Gail Dines : Pornland – comment le porno a envahi nos vies (préface)

Howard Stern propose régulièrement du porno dans son émission, ce qui lui a notamment valu d’être la deuxième célébrité la mieux payée au monde en 2006 ; la vie de Hugh Hefner, avec ses « petites amies » jeunes, blondes et pathétiquement naïves, a été l’objet de la très célèbre série télé Les Girls de Playboy diffusée sur la chaîne E! News ; la célébrissime star du porno Jenna Jameson, autrice d’un best-seller, est régulièrement mentionnée, interviewée ou citée dans de nombreux magazines people ; l’actrice porno Sasha Grey apparaît dans un article de quatre pages du numéro de mai 2009 du célèbre magazine Rolling Stone, et joue dans un film de Steven Soderbergh ; le film Zack et Miri font un porno, de Kevin Smith, a été bien accueilli par les critiques ; la pole-dance est désormais une forme d’exercice très populaire ; des étudiants de l’université du Maryland ont diffusé un film pornographique sur leur campus ; l’université d’Indiana a proposé à Joanna Angel, actrice, productrice et réalisatrice de porno, d’intervenir lors d’un cours sur la sexualité. Je pourrais continuer, encore et encore. Mais ces quelques exemples devraient suffire à illustrer à quel point le porno s’est immiscé dans notre quotidien, jusqu’à devenir une partie normale de nos vies, comme si de rien n’était.

Qu’en résulte-t-il ? Quelles sont les conséquences de cette saturation pornographique sur notre culture, notre sexualité, notre identité et nos relations ? Nous n’y pensons pas vraiment. Nous ne savons pas. Cela dit, nous pouvons être sûrs d’une chose : nous sommes au cœur d’une expérience d’ingénierie sociale à grande échelle dont notre société tout entière est le laboratoire, et dont les effets sont imposés à des participants non volontaires.

Les architectes de cette expérience sont les pornographes, un groupe d’hommes (principalement) qui cherchent à faire du profit, à créer des marchés, à trouver des produits qui se vendent, à investir dans la recherche et le développement, et à déployer des plans commerciaux sur le long terme. En résumé, ainsi que ce livre l’expose, il s’agit seulement d’hommes d’affaires – et certainement pas d’innovateurs au service de notre liberté sexuelle.

Aujourd’hui, la pornographie est si intégrée dans notre culture qu’elle est assimilée au sexe, au point que les critiques sont immédiatement considérées comme des discours anti-sexe. Les insultes que certains me lancent lors des conférences que je donne à travers le pays sont significatives : elles vont de « prude coincée » à « vieille féministe du passé, qui hait les hommes et qui veut policer le sexe » – ce prétendu féminisme qui pousserait à crier au viol dès qu’un homme et une femme ont des rapports sexuels, et que l’on qualifie ironiquement de « victimaire » parce qu’il supposerait que toutes les femmes sont des victimes sexuelles incapables d’apprécier le sexe.

Mais que diraient-ils s’ils comprenaient que mon féminisme est pro-sexe, au véritable sens du terme, que mon féminisme milite pour cette magnifique, délicieuse et jouissante force créatrice baignant le corps de plaisir et de tendresse, et qu’il s’oppose seulement au sexe pornographique ? Ce sexe déshumanisé, dégradé, générique, qui ne se fonde pas sur des fantasmes personnels, sur le jeu ou l’imagination, mais qui est le produit d’une industrie créée et dirigée par des rapaces excités par la pénétration des marchés et le profit. Où se situer dans cette dichotomie pro-sexe et anti-sexe, quand le pro-porno est assimilé au pro-sexe ?

Pour bien comprendre à quel point il est absurde de réduire la critique du porno à une critique du sexe, imaginez un livre critiquant McDonald’s pour ses pratiques d’exploitation de ce (de ceux) que la compagnie considère comme des « ressources », pour ses impacts écologiques, et pour ses effets sur notre santé et notre régime alimentaire. Accuserait-on son auteur d’être anti-nourriture, anti-alimentation ? J’ose croire que la plupart des lecteurs, sachant faire la différence entre l’industriel (McDonald’s), le produit industriel (ses hamburgers), et le fait de s’alimenter, comprendraient que la critique vise les impacts massifs de l’industrie du fast-food, et non pas le besoin et le plaisir de manger. Alors pourquoi est-il difficile, pour certains, lorsqu’une féministe critique la pornographie, de comprendre qu’il est possible d’être indéfectiblement pro-sexe et farouchement opposée à la marchandisation et à l’industrialisation du désir humain ? Nous connaissons la réponse. Les pornographes ont très bien réussi à vendre l’idée selon laquelle leurs produits relèvent du sexe, et non pas d’un simulacre de sexe conçu pour faire des profits.

