Un agenda ultralibéral et autoritaire

« Comment en est-on arrivé là ? Comment et pourquoi, un médiocre parlementaire d’extrême droite, nostalgique de la dictature militaire, ouvertement raciste, misogyne et homophobe a-t-il pu se hisser à la tête du plus grand pays d’Amérique latine ? Qu’exprime ce choix politique ? Et quelles sont les implications pour le Brésil de ce virage à droite ? Ce numéro d’Alternatives Sud ambitionne d’apporter quelques éléments de réponse à ces questions. Il se veut le prolongement d’une réflexion sur le devenir du pays entamée voici une décennie avec l’ouvrage collectif Le Brésil de Lula : un bilan contrasté (2010) »

Dans son éditorial, editorial-de-laurent-delcourt-bolsonaro-president-ressorts-et-consequences-dune-revolte-a-rebours/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Laurent Delcourt analyse les « ressorts et conséquences d’une révolte à rebours ». Jair Messias Bolsonaro est une « figure de proue de l’extrême droite, l’ex-militaire est connu pour ses violentes charges contre les minorités (communauté LGBT, indigènes, afrodescendants, etc.), son mépris pour les droits humains et son dédain pour les questions environnementales ».

L’éditorialiste revient sur cycle ininterrompu de croissance économique et de développement social et l’enlisement socio-économique, le mouvement de protestation du printemps 2013, « le pays est le théâtre d’un mouvement de contestation sans précédent qui fait descendre des centaines de milliers de jeunes Brésiliens dans la rue. Pêle-mêle, les manifestants dénoncent la hausse des tarifs de transport, la flambée du prix du logement, les dépenses excessives consenties par le pays pour organiser la Coupe du monde (2014), réclament de meilleurs services publics et dénoncent la corruption », le ralentissement économique et l’entrée en récession, « Les revenus d’exportation chutent brusquement en raison de la baisse des cours internationaux des matières premières, la dette se creuse, la tendance à la désindustrialisation et à la « reprimarisation » de l’économie, observée depuis longtemps déjà, se précise et la croissance plonge », le virage assumée par la « gauche » au gouvernement, « Mais ce virage libéral et vers plus d’austérité ne fait qu’aggraver les effets de la crise qui efface les gains économiques engrangés durant la décennie précédente », les pots-de-vin et le financement illégal des partis, l’explosion de la criminalité, la « montée en puissance et l’articulation de nouvelle droites militantes »…

Laurent Delcourt insiste sur le nouveau cycle de mobilisations entre 2014 et 2016, la coloration proprement conservatrice, la « droitisation » de la rue, la place des « mots d’ordre contre la corruption, la gestion pétiste et pour l’impeachment de Dilma Rousseff côtoient les banderoles et les calicots qui fustigent les politiques sociales et le poids de l’impôt, blâment les populations pauvres du Nordeste, accusées de former un électorat captif au service du PT, dénoncent les théories du genre et l’influence culturelle du marxisme sur les institutions, voire réclament une intervention militaire pour contrer une supposée menace communiste », le vieux « fond anticommuniste » paré désormais « des oripeaux de l’antipétisme ». Il me semble important de comprendre l’enjeu et les significations de l’utilisation de la rue et d’un répertoire d’actions – anciennement ancré dans la gauche, par la droite et l’extrême-droite.

L’éditorialiste revient sur certains éléments de la politique inclusive et égalitariste du PT, les interventions de la justice et la destitution de Dilma Rousseff, ce qu’il nomme « la rupture du pacte démocratique », les contreréformes de Michel Temer, « plafonnement des dépenses publiques pour une durée de vingt ans, révision du code du travail et des retraites, privatisations, coupes budgétaires dans les secteurs de la santé, de l’enseignement et les programmes sociaux, etc. », l’effondrement des « droites traditionnelles », l’ascension de Jair Bolsonaro, « Bolsonaro se présente alors comme le candidat de la « rupture », le sauveur d’une « nation » en danger. Ses violentes charges contre le PT, qu’il accuse d’avoir « brisé le pays », ses promesses d’en finir avec la corruption et la criminalité, de débarrasser les institutions, le secteur culturel, les organismes publics ou les universités de l’influence de la gauche, et ses appels à préserver la famille contre les « ravages » de la théorie du genre et du marxisme culturel lui valent bientôt le soutien de très larges secteurs.

