La machine de mort néo-libérale

La vie semble reprendre depuis quelques jours, après la longue période de confinement, nous pouvons tenter de reprendre le cours de nos vies bouleversées par l’épidémie, mais qui pourra oublier les trop nombreux morts parmi les plus vulnérables ? Nous déplorons en tout 26 991 décès dus au COVID-19, dont 13 230 personnes âgées résidant en EHPA ainsi que 13 soignants officiant dans des établissements de santé (1). La mort a frappé les plus fragiles, les plus démunis, mais aussi ceux qui ont risqué leurs vies pour sauver celle des autres. Après les mesures d’urgence, l’heure est aux bilans, alors à qui la faute ? Le gouvernement actuel répond par le silence aux nombreuses voix qui s’élèvent pour dénoncer la mauvaise gestion de la crise, la détresse de la population ne semble avoir d’égale que l’indifférence de ceux qui sont au pouvoir, l’hôpital et plus généralement le système de santé français sont au cœur de toutes les controverses. Ces derniers avaient-ils les moyens matériels de faire face à cette crise ?

Depuis un quart de siècle, l’hôpital n’a pas été épargné, il a subi de plein fouet les mesures d’austérité édictées par les gouvernements successifs. En 2009 déjà, la loi dite « Hôpital, patients, santé, territoires » (HPST) avait été adoptée, cette loi d’inspiration très néo-libérale était faite d’un mélange d’étatisme bureaucratique et d’ouverture sur le marché, elle envisageait de déléguer au privé la réalisation de certaines tâches (comme l’entretien des locaux, la blanchisserie), de privilégier les activités les plus rentables au détriment des autres, de banaliser le recours au contrat à durée déterminée. La convergence tarifaire, qui fixe des tarifs identiques pour tous les établissements quel qu’en soit le type a alors été mise en place, ainsi que les « partenariats public-privé », lesdits partenariats étant l’introduction au sein même de l’hôpital de cliniques commerciales. (2)

L’inflexion néo-libérale dans la politique de gestion de l’hôpital est apparue dès les années 2000, c’est là qu’ont été mises en place le resserrement de la contrainte budgétaire et la tarification à l’activité dite « T2A », celle-ci a pour principe de rémunérer le volume et la nature des actes pratiqués à l’hôpital.

Au niveau budgétaire, la direction de la sécurité sociale est sous la tutelle de la direction du budget, c’est la première des deux instances qui élabore le projet de loi de financement de la sécurité sociale voté au parlement, c’est cette loi qui détermine le niveau annuel des dépenses de santé (L’objectif national des dépenses d’assurance maladie), c’est donc Bercy qui a réellement autorité sur les politiques de santé. La récente réforme Buzyn ne semble pas devoir améliorer la situation de l’hôpital, ses objectifs sont mal définis, mal hiérarchisés, son mode d’opération vague. Dans un contexte où le gouvernement veut être dans le canon de l’ordolibéralisme prôné par la Commission Européenne, la ministre Buzyn a envoyé des leurres aux soignants, tout en comprimant en réalité l’offre publique de soins au profit du secteur privé. (3) Depuis 2008 l’hôpital s’est vu infliger 8 milliards d’euros d’économies en 10 ans, 600 autres millions d’économie sont encore prévus pour 2020 et aucune augmentation de salaire pour les personnels non-médecins n’est prévue. (4)

Ces réformes successives ont eu un coût humain terrible : le manque de personnel est devenu chronique dans de nombreux services, les congés maternité et de longue maladie n’étant plus remplacés. Les hôpitaux étant perpétuellement mis en déficit par les politiques gouvernementales, ils se voient obligés de supprimer des emplois, ce qui en conséquence réduit leur activité au profit des cliniques privées, ces dernières, bien que moins coûteuses pour la sécurité sociale reviennent plus cher aux patients.

La convergence tarifaire, en mettant les hôpitaux face à une concurrence déloyale les a obligés à adopter le style de management des cliniques privées. Enfin les « partenariats public-privé » tendent à installer une division des tâches : au secteur privé reviennent les activités les plus rentables, l’hôpital doit se charger du reste. (2) Les cliniques privées ayant accès aux activités les plus lucratives, on assiste à une socialisation des pertes doublée d’une privatisation des bénéfices, il y a aussi un risque réel d’ouverture du « marché du soin » aux start-up et autres entreprises de santé, il est également possible que le système de soins public devienne tributaire du capitalisme sanitaire. (3)

Les salariés se trouvent aux prises avec les injonctions paradoxales générées par les contraintes budgétaires, sommés qu’ils sont de faire toujours plus avec moins de moyens matériels, le travail s’intensifie alors sans pouvoir remédier à une dégradation de la qualité des soins.

La T2A a fait de l’hôpital une sorte d’entreprise vouée à augmenter ses parts dans le marché local du soin, ce qui oblige chaque établissement à maximiser son activité. (2)

De nombreux bâtiments hospitaliers sont vétustes, obsolètes, mais l’hôpital est dans l’incapacité d’investir pour les maintenir en état, sauf à recourir à des financements porteurs de risques (comme par exemple les emprunts dits toxiques dont les taux variables peuvent augmenter au fil du temps). (3)

Les politiques néolibérales ont transformé les usagers du services public en clients, et les salariés en auto-entrepreneurs, la mise en concurrence des hôpitaux avec les cliniques pousse les établissements à gagner des parts de marché en augmentant la part de ses activités les plus rentables tout en minimisant ses coûts de production, ces 25 années de réformes ont réduit l’hôpital à une chaîne de production de soins. (4)

Les politiques publiques n’ont eu de cesse de fragiliser l’hôpital depuis ces 25 dernières années, il est raisonnable de penser qu’un système de santé doté de personnel en nombre et de moyens suffisants aurait été plus à même de prendre soin de la population. Le terrible constat est là, sous nos yeux : l’austérité tue aussi sûrement que les maladies et elle frappe ceux qui sont le moins à même de se défendre. Trop de nos aînés ont péri au cours de cette crise, et cela est d’autant plus rageant que ces morts auraient pu être évitées si le service public n’avait pas fait l’objet de coupes budgétaires aussi féroces depuis plus de 20 ans. Combien de morts faudra-t-il encore pour faire sortir de leur superbe indifférence ceux qui nous gouvernent ?

Christine


Bibliographie

Covid-19, point épidémiologique hebdomadaire du 14 mai 2020, santé publique France.https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-14-mai-2020

« Hôpital public à vendre » Anne Gervais, André Grimaldi, Le monde diplomatique, novembre 2010, p 1, 20-21.

« Le cauchemar de l’hôpital du futur », Frédéric Pierru, Le monde diplomatique, octobre 2019, p 1, 20-21.

« L’hôpital, le jour d’après », André Grimaldi et Frédéric Pierru, Le monde diplomatique, avril 2020, p 17.


De l’autrice :

Le « modèle suédois » ou le miroir aux alouettes, le-modele-suedois-ou-le-miroir-aux-alouettes/

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