Il me faut préciser que lorsque je parle de porno, je fais principalement référence au gonzo – un type de pornographie présent partout sur internet et qui constitue désormais l’un des principaux gagne-pains de cette industrie – qui met en scène du sexe hardcore, agressif pour le corps, pendant lequel les femmes sont malmenées et dégradées. En tant qu’intervenante dans des universités depuis plus de vingt ans, j’ai pu constater à quel point la pornographie influence la sexualité des jeunes adultes. Avant le déploiement d’internet, quelques hommes l’« utilisaient » de temps à autre durant leur jeunesse ; il s’agissait d’un porno plus doux, qu’ils se procuraient souvent en le volant à d’autres hommes plus vieux, généralement leur père. Désormais, ce que j’entends de plus en plus souvent, de la part d’étudiants, c’est que les hommes d’aujourd’hui utilisent régulièrement (souvent quotidiennement) du porno de type gonzo, et que beaucoup sont habitués à ces scènes hardcore. Cela pourrait sembler contradictoire, mais, en dépit de l’utilisation accrue de contenu pornographique, les hommes d’aujourd’hui sont plus impliqués dans les réflexions et discussions qui suivent mes conférences.

Lors de ces conversations, j’entends des choses nouvelles – des aveux de la part de jeunes hommes inquiets, venus assister à une conférence sur les effets de la pornographie avec un diaporama assez explicite, et qui commencent à comprendre à quel point elle a influencé la manière dont ils considèrent les rapports sexuels. Tandis que les précédentes générations d’hommes qui utilisaient du porno ne disposaient que d’un accès restreint à ce type de contenu, celle-ci dispose d’un accès illimité au gonzo. De nos jours, les garçons regardent du porno pour la première fois à onze ans en moyenne. Cela signifie que, désormais, le porno fait partie intégrante de l’identité sexuelle des jeunes hommes. Au lieu d’une authentique sexualité – se développant organiquement à partir des expériences personnelles, de la vie d’un groupe humain, de traits de personnalités, d’affiliations familiales et communautaires – se développe une sexualité générique, pornographique et dénuée de créativité, de sens de l’amour, du respect, de la relation à l’autre. Après avoir discuté avec ces jeunes hommes, j’éprouve souvent une profonde tristesse.

Je ne supportais pas le fait que des pornographes puissent s’immiscer dans la construction de l’identité sexuelle de mon fils en âge d’aller à l’université. Au début de son adolescence, nous avons discuté candidement de l’utilisation de contenu pornographique et de ses effets potentiels. Je lui ai dit qu’à mesure qu’il grandirait, il serait plus susceptible de tomber sur du porno, et qu’il devrait alors choisir d’en regarder ou non. S’il faisait le choix d’en regarder, il confierait sa sexualité à quelqu’un d’autre – une sexualité qu’il allait développer, qui le modèlerait, qui participerait à déterminer ce qu’il deviendrait. Pourquoi, lui ai-je demandé, voudrait-il déléguer quelque chose d’aussi précieux, d’aussi crucial, quelque chose qui lui appartient en propre, et à personne d’autre ? Lorsque j’observe ces hommes dans la salle de conférence, ils me font penser à mon fils. Je suis écœurée et outragée par cette domination qu’exerce sur eux une industrie prédatrice, une industrie qui a tout intérêt à les rendre dépendants à un produit qui déshumanise toutes les personnes qui le consomment.

Cela dit, si des hommes me rapportent des histoires concernant leur consommation de pornographie, les femmes aussi sont concernées. La plupart des femmes en âge d’aller à l’université avec lesquelles j’ai discuté n’ont jamais vu de gonzo, ce qui n’empêche pas que leur sexualité soit toujours plus façonnée par le porno, puisque leurs partenaires veulent expérimenter le sexe pornographique avec elles. Que ce soit lorsqu’ils les poussent à accepter des rapports anaux, lorsqu’ils éjaculent sur leur visage, ou lorsqu’ils consomment du contenu pornographique pendant les relations, ces femmes sont en première ligne de la culture pornographique. Certaines capitulent, d’autres négocient, et beaucoup ne comprennent pas bien pourquoi les hommes qu’elles fréquentent, ou avec lesquels elles sont fiancées ou mariées, essaient de leur imposer du sexe toujours plus pornographique.

