L’extrême gauche doit cesser de dénigrer les femmes qui ont recours au système de justice lors de situations d’agression

Lorsque nous cherchons des solutions de rechange à l’appareil de justice pénale, il nous faut être plus réalistes qu’idéalistes. 

« Fuck the Police » était un slogan que j’ai intégré facilement quand j’étais jeune. Apprentie anarchiste à l’époque (et fan du groupe de rap NWA), cette invective rebelle me semblait justifiée, et mon père, en bon marxiste, m’avait appris que les policiers étaient des brutes qui n’existaient que pour protéger l’argent et la propriété privée. Il avait sans doute partiellement raison, mais bien que ce slogan conserve sa puissance politique, j’ai depuis réalisé que l’aboutissement de cette envie d’une abolition littérale de la police n’était pas une idée aussi radicale que je l’avais cru.

Ce qui m’a amenée à la remise en question de la viabilité de cette solution n’a pas été uniquement mon vécu de femme, mais aussi la compréhension des réalités d’innombrables autres femmes, ainsi que ma prise de conscience que, lorsqu’on traite des agressions masculines, les déséquilibres de pouvoir ne peuvent être résolus par un simple évitement du système de la justice pénale.

Il est beaucoup plus facile d’exiger la mise au rancart d’une institution quand on n’a jamais eu besoin d’y recourir soi-même.

Le fait que les appels à une « justice réparatrice » ou à une abolition de la police viennent habituellement d’une gauche centrée sur les hommes est peut-être un indice significatif. Les féministes, après s’être dissociées de la gauche – où leurs enjeux étaient ignorés et où elles-mêmes étaient sujettes à une misogynie continue des gauchistes – se sont battues pour faire criminaliser des agressions comme la violence conjugale et le viol marital. Certains en ont alors profité pour dénoncer ce qu’ils ont appelé un « féminisme carcéral ». Voilà une injonction contradictoire à laquelle les femmes ne peuvent échapper : soit on nous qualifie de « pro-flics » et de traîtres à la gauche, soit nous devons rester muettes, sans recours face à la violence et aux agressions des hommes.

La critique des alternatives évoquées par la gauche dans le domaine des crimes commis contre les femmes se heurte souvent à une résistance agitée et à ces accusations de « féminisme carcéral », venues d’hommes qui ont investi leur politique dans l’idée qu’ils sont des « types bien ». Mais comme de telles agressions ont lieu dans les communautés soi-disant progressistes aussi souvent que partout ailleurs, et comme les hommes de gauche continuent à s’épargner mutuellement de devoir rendre des comptes, ces critiques me semblent être une forme particulièrement sexiste d’intimidation.

La notion de « féminisme carcéral » est un terme dénué de sens, adopté pour inciter des personnes habituellement radicales à prendre leurs distances par rapport au mouvement de libération des femmes, rarement considéré comme « cool » Si l’on accepte qu’un recours à la loi et à l’État, dans le cadre des efforts déployés par les femmes pour protéger leurs droits et pour tenir les hommes responsables constitue une attitude « carcérale », l’expression peut sans doute être applicable. Bien sûr, selon ce critère, toute personne qui croit que le meurtre doit être criminalisé est également « carcérale », ce qui rend illogique le fait de réserver ce mot au féminisme.

En tout cas, il est parfaitement faux de suggérer que le mouvement féministe a mis l’accent sur l’incarcération comme solution à une oppression systémique. Louisa Russell, membre de la collective Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter, me le confirme, en me disant au téléphone :

« Rape Relief, CASAC [l’Association canadienne des centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle] et de nombreuses autres féministes ne considèrent pas que des peines longues et dures constituent la solution, et nous n’appuyons pas un programme du tout répressif. En fait, nous soutenons la campagne actuelle visant à mettre fin aux peines minimales obligatoires au Canada. »

Ce que l’accusation de « féminisme carcéral » tend à méconnaître (au-delà d’une simple fausse représentation du mouvement des femmes et de ses objectifs), c’est que la défense d’une modification des lois porte moins sur la durée des peines que sur l’importance de refléter des idéaux sociétaux – par exemple le projet de statuer collectivement qu’il n’est pas acceptable de violer sa femme, puisque votre épouse n’est pas votre propriété. Alors que le droit, dans un patriarcat capitaliste et dans un monde raciste, doit être critiqué, l’idée de le rejeter entièrement semble malavisée. Le droit est censé refléter la société ; par conséquent, plaider en faveur d’une législation féministe est étroitement lié à nos efforts pour créer un changement social.

