Interroger les récits téléologiques et réducteurs

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« le rapport occidental à la « menace chinoise » est loin d’être universel. Et les représentations d’une Chine conquérante, homogène et univoque, souvent exagérées. ». Dans son éditorial, introduction-au-livre-dattac-quebec-vingt-ans-daltermondialisme-au-quebec/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Cédric Leterme discute de performances économiques, de retour du « péril jaune », d’atelier du monde, de brevets déposés, de planification et de coordination étatique (je ne pense cependant pas que cela représente un « modèle alternatif »), de concentration de pouvoir, de « virage autoritaire, nationaliste, conservateur », de la place des différents pays au sein des institutions internationales, de système financier, « le cœur du pouvoir hégémonique américain réside toujours dans le « privilège exorbitant » que leur confère le statut de monnaie de réserve internationale du dollar », de « monde libre » et d’interventions militaires et de néocolonialisme…

S’il est exact que « la Chine partage un héritage commun avec le Sud – à la fois comme victime de l’impérialisme et du colonialisme et comme acteur majeur du tiers-mondisme ». Cela ne présume rien sur les politiques développées, d’autant, comme le rappelle Cédric Leterme, « La Chine d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la Chine de Bandung, et son insistance sur les relations « gagnant-gagnant » cache mal des asymétries croissantes dans ses rapports économiques et politiques avec le Sud ».

L’éditorialiste aborde les convergences d’intérêts entre bourgeoisies du Sud, l’importance du continent africain pour les entreprises et l’Etat chinois, les accaparements de terres et de ressources, les relations avec les pays d’Amérique du Sud, le piège de la dette, la notion de nouvel impérialisme chinois « à condition d’en reconnaître les spécificités ». Il souligne, contre les visions réductionnistes d’une Chine « homogène et univoque », la place des autorités locales, les difficultés de gestion des contradictions, la croissance des inégalités, les dégradations environnementales, « la concentration et le durcissement considérables du pouvoir », des résistances internes à la société, des dynamiques syndicales ou féministes.

Sommaire :

Editorial : Cédric Leterme : Au-delà de la « menace » chinoise

Point de vue du Sud

Monde

Entretien avec Au Loong-Yu : L’ascension de la Chine comme puissance mondiale

Walden Bello : Les « nouvelles routes de la soie » : plan de domination ou stratégie de crise ?

Eric Harwit, Yu Hong : Le développement de l’internet chinois sur la scène mondiale

Afrique, Amérique latine, Asie

Hoang Thi Ha : Un même lit, mais des rêves différents pour la Chine et l’ANASE

Rubén Laufer : Les «nouvelles routes de la soie » et l’Amérique latine : un autre Nord pour le Sud ?

Ilaria Carrozza : Chine-Afrique : de la rhétorique postcoloniale aux défis de l’après-covid

Enjeux internes

China Labour Bulletin : Droits des travailleurs et relations de travail en Chine

Cai Yiping : Mouvements et droits des femmes en Chine: entre le covid-19 et Pékin+25

Lau Kin Chi : Crise écologique et politiques de développement « durable » en Chine

Shawn Shieh : La refonte de la société civile Chinoise sous Xi Jinping

Le premier article est un entretien avec Au Loong-Yu. Je rappelle son livre :

La Chine. Un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2013/12/02/la-main-invisible-du-marche-est-toujours-soutenue-par-la-botte-visible-de-letat/

ainsi que plusieurs articles sur Hong Kong :

Hong Kong en révolte : Une conversation avec Au Loong-Yu

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/09/28/hong-kong-en-revolte-une-conversation-avec-au-loong-yu/

L’émergence d’une nouvelle génération : la révolte de Hong Kong vue par un témoin oculaire

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/08/28/lemergence-dune-nouvelle-generation-la-revolte-de-hong-kong-vue-par-un-temoin-oculaire/

« Tout ce que vous devez savoir sur les manifestations de Hongkong »

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/06/22/tout-ce-que-vous-devez-savoir-sur-les-manifestations-de-hongkong/

L’auteur revient, entre autres, sur l’héritage colonial de la Chine, l’importance de Hong Kong pour la modernisation du sous-continent, la place de la paysannerie « atomisée », le franchissement des « étapes » de développement, la rapidité de la modernisation capitaliste, l’accumulation dépendante et le bas de chaine de valeur mondiale, l’accumulation autonome, la rétro-ingénierie, la division interne du travail « entre les trois parties du pays », le retard sur les semi-conducteurs…

