Si nous ne pouvons pas toutes nous entendre, débarrassons-nous au moins du vitriol en ligne

Les féministes doivent mettre fin à leurs luttes intestines dans les médias sociaux.

Je suis d’accord. Et ce n’est pas seulement sur internet. Les luttes intestines et les divisions ne sont pas nouvelles pour le féminisme, pas plus que les problèmes de contrôle, les différences politiques, les commérages et la jalousie. Mais les comportements qui accablent les mouvements politiques et les êtres humains ont été amplifiés et rendus plus toxiques par les médias sociaux. Il est très facile de tweeter quelque chose sous le coup de la colère ou par désir de se stimuler l’ego ou de s’envoyer une injection de dopamine, facile de s’amuser en ligne comme on ne le ferait jamais dans la vie à propos de comportements et d’activités des autres qui ne sont pas d’ancrage dans la réalité. Les médias sociaux engendrent la division, le drame, la polarisation et l’hyperbole. Comme si nous avions besoin de plus d’aide pour y arriver.

Nous sommes tous et toutes victimes de cette dérive – c’est pratiquement inévitable. Une chose que nous a apprise le film The Social Dilemma, c’est que les médias sociaux sont conçus à cette fin : ces entreprises et ces applications visent à nous attirer et nous retenir sur Twitter, Instagram, Facebook, Tinder… (Choisissez votre poison). Ils veulent que nous revenions sans cesse, en quête d’engagement et de validation. Il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui, beaucoup d’entre nous choisissent ce qu’ils veulent écrire en ligne non pas en fonction de l’intérêt, de la productivité, de la nécessité ou même de la véracité de leurs propos, mais en fonction de l’intérêt qu’ont les gens à accumuler des « likes », des abonnés et des retweets. Nous sommes accros, et l’attrait de la forme particulière de validation que nous trouvons en ligne semble trop grand pour être ignoré au profit de la classe, du tact, de la stratégie ou de l’éthique. Nous en sommes venus à rechercher par-dessus tout ces poussées temporaires d’attention, de flatterie ou de brassage de merde, et il est clair que cela fait un gâchis au sein du féminisme.

Les médias sociaux engendrent la division, le drame, la polarisation et l’hyperbole. Comme si nous avions besoin de plus d’aide pour y arriver.

Cela peut vous choquer de savoir qu’il y a beaucoup de femmes dans le mouvement avec lesquelles je ne suis pas d’accord, qui font des choses que je ne ferais pas, qui travaillent avec des gens avec lesquels je ne suis pas d’accord, ou que je n’aime tout simplement pas. Il y a des femmes dans ce mouvement qui, je pense, sont manifestement aux prises avec des maladies mentales ou des problèmes personnels, qui se manifestent de manière malsaine en ligne. Il y a des femmes dans ce mouvement qui, je pense, sont des narcissiques et des tyrans en quête d’attention. Il y a des femmes dans ce mouvement qui sont naïves, qui ont un mauvais jugement ou qui ne sont pas sincères. Il y a aussi des femmes que j’aime beaucoup ou que je respecte, même si je n’aime pas tout ce qu’elles disent ou font. C’est la vraie vie. Il y a des amis et des gens que je garde à distance. Il y a des amis avec qui je ne souhaite pas travailler et des gens avec qui je travaille qui ne sont pas des amis. Et c’est très bien. C’est normal que les gens fassent les choses différemment de nous. C’est normal de ne pas aimer tout le monde. C’est normal de ne pas être d’accord. C’est normal d’avoir des limites. La notion d’une « sororité » glorieuse, acceptante et aimante est irréaliste et, honnêtement, c’est une idée nauséabonde pour moi. (Je ne suis pas vraiment adepte des « love-in », j’en ai peur). Je ne souhaite pas vivre sur un territoire exclusivement féminin, ne boire que du thé et chanter des airs de folklore. Je préfère les bars bruyants, probablement nourris de blagues misogynes et de testostérone. Mais grâce aux médias sociaux, ces manières de vivre sont diffusées en public, de manière exagérée et toxique, et parfois je souhaite honnêtement que vous vous taisiez tous et toutes.

On a l’impression qu’il y a un nouveau drame chaque semaine, une nouvelle série de fils de tweet trop longs, détaillant des opinions et des positions que personne n’a demandées, sur chaque geste que tous les autres ont fait, pourquoi c’est mal et quelle est la bonne façon de faire les choses. Chaque méfait est la fin du monde, la fin du féminisme, et le début de l’apocalypse. Et même si je réalise que c’est tentant de s’intéresser à chaque cas de féminisme, comme cela semble être la chose à faire si vous passez beaucoup de temps en ligne, c’est au fond odieux, ennuyeux et trop souvent source de division. Imaginez tout le travail de construction du mouvement qui pourrait être fait, au lieu de gaspiller notre temps à attaquer d’autres femmes du mouvement ? Imaginez si nous nous organisions et agissions, au lieu de tagger des femmes que nous voulons entraîner dans des duels sur Facebook ?