Malheureusement, comme nous n’avons pas encore réussi à démanteler le système appelé patriarcat, les femmes craignent encore la violence des hommes de gauche et des hommes de droite, ainsi que de tous les hommes qui se situent entre les deux. Actuellement, il n’y a aucun groupe d’hommes avec lesquels les femmes peuvent être en confiance pour être protégées.

Lorsque Michael Stewart, un chroniqueur du site rabble.ca, a soutenu en 2016 que l’abolition de la police était un projet que nous devions commencer à prendre au sérieux, j’ai compris son raisonnement. La violence raciste permanente que subissent les personnes de couleur, non seulement aux États-Unis mais aussi au Canada, est proprement odieuse. À Toronto, le « contrôle au faciès » (le fait d’interpeller, d’interroger et de noter arbitrairement l’identité de personnes sans qu’aucune infraction ne le justifie) a été restreint (mais non interdit), après qu’on ait constaté que cette pratique ciblait prioritairement des groupes minoritaires. Au Canada, les hommes autochtones vivent depuis longtemps des actes de violence, de négligence et d’agressionde la part de la police. La GRC et le Service de police de Vancouver (SPV) ont tous deux complètement échoué à protéger les femmes et les filles autochtones contre la violence masculine (en fait, les policiers sont souvent eux-mêmes les auteurs de cette violence). Même parmi les agents de la GRC, les abus sexuels et le harcèlement sont très répandus – nous avons récemment vu des centaines d’agentes déposer des témoignages en ce sens. Une succession de réactions décevantes de l’institution policière a conduit de nombreuses femmes victimes d’agression sexuelle ou de violence conjugale à éviter totalement de recourir aux flics. L’échec de la police face aux besoins des femmes s’est avéré à maintes reprises, et un membre de la GRC, l’agent Matt Logan, a même déclaré : « Si vous êtes un délinquant sexuel en Colombie-Britannique aujourd’hui, vous avez 98,5% de chances de vous en sortir. » En 2016, des féministes et des personnes alliées se sont assemblées devant l’hôtel de ville de Vancouver pour protester contre le refus de son Service de police municipal à appliquer la nouvelle loi canadienne sur la prostitution, qui rend illégal l’achat de sexe. Le maire Gregor Robertson refuse lui-même d’intervenir en appui aux femmes et aux filles marginalisées qui se voient achetées et vendues dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver, malgré ses engagements à cet égard et malgré le fait que c’est maintenant interdit.

Entre leur criminalisation continue de la pauvreté, leur misogynie et leur racisme trop souvent violents, et leur réticence à tenir les autres hommes responsables pour leurs agressions contre les femmes, on peut se demander à quoi sert vraiment le maintien d’une force de police ? Eh bien, une réponse qui pourra peut-être sembler terne est l’absence de solutions de rechange viables.

Louisa Russell me dit qu’en tant qu’anarchiste, il lui semble un peu gênant d’être « en faveur » d’une protection par la police, mais, elle ajoute : « lorsque vous avez vu autant de femmes battues et violées, cela n’a absolument rien de ridicule. »

« Oui, dans mon monde utopique idéal, il n’y a pas de police, mais nous sommes très, très loin de ce monde idéal et, à l’heure actuelle, la réalité est que l’un des principaux motifs d’appel aux services d’urgence est le fait d’être confrontées à des hommes violents. »

Aussi imparfaites et désagréables qu’elles puissent être, les interventions sont essentielles aux femmes, et la police est actuellement la seule à pouvoir intervenir à 3 heures du matin si une femme a besoin de faire expulser un homme violent de chez elle. Les femmes dans ce genre de situations n’ont pas d’autre choix que d’appeler la police, explique Russell.

