Dans une société juste, il n’y a pas de place pour le porno

Le libéralisme sexuel est cette idéologie qui exonère les exploiteurs de toute responsabilité à l’égard des personnes qu’ils violentent et exploitent sexuellement. C’est une idéologie qui est particulièrement véhiculée par l’industrie du porno, n’en déplaise à quelques adeptes libertariens qui voient dans ce secteur un apprentissage à la sexualité, un travail, ou un empowerment.

Pour répondre à ces fantasmes ou au mythe d’une pornographie sans impacts sociaux nocifs, le livre de Gail Dines, Pornland – comment le porno a envahi nos vies, est crucial.

L’ouvrage comprend un avant-propos de Cécilia Lépine – blogueuse de Racine Rouge –, une préface de Robert Jensen – universitaire et activiste proféministe – et une postface de Tom Farr – spécialiste des droits humains. Dines pour sa part est une sociologue féministe radicale américaine. Elle a travaillé de nombreuses années sur l’industrie du porno : consultation des films et des sites, échanges avec des producteurs, intégration des études sur le sujet, dialogues avec des consommateurs, des délinquants sexuels ou des étudiant-es.

Son livre permet de découvrir les nombreuses facettes de cette industrie : son histoire, sa mécanique de développement, avec la synergie des différents protagonistes, son pouvoir et son poids économiques, sa misogynie, son sadisme, ses excroissances au sein de la culture populaire (mode, épilation, …).

« Dans un monde peuplé de femmes réduites à l’état de salopes quasi robotisées et d’hommes à l’état de robots-baiseurs, le sexe ne peut qu’être dénué de toute intimité. »

L’autrice nous fait faire une plongée dans la réalité – sordide – des pratiques sexuelles de l’industrie et dans les attentes des consommateurs. Elle explique également leurs propres fuites en avant vers des actes de plus en plus violents, à travers une « désensibilisation » progressive et addictive. Elle décrypte les procédés manipulatoires des producteurs. Elle parle de « l’obsolescence programmée » des femmes traitées en objet sexuel, de « l’humanisation » des poupées sexuelles, et évidemment des scènes produites pour que d’autres puissent majoritairement éjaculer. Elle décrit les violences et les humiliations subies par des personnes réelles. Elle décode ce que l’industrie véhicule : l’assujettissement des femmes, le racisme, la culture du viol, celle du « choix » individuel ou du « plan cul ». Son dernier chapitre est consacré à ce qu’Alicen Grey a appelé la « culture pédophile » : la pornographisation de caractéristiques enfantines.

Après un tel réquisitoire, difficile d’être pris aux pièges des mensonges des pornographes. L’industrie du porno n’est pas la libération sexuelle qu’on essaye de nous vendre. L’industrie du porno s’attache plutôt à « étioler notre imagination (…) en fournissant des images dont le contenu est répétitif et abrutissant ».

Pour faire comprendre l’horreur pornographique, Dines utilise aussi parfois des analogies pour le moins percutantes : « Imaginez ce qu’il se passerait si d’innombrables émissions et sitcoms présentant les noirs ou les juifs d’une manière raciste ou antisémite inondaient nos chaines de télévision, dans lesquelles ils se feraient tirer les cheveux, gifler et étouffer avec divers objets insérés dans la bouche par des hommes blancs. Cela provoquerait sans doute un tollé. (…) En recouvrant sa violence d’un vernis sexuel, la pornographie la rend invisible, et les arguments de ceux d’entre nous qui protestent contre la violence sont ainsi qualifiés d’anti-sexe, et non d’anti-violence. »

Son analyse à large spectre – qui incorpore aussi une critique du capitalisme et du racisme – se veut un outil pour comprendre et lutter contre cette industrie ; une industrie faites d’images frénétiquement consommées très majoritairement par les hommes, y compris « progressistes », plus ou moins secrètement, plus ou moins honteux devant leur écran.

Marc Dorcel ou Jacquie et Michel (qui lui annonçait 15 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2016) ne sont certes pas les références de l’autrice, mais on ne manquera pas d’extrapoler son analyse au contexte français. Rappelons d’ailleurs que ce dernier site-enseigne fait face à une enquête pour viol et proxénétisme : la pornographie a à voir avec la prostitution, c’est une forme de prostitution filmée. Même la thèse de Mathieu Trachman, sur le supposé Travail pornographique – enquête sur la production de fantasmes, témoigne des liens entre système prostitutionnel et pornographie, mais cette thèse manquait d’une assise féministe conséquente pour traiter les violences quand même décrites. Pornland y remédie très largement. Et au-delà de l’importante documentation sur les coulisses de cette industrie, l’intérêt de l’ouvrage est bien sur son analyse féministe opposée au libéralisme patriarcal ambiant. Le projet social est tout autre : « Une sexualité fondée sur l’égalité exige en fin de compte que la société repose aussi sur l’égalité. (…) [Dans] une société juste, il n’y a pas de place pour le porno. »

*Trigger warning: prendre conscience et lutter contre les réalités d’un monde violent est souvent violent.

Gail Dines : Pornland – comment le porno a envahi nos vies

éditions Libre, 2020, traduction : Nicolas Casaux, 384 pages, 20€.

Yeun L-Y

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