Évangéliques, catholiques conservateurs, militaires, ruralistes (propriétaires terriens et acteurs de l’agrobusiness), personnel des secteurs de la sécurité appuient sa candidature. Et, une bonne partie des classes moyennes blanches du Sud – et même des couches populaires – finissent par s’identifier à l’ex-capitaine dont elles partagent en grande partie les frustrations », les campagnes de désinformation (il me semble plus utile de comprendre pourquoi ces campagnes portent effets que de discuter des mensonges des populistes ou autres bonimenteurs professionnels).

L’éditorialiste poursuit avec le « néolibéralisme autoritaire », la place de l’extrême-droite et celle des militaires, celle de l’« Église universelle du royaume de Dieu », les réductions budgétaires à l’exception du domaine des « politiques de sécurité », la soumission des « politiques environnementales aux intérêts économiques de l’agro-industrie et géostratégiques des forces armées », le détricotage des « mécanismes légaux de protection de l’environnement et des peuples indigènes », le maillage du territoire par la mobilisation de « milices virtuelles », les sombres perspectives, l’explosion des inégalités et de la pauvreté, la suspension de fait de la campagne contre la corruption, les annonces sinistres et les effets mortifères dans le contexte de la pandémie de coronavirus, l’impuissance de la « gauche » et la responsabilité du PT, « Déjà, gronde la rumeur d’une possible destitution. Si tel est le cas, il convient toutefois de ne pas crier trop vite victoire. C’est que les conditions qui ont favorisé son ascension sont toujours réunies. Et que les forces conservatrices qui l’ont propulsé au pouvoir – les militaires en particulier – se tiennent déjà prêtes à prendre leur tour. Qu’on se le dise, Bolsonaro est plus la créature d’un mouvement que son créateur. Sa possible destitution ne lèvera pas l’impérieuse nécessité pour la gauche brésilienne de se reconstruire, de renouer avec ses bases historiques et de proposer un nouveau projet commun, populaire, mobilisateur et porteur d’un horizon progressiste de changement »…

Sommaire

Crise de la démocratie et réveil de l’extrême droite

Esther Solano Gallego : La politique, le marché et la morale selon l’extrême droite brésilienne

Luís Felipe Miguel : La nouvelle droite et la crise de la démocratie brésilienne

Armelle Enders : Illusions du « jamais plus », divisions du camp démocratique et victoire de Bolsonaro

Le bolsonarisme en actes

Fabrício H. Chagas-Bastos : Ferments et fourvoiements du « bolsonarisme »

Rosa Maria Marques : Le projet économique de Bolsonaro : durcissement ultralibéral

Edson Teles : Bolsonaro ou le gouvernement de la peur et de la violence

Bernardo Mançano Fernandes : Le gouvernement Bolsonaro et la question agraire

Alejandro Frankel : Le Brésil contre tous : la politique extérieure de Bolsonaro

L’avenir incertain de la gauche

Marcelo Kunrath Silva : Mouvements sociaux et restructuration du camp progressiste au Brésil

Boaventura de Sousa Santos : Que faire maintenant, Brésil ?

Quelques éléments choisis subjectivement.

Il me semble que les « sorties » soi-disant pacifiées de dictature, sans procès et sans jugement sur les responsabilités, ne permettent pas d’envisager les futurs sans résurgences des courants anti-démocratiques. Les amnisties éventuelles n’ont aucun sens en absence de procédures judiciaires.

Esther Solomo Gallego souligne la résurgence d’un courant conservateur « enraciné dans la société brésilienne, qui interprète la crise actuelle non pas comme une crise du néolibéralisme renforcée par l’héritage raciste et colonial, mais comme une crise de valeurs, provoquée par l’influence grandissante de la gauche, des féministes et des gays ». Elle discute, entre autres, de la crise du néo-libéralisme, des sentiments d’échec et de culpabilité liés à une perception individualisante des réalités, de la justice spectacle, de la mythification du passé, de la corruption et du rejet de la « figure du politicien traditionnel », de l’anti-égalitarisme profond et de la méritocratie, de convergence entre « néolibéralisme et néoconservatisme », du monde évangélique, de la valorisation du religieux et du militaire (une actualisation du sabre et du goupillon !)…

Luis Felipe Miguel aborde plus particulièrement la stratégie du PT et son évitement des confrontations, les courants de l’extrême-droite brésilienne « « le libertarianisme », le fondamentalisme religieux et le recyclage de l’ancien anticommunisme », l’opposition entre la soi-disant liberté individuelle et l’égalité, la réification de la séparation entre la politique et l’économie, les « vérités » qui annulent « toute possibilité de débat », la sélectivité de la révolte contre la corruption (ici comme ailleurs, il est des corruptions – déguisées sous d’autres noms – valorisées par les néolibéraux), la volonté d’éradiquer les outils de « solidarité sociale », les visions conspiratrices (qu’une partie de la gauche et de la gauche radicale partagent malheureusement)…