Ce que nous assure le service de police, c’est aussi l’accès à une reddition de comptes. On ne peut pas en dire autant des hommes de notre communauté. Alice Lee, membre de l’organisation Asian Women Ending Prostitution (Coalition des femmes asiatiques pour mettre fin à la prostitution), souligne que « la société a souvent sa part de responsabilité dans le fait qu’un homme ait pu se permettre de violenter ou de frapper une femme impunément. » Quand la violence est largement tolérée, les femmes ont peu d’autres choix que de faire appel à un service qui est, autant que faire se peut, légalement tenu à rendre des comptes. « C’est dans cette reddition de comptes que nous avons trouvé des recours », me dit Lee Lakeman. « Je n’ai pas entendu parler d’un autre système qui nous reconnaît le droit à ce genre de reddition de comptes ou de recours. »

Comme l’État lui-même, la police est censée travailler pour nous – les citoyennes et citoyens. Le fait que ce ne soit pas toujours le cas est un enjeu auquel nous devons continuer à travailler, mais la réalité demeure que la police, au Canada, fait partie de la fonction publique. Lee ajoute :

« La force policière est à mes yeux un système qui reflète les valeurs et les principes de la société et elle devrait fonctionner sur cette base, en appliquant les valeurs et les principes de la société. Donc quand ça ne fonctionne pas, c’est à nous d’exiger des changements pour que ça fonctionne au bénéfice de toutes et de tous, et pas seulement de certaines personnes. »

Le problème avec l’abolition de la police, c’est que les femmes ont encore besoin d’un système de justice et encore besoin de rendre effectif le respect de la loi. Nous avons besoin de quelqu’un qui se présentera quand on appelle. Et quand il s’agit d’offrir des alternatives, les hommes progressistes qui prônent l’abolition de la police n’ont pas de réponses à apporter.

Fay Blaney, une activiste autochtone et membre fondatrice du Réseau d’action des femmes autochtones (AWAN), pense que les hommes lâchent souvent de telles affirmations sans réfléchir à leurs répercussions sur les femmes. « C’est toujours après coup qu’on pense à nous », me dit-elle.

À la lumière du mouvement #MeToo, bien des gens ont appelé à des méthodes alternatives pour contrer la violence sexuelle. Lors de la cérémonie des Golden Globes 2018, Laura Dern a utilisé son temps de parole pour réclamer une « justice réparatrice » ; en effet, le propos habituel en matière de solutions de rechange au système policier est cette notion de « modèles de justice réparatrice ». Même si les femmes devraient certainement avoir accès à toute forme de justice où elles trouveront un sentiment de sécurité et de confort, la situation n’est pas tranchée au point que la justice pénale est le Mal et la justice réparatrice, le Bien. En effet, les choses se compliquent lorsque nous tenons compte des déséquilibres de pouvoir et des agressions.

Même si plusieurs défenseurs blancs des modèles de justice réparatrice attribuent souvent leurs origines à des cultures autochtones, c’est en fait de communautés chrétiennes comme les quakers et les mennonites que nous viennent ces modèles. Selon un rapport publié en 2001 par AWAN, de telles mesures ont été promues par le gouvernement de la Colombie-Britannique comme un modèle de justice plus « culturellement sensible » à l’intention des communautés autochtones, et aussi comme un moyen de répondre aux « préoccupations concernant le nombre croissant de personnes autochtones incarcérées ». Le document cite Emma Larocque, professeure au Département des études autochtones de l’Université du Manitoba, qui conclut, dans son article intitulé « Réétudier les modèles culturellement appropriés dans les applications de la justice pénale », que « le concept collectif de ces réformes relève plus d’un a priori socialiste erroné découlant d’idées occidentales, libérales et coloniales, que d’une quelconque tradition autochtone ».

Fay Blaney, une femme Xwemalhkwu de la nation salish de la Côte, lui fait écho en me disant : « Ce modèle de justice réparatrice ne vient pas de nous. Nous aimons le croire, mais ce n’est pas le cas. »

Teressa Nahanee écrit – dans un rapport publié en 1992 où elle analyse la justice autochtone d’un point de vue de femmes : « Les traditions autochtones sont devenues perverties par le christianisme et l’imposition de la culture occidentale. » Le système des pensionnats autochtones en est bien sûr un exemple, avec le déclenchement d’un cycle de violence auquel nous tardons à mettre fin.

En conséquence, écrit-elle : « Ce sont principalement des hommes qui ont un pouvoir et un contrôle presque total dans les communautés autochtones, par ex. dans les Conseils de tribus, chez les chefs de bande, les policiers masculins, etc. » Elle explique que les chefs masculins autochtones se protègent les uns les autres et qu’ils « ont collectivement, ou par collusion, contribué à la violence contre les femmes et les enfants autochtones par leur inaction, leur incompétence, leur inefficacité ou leur négligence. »

En d’autres termes, les femmes et les filles autochtones sont victimes d’agressions et d’exclusion tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs communautés.

