Le « modèle suédois » ou le miroir aux alouettes

A l’heure où la lutte sociale fait rage, le gouvernement n’a de cesse de nous vanter les mérites du système de retraite dit « à points » qu’il souhaite mettre en place. Celui-ci, fortement inspiré du système de retraite suédois, serait une sorte de remède miracle, un système « universaliste » qui mettrait tous à égalité, mais qu’en est-il du système de retraite en vigueur en Suède ? Que savons-nous de son fonctionnement ? Et surtout, quel est son impact sur la pauvreté des personnes âgées ?

La Suède avait jusqu’en 1994 un système de retraite « traditionnel » basé sur le revenu d’activité, à prestations définies puis elle a radicalement réformé son système de retraite entre 1992 et 1994. Cette réforme a été bien au-delà d’une modification des paramètres de l’ancien système, on a assisté à une réforme systématique, à la naissance d’un nouveau système n’ayant que peu de rapports avec l’ancien.

Le système de retraite suédois est basé sur quelques principes affichés : les cotisations versées doivent correspondre au crédit retraite pour et par chacun, un taux fixe de cotisation garantit le financement des pensions. De plus, dans le nouveau système, la pension moyenne peut être égale à ce qu’elle était avant la réforme à condition d’avoir eu une vie professionnelle d’au moins 40 ans, d’après une espérance de vie mesurée en 1994, et sous condition d’une croissance annuelle du revenu de 2%, enfin une pension minimum devrait être garantie.

Cette réforme s’est faite avant tout dans un souci de stabilité financière, mais il faut préciser que la composante en capitalisation de ce système n’est pas soumise à cet impératif. La réforme s’était fixée pour objectif de faire appel à la fois aux systèmes privés et publics, de les combiner en quelques sortes, elle a accouché d’un ensemble qui comprend 2 systèmes de retraites à cotisations définies que vient compléter un système de pension garantie. Autre fait important : depuis la réforme, 14% des cotisations sont versées sur des comptes individuels qui fonctionnent par capitalisation, et le reste est absorbé par le système par répartition. La retraite garantie, elle, est financée par l’impôt sur le revenu. Il faut également noter que l’indexation des pensions sur les prix en vigueur avant la réforme a été remplacée par une indexation sur les revenus. En ce qui concerne l’âge légal de départ à la retraite, il est inexistant dans le nouveau système, il n’y a pas d’âge formel de départ en retraite.

Le plus inquiétant dans ce nouveau fonctionnement, est que le niveau des pensions dépend du taux de retour réel du système, il est donc impossible à prévoir, il sera forcément fluctuant, tributaire des changements économiques et géographiques.

Le nouveau système de retraite suédois est doté d’un fonds de réserve, qui englobe 4 fonds de pensions nationaux, chacun est géré par un conseil d’administration désigné par le gouvernement, et depuis la réforme, une forte libéralisation dans la politique d’investissement de ces fonds a eu lieu. Jusqu’à 70% des actifs peuvent être investis dans des actions, et les actifs peuvent être exposés au risque de change à hauteur de 40%. Chaque assuré a la possibilité de choisir jusqu’à 5 fonds d’investissement différents, il peut en changer, tant que les fonds en question sont en conformité avec les exigences du Premium Pension Authority (l’agence chargée d’administrer le système par capitalisation). Chacun voit son capital augmenter ou chuter en fonction des cotisations et du rendement des investissements. Cela peut paraître intéressant au premier abord, sauf quand les actions perdent de la valeur : les fonds choisis ont investi 90% des actifs en actions, le prix des actions a baissé depuis 2001 causant une perte d’à peu près 40% du capital investi dans le régime par capitalisation. Il a fallu faire appel au fonds de réserve du système par répartition pour compenser la perte ! Le rapport annuel du système de retraite suédois pour 2001 ressemble à s’y méprendre aux résultats d’une société d’assurance privée. (1)

Le « miracle suédois » a-t-il eu lieu ? La réforme tant attendue tient-elle ses promesses ? A-t-elle éradiqué la pauvreté ? Il semblerait que non, d’après Eurostat, déjà, en 2010, si on considère la tranche d’âge des plus de 65 ans, la Suède comptait 15,5% de pauvres contre 9,7% pour la France (2). En 2017, 245 000 retraités vivent sous le seuil de pauvreté avec un revenu disponible inférieur à 1200 euros par mois, et quand on compare la situation suédoise avec celle d’autres pays nordiques, la proportion de retraités défavorisés est plus importante. Les prévisions de l’Agence de Retraite Suédoise prévoient que cette proportion de personnes âgées défavorisées augmentera dans les années à venir, cette précarité touchant une majorité de femmes (3). D’après les dernières statistiques de l’OCDE pour 2018, le taux de pauvreté des plus de 66 ans est de 0,113 pour la Suède, contre 0,034 en France (4).

Si la France doit prendre le même chemin que la Suède, nous allons nous trouver confronté à un système fonctionnant partiellement par capitalisation, dans lequel la partie privée mutualise les pertes et absorbe les bénéfices. La réforme actuelle, si elle se fait selon le « modèle suédois » sera une atteinte au système par répartition, les fonds censés financer les retraites pourront être utilisés, investis placés pour acheter des actions dont la valeur n’est nullement garantie. La mise en place de ce système n’a pour le moins pas résolu le problème de la pauvreté chez les séniors, bien au contraire, les chiffres de la pauvreté sont alarmants, et ce depuis 2010. Nous n’avons rien à gagner à cette réforme et tout à y perdre, la lutte doit continuer.