Diffusion de « fausses infirmations », stratégie de l’alt-right, sentiments de peur et acceptation des sentiments autoritaires, « méthode du chaos », rhétorique apocalyptique…

Rosa Maria Marques analyse le durcissement néolibéral, les projets économiques de Jair Bolsonaro. Elle aborde, entre autres, la défense du marché la place de l’Etat, la comparaison entre comptes publics et comptes d’une famille, les présentations inventives des réalités du budget et de la dette, la contre-réforme du droit du travail, l’économie informelle, les secteurs du pétrole et de la construction, les mouvements de capitaux, la contre-réforme de l’enseignement supérieur, la militarisation de l’école primaire, la contre-réforme des retraites, le programme de privatisation « jusqu’aux prisons et aux parcs »…

Edson Teles discute des violences policières, de la « logique du combat contre l’ennemi intérieur », des violences physiques et des homicides et féminicides, de violation des droits des populations, « Les policiers brésiliens sont ceux qui tuent le plus au monde sans le moindre souci de la légalité de leurs actes », du racisme et du sexisme, de la discrimination comme norme des pratiques sociales, de la production de la peur, de la militarisation de la vie et des stratégies de guerre, de la construction symbolique de l’ennemi et « la célébration de la puissance purificatrice et pacificatrice de l’Etat »… et des résistances, « l’émergence d’une infinité de collectifs antiracistes, féministes (féminisme noir)… »

La question agraire. Les politiques favorables à la grande propriété capitaliste, le démantèlement des programmes de soutien à la petite agriculture, l’exploitation des ressources naturelles, l’expansion de l’agrobusiness…

« La stupéfaction face à la régression en cours doit céder la place à l’organisation d’une réponse cohérente. Les différentes forces de gauche doivent mettre de côté tout sectarisme et s’unir pour défendre la démocratie, en prenant appui sur les mouvements sociaux et les éléments progressistes du système judiciaire ».

Dans un dernier texte, Que faire maintenant, Brésil ?, que-faire-maintenant-bresil/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Boaventura de Sousa Santos propose des pistes pour s’extraire de la « pourriture rance, dégageant la puanteur la plus pestilentielle et se présentant aujourd’hui comme le parfum même de la nouveauté et de la candeur », en finir avec « la normalisation de l’absurde », transformer « notre perplexité en une indignation active et une réponse organisée et cohérente, au nom d’une autre vision de la société, réaliste et réalisable »…

L’auteur revient sur les causes de la dictature de 1964-1985, la constitution de 1988 « imprégnée d’un profond esprit de démocratisation qui n’a jamais été pris au sérieux par les élites brésiliennes », la continuité en matière d’alignement géostratégique, l’absence de réforme radicale de la possession/utilisation de la terre, les interventions papales de Jean-Paul II pour se débarrasser « du potentiel émancipateur de la théologie de la libération » et qui ont permis « au vide qui s’est formé dans les périphéries pauvres d’être comblé par la théologie dominante de la prospérité », les recommandations néolibérales et leurs applications dans le sous-continent, la dépolitisation du FSM avec la place grandissante des ONG…

Il souligne que « Jair Bolsonaro n’est pas un créateur, mais plutôt une créature. La paralysie frappant la société politique progressiste et organisée remonte à très loin, et elle est restée dissimulée jusqu’à maintenant, seulement parce que ses pires effets ne s’étaient pas encore fait ressentir ».

Boaventura de Sousa Santos parle, entre autres, de réponse démocratique, « Les problèmes structurels ne peuvent pas être résolus en improvisant des solutions temporaires », de lutte sociale acharnée en matière d’inclusion, de futur, « Avoir le sentiment de devoir tout reprendre à zéro est frustrant, mais cela ne doit pas mener à la paralysie », de révolutionner la démocratie et de démocratiser la révolution, d’actions réalistes qui permettent de construire des ponts vers un futur émancipateur…

Alternatives Sud : Le Brésil de Bolsonaro :

le grand bond en arrière

CentreTricontinental, Editions Syllepse

Bruxelles, Paris 2020, 180 pages, 13 euros

https://www.syllepse.net/le-bresil-de-bolsonaro-_r_22_i_820.html

Didier Epsztajn

Sur les précédents n° : revue/alternative-sud-revue/


En complément :

Fabio Luis Barbosa Dos Santos : L’espoir vaincu par la peur. De Lula à Bolsonaro : ouvrir-les-yeux-constitue-le-premier-pas-pour-sortir-du-cauchemar/

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