En réponse aux nombreuses préoccupations soulevées par les conséquences de cette justice réparatrice dans les cas de crimes violents contre des femmes et enfants autochtones, AWAN a mené de vastes sondages et enquêtes dans les communautés. L’organisation en est ainsi venue à être « fortement opposée » à l’application de la justice réparatrice dans de tels cas, en donnant de nombreuses raisons dont « le déséquilibre de pouvoir structurel entre les agresseurs et leurs victimes », « le manque de consultation des femmes et des groupes de femmes autochtones », « le défaut des leaders autochtones à traiter adéquatement les crimes de violence contre les femmes et les enfants » et « la représentation mensongère de la « culture autochtone » ».

Devoir s’asseoir dans une pièce avec son agresseur est peu susceptible de convenir à de nombreuses victimes… Toute femme qui a été agressée par son compagnon ou un membre de sa famille saura probablement que cette dynamique s’étend bien au-delà de la violence physique et que le fait de chercher à résoudre un problème en discutant avec son agresseur risque plus d’aggraver la victimisation que d’être une démarche productive.

Louisa Russell note que la question du pouvoir tend à ne pas être prise en compte par les partisans des modèles de justice réparatrice, comme alternative viable au système de justice actuel. « Dans les cas de violence contre des femmes où existe un déséquilibre de pouvoir aussi important [la justice réparatrice] est totalement inappropriée », dit Russell. « Elle prétend placer [les femmes et les hommes] sur un pied d’égalité, ce qui n’est pas le cas. »

Un exemple intéressant est le cas de Hubert O’Connor, datant de 1996. Cet évêque catholique blanc avait agressé sexuellement plusieurs femmes autochtones au pensionnat St. Joseph de Williams Lake, que dirigeait O’Connor dans les années 1960. Ce dernier a purgé six mois de prison, il a été relâché, puis renvoyé au tribunal pour une autre accusation de viol, qui fut elle-même abandonnée en 1998 après qu’O’Connor ait participé pendant sept heures à un prétendu « cercle de guérison ». Bien que l’une de ses victimes s’est dite soulagée d’avoir pu mettre sur le tapis cette agression à l’extérieur du système judiciaire, des représentantes de centres contre le viol et de groupes de femmes autochtones se sont opposées avec véhémence à ce processus, proposé non pas par ses victimes mais par l’avocat d’O’Connor. Peu de temps après la tenue de ce cercle, 70 femmes, dont bon nombre avaient personnellement subi des agressions liées au système des pensionnats autochtones, se sont rassemblées sur la pelouse de l’Assemblée législative pour une « cérémonie traditionnelle de deuil autochtone », en signe de protestation. « Il n’y avait aucune raison pour qu’O’Connor ait droit au processus de justice réparatrice », a déclaré Fay Blaney.

Elle cite d’ailleurs de nombreux autres exemples où des modèles de justice alternative ont entraîné une revictimisation des femmes, dont le South Island Justice Project.

Ce projet, expérimenté dans quelques communautés de la nation salish de la Côte au cours des années 80 et 90, était présenté comme une « justice de diversion » ; elle promettait une « guérison » par des pratiques culturelles et spirituelles. Pendant cette expérimentation, explique Blaney, le cas d’un jeune homme qui agressait sexuellement des femmes est survenu. Il a été inculpé, mais le conseil tribal, présidé par l’oncle de cet homme, a demandé que l’affaire soit retirée du système de justice officiel et confiée au programme de justice alternative mis en place. Quand cet homme agressa à nouveau, son cas fut une fois de plus détourné du système pénal. « Il est devenu si effronté qu’il a agressé sexuellement une femme en plein jour, sur le capot d’une voiture, en public », a expliqué Blaney.