Peut-être que ce que je fais en ce moment est tout aussi inutile : écrire en termes vagues sur ce qui est peut-être un phénomène limité à quelques initié-e-s. Ceux qui sont au courant savent cela. Et ceux qui ne le savent pas pensent probablement le savoir et me comprennent peut-être mal. Mais ce n’est pas comme si cette dérive n’existait que dans le féminisme. La gauche est sans cesse en proie à des luttes intestines, à des assertions de vertu en ligne et à des concours sans fin pour déterminer qui est le Top Radical. Il est étonnant de constater à quel point il est facile de critiquer d’autres mouvements et comportements, sans se rendre compte que nous faisons exactement la même chose nous-mêmes.

Le signalement de sa prétendue vertu, le fait d’être le premier à afficher un commentaire, pour lancer l’argument le plus puissant, celui qui gagne le plus de retweets, et qui rappelle au groupe que vous avez choisi que vous faites toujours partie de la clique, est un problème très répandu à ce stade. C’est en partie la raison pour laquelle les échanges aux États-Unis en particulier sont devenus si polarisés (bien que le Canada et le Royaume-Uni semblent désireux de les rejoindre). C’est pourquoi les militants de gauche semblent engagés dans une campagne active pour s’aliéner tout le monde, à l’exception d’un petit groupe d’étudiants de classe moyenne qui s’imaginent qu’« ACAB » est un type de personnalité.

J’ai déjà pensé que le féminisme était au-dessus de tout ça. Que nous pouvions considérer la politique identitaire, l’élitisme et les exigences de pureté politique comme problématiques pour notre mouvement – qu’il existait réellement un sentiment de solidarité et un accord mutuel pour éviter de laver notre linge sale en public. Je pensais que nous voulions plus de femmes dans ce mouvement, pas moins, et que nous comprenions que les femmes différaient les unes des autres. Que nous n’étions pas toutes arrivées dans le mouvement des femmes avec un diplôme d’études de genre ou une formation en marxisme. Je pensais qu’il y existait un niveau de respect que nous pouvions nous manifester réciproquement qui permettait aux femmes de faire leur travail, même si nous n’aimions pas personnellement la façon exacte dont certaines faisaient ce travail, alors que nous faisions le nôtre. Vous savez, le genre d’attitude selon laquelle de « si vous n’aimez pas ce qu’elle fait, faites autre chose ».

Je pense que certaines femmes et certains groupes de femmes fonctionnent encore de cette manière, ce que je respecte beaucoup. Je suis reconnaissante d’avoir appris de ces femmes et de ces groupes à garder mes opinions personnelles sur diverses femmes hors de l’internet, du mieux que je peux. Je suis reconnaissante d’avoir appris que je dois parfois essayer de mettre mon ego de côté, et prendre une grande respiration, même lorsque je veux me venger des gens qui me dénigrent et me calomnient. J’ai appris que parler en personne est mieux que « parler » en ligne, lorsqu’il s’agit de conflits. J’essaie de ne pas citer de noms, j’essaie de ne pas m’impliquer dans des bagarres en ligne entre femmes, et j’essaie de ne pas interagir avec les gens que je vois se comporter de manière toxique sur les médias sociaux. Mais il semble que des pans entiers de femmes ont renoncé à faire preuve de tact et plutôt choisi de laisser tomber les gants.

Croyez-moi quand je vous dis que ces propos ne visent personne en particulier, mais qu’il s’agit plutôt d’une tentative de contrer une tendance plus large que je vois faire boule de neige et devenir hors de contrôle.

Je ne vous demande pas à toutes de faire semblant, ni de cacher vos critiques ou vos désaccords. Je vous demande d’envisager de vous garder une petite gêne avant de saisir votre téléphone pour exprimer votre colère ou votre aversion en ligne, publiquement. Je vous demande d’accepter le fait que vous ne pouvez pas imposer vos opinions ou vos stratégies aux autres, même si vous pensez avoir raison. Vous ne pouvez pas exiger que d’autres femmes partagent toutes vos opinions politiques, vous ne pouvez pas les expulser du mouvement parce qu’elles votent pour quelqu’un que vous n’aimez pas, vous ne pouvez pas forcer quelqu’un à répéter après vous vos opinions, et vous ne pouvez pas harceler une femme pour qu’elle soit d’accord avec vous alors qu’en fait elle n’est pas d’accord avec vous.

Vous devez accepter le fait que ce n’est pas parce que quelqu’un ne voit pas les choses à votre façon que cela rend nécessairement cette personne toxique ou dangereuse. Considérez cela comme un exercice d’intersectionnalité, mais appliquée à la vie réelle.

La meilleure façon de faire quelque chose, c’est de le faire. Donc, trouvez les personnes avec lesquelles vous voulez travailler et faites-le. Le féminisme ne sera pas détruit parce que quelqu’un dans un autre pays a échoué à votre test de pureté politique ou avait une opinion que vous n’aimiez pas. Mais ce pour quoi nous nous battons, ce sont les droits des femmes, qui pourraient bien être perdus si nous consacrons toute notre énergie à nous asperger de vitriol sur Internet.

Meghan Murphy

Meghan Murphy est éditrice de Feminist Current, conférencière et essayiste. Elle vit à Vancouver et l’on trouve plusieurs de ses textes sur TRADFEM.

Version originale : https://www.feministcurrent.com/2020/10/05/if-we-cant-all-get-along-lets-at-least-cut-the-online-vitriol/ 

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2020/10/07/si-nous-ne-pouvons-pas-toutes-nous-entendre-debarrassons-nous-au-moins-du-vitriol-en-ligne/


De l’autrice :

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