers jours : la signature de tribunes aux côtés de personnalités de la droite dure (exemple : dans « Libération » du 6 août, Sébastien Jumel, PCF, et François Ruffin, LFI, aux côtés de François-Xavier Bellamy, le député européen issu de la Manif pour tous) ; des prises de position démagogiques au ton apocalyptique d’intellectuels de gauche (exemple : Jean-François Bayart sur son blog hébergé par Mediapart, le 20 juillet), les amalgames catastrophistes à penchant conspirationniste (exemple : Barbara Stiegler sur le site Reporterre, le 31 juillet) ; le repli virulent sur les positions anti-vaccin et anti-science de l’extrême droite (exemple : Laurent Mucchielli, passé de Mediapart à France Soir) et, de manière générale, une surenchère verbale brodant ad nauseam sur la soi-disant mise en place d’une « dictature » ou d’un « apartheid sanitaire ».

À quel point de déboussolement confusionniste en est arrivée la gauche radicale française pour que des dirigeants d’Attac, de la Fondation Copernic, de LFI ou du NPA parlent ensemble le 22 juillet dans « Libération » de « la société de contrôle généralisé » en s’associant aux manifestations en cours ?

Encore plus dangereuse est la croyance dans certains milieux de gauche que les cortèges anti-pass sanitaire esquissent un grand mouvement social et pro-libertés publiques. Jean-Luc Mélenchon a qualifié ces marches de « révolutions citoyennes observées dans le monde ». Cette illusion, qui ne repose sur aucune donnée tangible ou recherche de terrain, est pourtant communément développée sur les réseaux sociaux et dans certains médias orientés à gauche. Une lecture attentive des reportages de terrain, des interviews de type micro-trottoir, ainsi que le visionnage de vidéos des manifestations anti-pass sanitaire semblent, au contraire, contredire cette hypothèse.

Les données observables montrent que dans ces cortèges anti-pass sanitaire on parle peu du… pass sanitaire, mais beaucoup du vaccin, que nombre de manifestants rejettent. L’opposition catégorique au pass sanitaire est davantage le fait d’intellectuels de gauche que de la masse indistincte des manifestants. Il semblerait que les manifestations anti-pass sanitaire soient un sideshow ; une distraction servant à amorcer un positionnement plus controversé au sein du public : le rejet du vaccin.

La gauche commet une erreur d’appréciation grave en considérant que les populations anti-vaccin sont essentiellement les classes populaires précaires et racisées des zones urbaines. Celles-ci sont absentes des cortèges. Y sont surreprésentées les classes moyennes blanches et d’âge mur.

Nébuleuse

Une étude de la Fondation Jean-Jaurès (publiée le 9 août) portant sur la « défiance anti-vaccinale dans le Sud de la France » montre que les anti-vax constituent des populations sociologiquement et politiquement hétérogènes. La galaxie (ou nébuleuse) vaccino-sceptique se caractérise pour une forte appétence pour les médecines douces et alternatives, attractives auprès des cadres et diplômés du supérieur, pour les modes de vie New Age et alternatifs, néoruraux, retraités ou membres des petites classes moyennes se soignant par les plantes plutôt que par la médecine conventionnelle et les vaccins.

Il existe également un fort courant « anti-élites » prétendant parler au nom d’un « peuple » essentialisé, qui forme la lame de fond des manifestations. Cette nébuleuse est réceptive aux idées complotistes de l’extrême droite qui est très active dans les cortèges. Les manifestations regorgent en effet de signes antisémites : les pancartes « Qui ? » qui suggèrent un complot juif derrière la vaccination ou le port d’étoiles jaunes des « résistants au vaccin » participent d’un négationnisme rampant. Il faut noter que la gauche, en général, minore, voire se désintéresse de ces actes antisémites.

La gauche se trompe lourdement si elle pense qu’en marchant contre le pass sanitaire avec ces groupes, elle défend les libertés publiques. Les marcheurs anti-pass sanitaire qui soutiennent un agenda « anti-vax », sont aux antipodes de leur combat : ils défendent une conception libertarienne et égoïste de la liberté ; une « liberté négative » (Isaiah Berlin), celle de faire ce que bon leur semble, au mépris de la santé publique et du bien commun. Dans le patrimoine intellectuel de la gauche, il y a d’autres façons d’associer le développement des individualités et la défense des intérêts communs.

La vaccination et la santé publique sont des valeurs sociales et un patrimoine commun. Il est curieux de voir une partie de la gauche se déliter sur cette question, et perdre tout repère. La Fédération de la Santé de la CGT vient d’appeler les personnels de santé à la « grève illimitée » en opposition à l’obligation de vaccination faite au monde des soignants. Une branche du plus grand syndicat ouvrier de France vient, hélas, nourrir les cortèges confusionnistes propices à l’extrême droite. 

Renouer avec ses valeurs

En s’égarant dans les méandres du confusionnisme avec l’extrême droite, la gauche radicale qui manifeste perd de vue l’essentiel : un an et demi après le début de la pandémie, la priorité n’est pas de haïr Macron (aussi détestable sa politique soit-elle par ailleurs), de disserter sans fin sur la soi-disant « société de contrôle néolibérale » ou « Big Pharma » (dont les méfaits sont bien antérieurs au développement du Covid), mais de se mobiliser pour proposer des solutions aux populations les plus touchées par la pandémie : celles et ceux qui ont perdu des proches, les pauvres, les travailleuses et travailleurs précaires et les racisés.

Plutôt que de défendre une conception frelatée et droitière de la liberté, la gauche radicale devrait militer en faveur de la vaccination de toutes et tous, du maintien des « gestes barrières », de la levée des brevets et du déploiement d’une politique sanitaire pour garantir un meilleur niveau de santé publique. Elle devrait aussi renouer avec ses valeurs : la vaccination n’est pas une question de liberté personnelle, mais de solidarité nationale et internationale.

Philippe Marlière (professeur de sciences politiques)

L’auteur remercie Philippe Corcuff de sa relecture et ses suggestions

https://www.nouvelobs.com/idees/20210814.OBS47507/
tribune-la-critique-de-gauche-du-pass-sanitaire-se-perd-dans-une-impasse-confusionniste.html

Version augmentée :

https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/200821/gauche-et-pass-sanitaire-les-impasses-d-un-combat-confusionniste

2 réponses à “La critique de gauche du pass sanitaire se perd dans une impasse confusionniste

  1. Catherine ALBERTINI

    Ah ah ah Philippe Marlière qui bloque sur Twitter quand on le confronte à ses incohérences. Le 15 août il parlait de laïcité pour critiquer l’hommage des cathos à la Vierge, alors qu’il passe son temps à critiquer ladite laïcité car elle serait islamophobe…..Mais pas un mot sur les femmes Afghanes, ce même 15 août. Ce serait islamophobe de décrire la conception du monde des talibans et leur misogynie viscérale ?

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