Il discute des faiblesses politiques de la Chine, du système gouvernemental qui n’assure pas « une succession pacifique du pouvoir d’un dirigeant à l’autre », des tensions au sein du « Parti communiste », de la volonté de s’emparer de Taïwan et de réaliser « l’unification nationale » et des ambitions impériales, des programmes « Chine 2025 » et « Nouvelle route de la soie », du développement de capacités technologiques indépendantes, de la chaine de valeur mondiale, de la construction d’infrastructure dans l’Eurasie, de surproduction et de surcapacité, de néolibéralisme mondial, « Je ne pense pas qu’il soit faux de dire que la Chine fait partie du néolibéralisme mondial », d’Etat capitaliste distinct et de puissance expansionniste, des rapports de classe internationaux, d’autodéfense légitime, du droit à Taïwan à l’autodétermination, de la Chine comme pays impérialiste « avec des faiblesses fondamentales », de l’absence de droits des travailleurs et travailleuses en Chine, de l’importance de voix anti-impérialistes dans la gauche étasunienne…

Je choisis, très subjectivement, de mettre l’accent sur certains éléments des autres articles.

Walden Bello discute des « Nouvelles routes de la soie », des surcapacités de l’économie chinoise, d’internationalisation de cette surcapacité, des discours et des réalités, d’exportation de la crise environnementale, des financements pour les industries extractivistes, d’un « projet technocratique descendant et obsolète »…

D’autres articles abordent les luttes géopolitiques autour des technologies, les pouvoirs et internet, les relations asymétriques entre l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase) et la Chine, les effets des investissements et des prêts pour des superstructures, les partenariats commerciaux, les contenus normatifs d’un nouvel ordre régional, l’exploitation des ressources, les impacts environnementaux, les relations avec les pays d’Amérique du Sud, la production de biens primaires et la désindustrialisation, « L’énorme demande chinoise en aliments et matières premières a ouvert un marché alternatif pour de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine et Caraïbes », l’érosion des processus d’intégration régionale, le contrôle de matières stratégiques, la diplomatie financière, l’engagement dans des activités de sécurité notamment en Afrique, des réponses à la pandémie de covid-19…

Je souligne la partie « Enjeux internes », les droits des travailleurs et travailleuses, les relations de travail, les évolutions réglementaires, les prérogatives des « entrepreneurs privés », les comités d’arbitrage des conflits du travail, la place de la médiation, les actions collectives, la forte limitation du droit syndical, les ong de défense des salarié·es, le mouvement et les droits des femmes, Pekin+25, la résurgence « des normes culturelles patriarcales conservatrices », les discours consuméristes, le renforcement des stéréotypes sexistes par les algorithmes, l’absence de « définition juridique de la discrimination en droit chinois », la crise écologiques et les politiques environnementales, les effets des millions de petits bruleurs de charbons, les déviations des eaux, les effets de la métropolisation, le coût de la « croissance à tout prix », la cooptation de membres de la « société civile » par le parti, les ong et les coordinations de travailleurs/travailleuses…

Il est toujours difficile d’aborder les fonctionnements socio-économiques dans une région du monde et leurs impacts dans la structuration éco-politique mondiale sans verser dans une certaine « personnalisation ». Mettre un nom, ici la Chine, tend à « nationaliser » les fonctionnements et les contradictions des systèmes concrets et historiques du capitalisme, des différentes puissances, des impérialismes, etc. Or les lectures « nationales » sont plus que discutables. Elles effacent les rapports sociaux et leurs histoires. La lecture en « pays » ou « nation » ne saurait, à mes yeux, rendre compte des hiérarchies et contradictions effectives. Elles participent d’une homogénéisation fantasmatique des intérêts de populations sous la bannière d’un drapeau. Il en est de même des formulations en termes de « menaces » (L’éditorialiste a bien raison de poser la question « une menace pour qui et pour quoi » et « des récits téléologiques et réducteurs »)…

Sans oublier que certain·es nostalgiques d’ordres assez fantaisistes mais liberticides, au nom de processus révolutionnaires réels, conjuguent les présents avec du socialisme n’ayant jamais existé…

Alternatives sud : Chine : l’autre superpuissance

Editions Syllepse, Centre Tricontinental

Paris, Louvain-la-Neuve 2021, 180 pages, 13 euros

https://www.syllepse.net/chine-l-autre-superpuissance-_r_22_i_842.html

Didier Epsztajn

Autres numéros de la revue : revue/alternative-sud-revue/

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