En outre, il s’avère également difficile pour les femmes qui se tiennent éloignées des hommes consommateurs de porno – ce qui n’est pas simple, son usage étant très répandu – de ne pas en subir l’influence. Les magazines pour femmes, les publicités, les chaînes de télévision, les vidéos et les films du box-office les bombardent d’images qui, une décennie auparavant, auraient été considérées comme du porno érotique. Qu’il s’agisse de Britney Spears en train de se trémousser à moitié nue ou du magazine Cosmopolitan informant ses lectrices que le porno pourrait épicer leur vie, les femmes sont toujours plus socialisées dans une culture hypersexualisée, au centre de laquelle se trouve l’image d’une jeune fille (souvent) blanche, blonde, imberbe, fixant la caméra d’une manière aguicheuse.

Cette hypersexualisation pousse les femmes à s’apprêter et à agir comme si elles sortaient des pages d’un numéro de Maxim ou de Cosmopolitan. String et tatouage sexy au bas du dos dépassant d’un jean taille basse, épilation pubienne, envie de procurer la meilleure fellation possible au dernier partenaire en date, les jeunes filles et jeunes femmes célèbrent de plus en plus leur émancipation sexuelle en essayant de ressembler à des stars du porno et de se comporter comme elles.

Bien que les magazines grand public, l’industrie du porno et même quelques féministes présentent de telles ambitions comme autant d’indicateurs d’une société en voie de libération sexuelle, de nombreuses étudiantes avec lesquelles je discute ne partagent pas cet enthousiasme. Elles se sentent manipulées, mises sous pression par ce nouveau conformisme. Les hommes avec lesquels elles sortent s’attendent à avoir une sexualité pornographique : anonyme, déconnectée, dénuée d’intimité. S’ils ne l’obtiennent pas, ils passent à la suivante. Et lorsque la femme s’y prête, ils passent tout de même à la suivante, parce que, dans une culture pornographique, une femme ressemble à une autre, du moment qu’elle correspond suffisamment aux standards en vigueur.

J’étudie l’industrie du porno depuis plus de deux décennies. Néanmoins, la vitesse à laquelle le porno hardcore et cruel en est venu à dominer internet m’a stupéfaite. Au fil des ans, j’ai vu les images devenir de plus en plus hardcore, mais elles étaient encore loin de la brutalité du gonzo désormais banal. Internet a entraîné une révolution du porno. Pourtant, lors de mes déplacements à travers le pays, je remarque que beaucoup, notamment des femmes et des personnes âgées, n’en ont pas du tout conscience. C’est pourquoi j’ai décidé d’inclure dans ce livre des descriptions parfois détaillées et explicites de ce qui correspond
aujourd’hui au porno grand public. Dans certains cas, il n’est pas possible de décrire des images sans recourir au langage pornographique. Je ne l’utilise que de manière sporadique, quand c’est nécessaire, et uniquement afin de transmettre la dure réalité de ces images et du message qu’elles véhiculent.

En tant que mère, féministe, enseignante et activiste, tout cela m’affecte profondément. Ce livre constitue une invitation au dialogue, une tentative d’exposer au grand jour un grave problème non seulement social, humain, mais relevant aussi de la santé publique. J’espère que, à la fin du dernier chapitre, vous comprendrez pourquoi j’affirme que les pornographes ont pris d’assaut notre sexualité. J’espère que vous en discuterez, que vous en débattrez, et que vous comprendrez l’importance de lutter contre ce phénomène.

Gail Dines : Pornland – comment le porno a envahi nos vies

éditions Libre, 2020, traduction : Nicolas Casaux, 384 pages, 20€.

https://scenesdelavisquotidien.com/2020/09/28/gail-dines-pornland-comment-le-porno-a-envahi-nos-vies-preface/#more-870


Note de lecture : Dans une société juste, il n’y a pas de place pour le porno

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/10/20/dans-une-societe-juste-il-ny-a-pas-de-place-pour-le-porno/

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