Dans une étude de cas du projet, consignée dans l’ouvrage The Problem of Justice: Tradition and Law in the Coast Salish World [Le problème de la justice : tradition et droit dans l’univers des Salish de la Côte], l’auteur Bruce Granville Miller note que les évaluateurs du projet ont constaté que les victimes cessaient souvent de signaler des agressions parce qu’elles « présumaient que les délinquants se verraient simplement « conseiller » par les aînés et qu’ils demeureraient dans la collectivité, parfois même en tant que voisin  ». De même, les femmes ont été « réticentes » à s’adresser aux aînés qui étaient eux-mêmes des agresseurs, puisqu’elles tenaient pour acquis que « leurs inquiétudes ne seraient pas prises en compte ». Les victimes ont été culpabilisées pour s’être adressées à la police, elles ont subi des pressions les incitant à simplement tourner la page. Elles ont même parfois été intimidées par l’agresseur lui-même, pour les dissuader de recourir au système de justice pénale.

Le projet a pris fin en 1993 en raison de nombreuses protestations des femmes autochtones, principalement celles de Sharon McIvor, avocate et porte-parole (à l’époque) de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC).

Selon Blaney, une des principales raisons expliquant l’échec des modèles de justice réparatrice dans les communautés autochtones tient à ce que le colonialisme a détruit le système de parenté matrilinéaire qui existait jadis dans les communautés salish de la Côte. Comme le patriarcat a été imposé, il en a été de même pour une culture de violence et d’agressions masculines. À son avis, le rétablissement de ces traditions matriarcales contribuerait grandement à lutter contre la violence et les agressions constantes dans les communautés comme la sienne.

Pour l’instant, Blaney dit que « même si le modèle impliquant la police n’est pas aussi efficace que nous le voulons, c’est une institution sûre où nous avons la possibilité de remettre en question ce qu’ils font et de tenter de l’améliorer. Je pense que nous avons besoin de cela – nous avons besoin de la police » ajoute-t-elle. « Ils ont juste à mieux faire leur travail. »

Dans un texte publié dans l’hebdomadaire The Nation, Mychal Denzel Smith écrit :

« Nous ne considérons pas l’abolition de la police comme une position viable à adopter parce que nous croyons qu’ils sont la seule chose qui se dresse entre des citoyens honnêtes et la violence de personnes dérangées. Nous avons peur d’être attaqués dans la rue, de nous faire tirer dessus et d’être laissés sans accès à une réponse à hauteur de la violence. »

Mais les femmes n’ont pas peur de quelque chose d’aussi vague que des « personnes dérangées ». Elles ont peur de quelque chose de bien précis : les hommes. Ces hommes peuvent être les flics eux-mêmes, ou quelque autre figure d’autorité. Ils peuvent être des chauffeurs de taxi, des voisins, ou des étrangers sans visage dont nous craignons qu’ils nous suivent jusque chez nous ou pénètrent dans nos maisons la nuit. Mais ce qui est le plus probable, c’est que les hommes qui nous causent du mal sont déjà dans nos maisons : ce sont nos maris, nos pères et nos compagnons.

Si nous nous débarrassons de la police, la question de savoir qui protégera alors les femmes des hommes a une réponse assez évidente, mais troublante et insuffisante : d’autres hommes.

« Dans un monde idéal », dit Russell, « des hommes responsables porteraient attention aux autres hommes de la communauté et protégeraient la communauté contre de nouvelles agressions [masculines]. Mais ce n’est pas ce que les hommes font en ce moment. Loin de là. La réalité actuelle est que la plupart des hommes refusent même de tenir les autres hommes pour responsables de leur comportement sexiste – sans même parler de les surveiller ou de les changer. »

Sur la base de la logique qui sous-tend « l’abolition de la police », on pourrait aussi bien parler d’« abolir les hommes », à considérer la source de la plupart des violences dans le monde. Je plaisante, mais vous comprenez certainement mon argument.

Qu’est-ce qui permet à quiconque d’entre nous de penser que le nouveau patron, pour ainsi dire, serait différent de l’ancien ? Le résultat le plus probable du remplacement de la force policière par « autre chose » – que ce soit la justice réparatrice ou une autre forme de médiation, des patrouilles communautaires ou une milice populaire, ou encore l’utopie anarchiste qui imagine que les auteurs de violences seront ostracisés ou vont « guérir » aux côtés de leurs victimes dans la communauté –, c’est que l’on reproduira des structures similaires de pouvoir et que les femmes resteront vulnérables et continueront à se voir refuser la justice.

« La violence contre les femmes et le racisme sont le résultat d’inégalités systémiques, et si nous ne créons pas de véritables changements, je ne me fais aucune illusion sur l’idée qu’un cadre différent aboutisse à un résultat différent ou meilleur que ce que nous avons actuellement », dit Lee Lakeman.