Christine


Bibliographie

La réforme du système de retraite suédois. Premiers résultats, Ole Settergren, La Documentation française | «Revue française des affaires sociales », 2003/4 | pages 337 à 368

https://www.inegalites.fr/La-pauvrete-par-age-en-Europe

https://www.eapn.eu/wp-content/uploads/2019/01/EAPN-EAPN-SE-Poverty-Watch-2018-En-Final.pdf

https://data.oecd.org/fr/inequality/taux-de-pauvrete.htm


La réalité du « modèle » suédois

A l’heure où le gouvernement nous vante les mérites de la retraite à points, largement inspirée du « modèle » suédois, Jan Andersson, Vice-président de l’Organisation Nationale des Retraités Suédoi  (Pensionärernas riksorganisation ou PRO), président de la région sud et ancien député a accepté de répondre à nos questions sur la situation des retraités dans son pays.

Christine : A votre avis, quel a été l’impact de l’introduction de la capitalisation dans votre système de retraite sur le montant des pensions ? Ont-elles diminué ?

JA : Ça dépend, car la réforme a eu lieu il y a 20 ans, les salaires et les retraites étaient bas à l’époque, ce qui s’est passé, c’est que les salaires ont augmenté en Suède depuis la crise du début des années 90, chaque année pendant la crise de 2008-2009, et les retraites n’ont pas suivi les salaires, il y a un important décalage entre les retraites et les salaires.

Christine : Combien de retraités vivent sous le seuil de pauvreté en Suède ?

J.A : Il y a deux sortes de pauvreté : la pauvreté absolue, quand vous êtes si pauvre que vous n’avez pas les moyens de vous nourrir ou de vous loger, très peu de gens en Suède sont dans ce cas. Mais il y a des retraités qui sont dans une situation où ils risquent de tomber dans la pauvreté, et ce groupe n’a fait que croître : aujourd’hui, il y a entre 250 000 et 300 000 personnes dans ce cas, la plupart sont des femmes. Selon l’Union Européenne, quelqu’un qui gagne moins de 60% du revenu moyen risque de tomber dans la pauvreté. La plupart des retraités ont un logement, peuvent se nourrir, mais ne peuvent rien acheter de plus, par exemple ils n’ont pas les moyens d’acheter des cadeaux à leurs petits-enfants ou de les emmener au cinéma, mais ils ne meurent pas de faim.

Christine : Comment voyez-vous les conséquences de cette réforme sur la pauvreté des femmes à la retraite ? A-t-elle été dommageable pour elles ?

JA : Oui, les femmes ont toujours eu des retraites plus faibles que celles des hommes, pourquoi ? Car le système de pension suédois que nous avions auparavant était lié au niveau de revenu et sur le marché du travail, les femmes sont moins payées que les hommes, c’était vrai avant, ça l’est toujours. Les femmes à la retraites ont les pensions les plus basses, ce qui était déjà le cas avant la réforme.

Christine : Le nouveau système de retraite est-il populaire parmi les suédois, ou souhaitent-ils revenir en arrière ?

JA : Je ne sais pas s’ils se rappellent de l’ancien système, je m’en souviens car j’étais député au parlement suédois à l’époque de la réforme. Je dirais qu’ils sont déçus par ce système de retraite. Beaucoup de gens, surtout ceux ayant des retraites faibles sont déçus, car ils pensaient quand ils travaillaient que leurs retraites seraient plus élevées.

Christine : Comment la réforme des retraites a-t-elle modifié les inégalités entre les retraités ?

JA : Si vous considérez la Suède dans le passé, des années 70 aux années 90, je pense que le fossé entre les riches et les pauvres n’était pas aussi grand que maintenant, il y avait une certaine équité. Maintenant la Suède est devenue un pays plus « normal », l’écart entre les riches et les pauvres est plus important maintenant, c’est aussi vrai pour les retraités. Si on s’intéresse aux gens qui travaillent, l’écart s’est creusé, il en est de même pour les retraités, les riches sont devenus plus riches, et ceux qui ont de faibles revenus, de faibles retraites n’ont pas vu leurs revenus augmenter.

Notre système de retraites est doté d’un minimum garanti, il est lié aux revenus du travail mais une partie, à hauteur de 2,5% est reliée à des fonds sur les marchés financiers, c’est une petite partie. J’étais contre cela, mais pour être honnête, la plupart des gens n’ont pas perdu d’argent. Certains ont perdu de l’argent, c’est vrai car ils avaient placé leur argent dans des fonds peu sûrs, il n’y avait pas de contrôle là-dessus. Dernièrement, il y a eu une proposition faite au parlement suédois pour avoir moins de fonds, et que ces fonds soient mieux contrôlés.

Christine : Quel est le montant minimum d’une pension en Suède tel que garanti par l’état ?

JA : Aujourd’hui c’est environ 850 euros, peu de retraités touchent ce montant, c’est pour ceux qui n’ont jamais travaillé, ceux qui ont travaillé pour le salaire minimum n’ont pas beaucoup plus, peut-être 20 euros supplémentaires par mois, ils ne gagnent pas beaucoup plus.

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