Elle est d’accord avec les critiques de la police venant des groupes marginalisés et racisés. « Je ne suis aucunement en faveur d’un programme du tout répressif : je pense que c’est très dangereux. Je suis totalement contre le trop de pouvoir accordé à la police, qu’elle agisse en toute impunité et qu’elle ait un fort budget de militarisation », dit-elle. « Ce sont des choses contre lesquelles nous devons lutter. »

Elle pense que nous avons réellement besoin d’une révolution, ajoutant que des mouvements comme Black Lives Matter « sont la voie à suivre » et que d’autres mouvements de justice sociale doivent appuyer cette dynamique. « C’est de cette manière que nous allons créer un véritable changement », dit-elle. « Mais en attendant, les femmes doivent avoir accès au droit. »

Russell est d’accord : « Ce n’est pas un idéal politique, c’est juste une réalité. »

Le fait que les gauchistes accusent souvent les femmes d’être des « bourgeoises » ou d’encourager un État policier dans leurs efforts pour se protéger de la violence masculine, démontre seulement leur peu d’analyse de leurs propres prétendus efforts pour construire un monde juste. L’hypocrisie consistant à violenter les femmes, puis à les critiquer parce qu’elles ont recours à la police, devrait servir d’indicateur aux femmes concernant les priorités de ces groupes.

Après qu’un écrivain torontois, Andray Domise, bien connu dans la gauche canadienne, ait été accusé d’avoir agressé une femme, un de ses amis et camarades activistes a écrit pour le défendre :

« … Une part importante de nos philosophies personnelles consiste à contourner la police et les tribunaux, et à embrasser plutôt des solutions de rechange comme la justice transformatrice. Jeter aux loups du système de justice pénale un homme noir est un acte violent et ne fait rien pour guérir quiconque est impliqué, y compris l’accusatrice, l’accusé et la communauté en général. »

Mais accuser les victimes de « violence » lorsqu’elles recourent au système de justice pénale pour se défendre est une manipulation troublante du mot « violence » et de l’objectif de justice sociale. Un homme peut simultanément subir du racisme tout en étant violent ou misogyne – l’un n’annule pas l’autre. Disculper des hommes de leur violence parce qu’ils sont de la classe ouvrière ou racisés ne règlera pas les torts d’un monde injuste. Ces hommes détiennent toujours le pouvoir masculin dans le patriarcat, en dépit de leur oppression de classe ou de race, et ils exercent, en fait, leur part dans le maintien de ce pouvoir.

Se moquer des femmes ou leur faire honte, en raison de leurs efforts pour que leurs oppresseurs aient des comptes à rendre, ressemble beaucoup plus à des injonctions virilistes entre pairs à « agir en homme » qu’à quelque apprentissage d’une solidarité.

J’ai moi-même dû appeler la police, à plusieurs reprises par le passé, à cause d’hommes violents – des hommes qui étaient mes partenaires – parfois avec des résultats positifs, parfois non. Un de mes ex violents a même suggéré un « processus de justice réparatrice » à la communauté dont j’avais été exclue – une proposition risible compte tenu de sa position de pouvoir dans ce groupe (et dans la société en général) et aussi de ses efforts avérés pour manipuler et déformer le récit en sa faveur, comme les hommes violents cherchent si souvent à le faire.

J’ai ainsi appris, par mon expérience personnelle et celle d’autres femmes de notre mouvement, que, si les déclarations rebelles satisfont nos camarades, la réalité est quant à elle parfois un peu moins exaltante.

Meghan Murphy

Version originale : 

https://www.feministcurrent.com/2018/05/26/leftists-need-stop-shaming-women-engaging-criminal-justice-system-situations-abuse/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2018/06/15/lextreme-gauche-doit-cesser-de-denigrer-les-femmes-qui-ont-recours-au-systeme-de-justice-lors-de-situations-dagression/

Meghan Murphy est écrivaine et journaliste indépendante, et fondatrice et directrice du site Feminist Current. Elle a obtenu une maîtrise au département d’Études sur les femmes, le genre et la sexualité de l’Université Simon Fraser en 2012. Elle travaille actuellement à un livre qui invite à un retour vers un féminisme plus radical, rappelant la deuxième vague et ancré dans la sororité.


De l’autrice :

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