Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent (et autres textes)

Les appels à la confection de masques se multiplient : des initiatives citoyennes, mais aussi des demandes gouvernementales. Dans toute la Belgique, des femmes majoritairement, couturières professionnelles ou passionnées de couture, ont sorti leur machine à coudre pour répondre à la pénurie. Une mobilisation collective et solidaire. Une main-d’œuvre le plus souvent gratuite pour répondre à des manquements de l’État. Les femmes ont un grand cœur. Mais développent également une certaine rancœur.

Depuis presque un mois, tout le pays bat au rythme des machines à coudre. Des groupes de solidarité ont vu le jour un peu partout, de Bastogne à Nieuport, dans la foulée de l’arrivée du Covid-19 et de la pénurie de masques. Des femmes, en majorité, de tous âges, couturières amatrices ou professionnelles, se sont organisées, ont sorti leur Singer, et piquent et repiquent afin que sortent, de leur salon ou de leur cuisine transformée en atelier improvisé, des masques pour protéger la population, et en priorité celles et ceux qui sont en première ligne : soignant·es, caissier·ères, personnel des maisons de repos, policier·ères, etc.

Sur Facebook, plusieurs groupes sont nés pour réunir les bonnes volontés et centraliser les innombrables demandes de masques. Masque Tissu – Solidarité – Coronavirus Belgique rassemble toutes les initiatives ; #sewfreemasks en est une, lancée par deux stylistes. Sandrine Cuzon, restauratrice temporairement « reconvertie », assure, elle, la logistique de #Sewfreemasks et livre les masques aux commerçant·es, pharmacien·nes, policier·ères, personnes sans abri et personnel de première ligne, de Bruxelles et alentour.

Sandrine Cuzon raconte : « L’idée est venue aux stylistes il y a 15 jours, en réaction à la pénurie de masques. On a aujourd’hui une vingtaine de couturières en action, beaucoup de professionnelles, également des retraitées. Certaines produisent vingt masques par jour, d’autres trente par semaine, ça varie. On est submergées de demandes.  » Pour fournir les masques, Sandrine Cuzon ne cesse de circuler avec sa voiture transformée en mercerie mobile. Elle ne se plaint pas de cette « nouvelle vie ». « Je bosse au minimum autant qu’avant. C’est la crise, il faut agir. Les masques sont gratuits. Nous ne sommes pas une entreprise, mais une chaîne de solidarité », précise-t-elle.

Empowerment et solidarité

Charlotte s’est aussi mise à coudre des masques. « Je suis costumière et habilleuse de profession, actuellement en recherche d’emploi. Vu la conjoncture, il est impensable de retrouver un CDD avant un bon moment : notre travail est directement lié au spectacle vivant, et donc au public ! Je me suis posé très rapidement la question de savoir ce que je pouvais apporter à la société avec mon savoir-faire, en sachant que je dois rester confinée chez moi. Dès que j’ai vu dans les médias à quel point nos soignants étaient en pénurie de masques, je me suis dit banco ! », nous explique-t-elle.

Charlotte travaille environ 5 heures par jour, 7 jours sur 7. Ses masques sont gratuits, pour la plupart. « Je les offre au personnel soignant. J’en ai aussi distribué à des commerçants qui m’ont gentiment remerciée avec une belle brioche, des fruits ou encore du jambon ! Il est vrai que je demande de l’aide en forme de participation à ceux qui le peuvent, du tissu, des élastiques… »

D’autres groupes ont organisé des appels aux dons ou des collectes de tissu et d’élastique. La plupart des initiatives prônent la gratuité. Pour avoir une idée du prix « juste », le groupe Masque Tissu – Solidarité – Coronavirus a établi un calcul approximatif du coût des matières pour faire un masque : 3,5 euros.

« Rester utile pendant le confinement », « rester active », « faire sa part » sont les raisons les plus souvent invoquées par les femmes qui se lancent dans la confection. Charlotte témoigne : « J’ai un sentiment clairement positif, c’est de voir la reconnaissance, le bonheur dans les yeux des gens qui voient que certaines personnes souhaitent prendre soin d’eux… On se sent un peu comme une Wonder Woman ».Christie confie : « La bonne volonté et l’altruisme se sont développés de façon exponentielle depuis le début du confinement. J’entends continuer tant que ce sera nécessaire. »

Internet est devenu une communauté vivante et vivifiante pour toutes ces confectionneuses du masque. On y pose des tutoriels, des trucs et astuces sur les réseaux sociaux. On y partage ses galères et ses solutions. Difficile parfois de s’y retrouver entre les modèles de masques. Certaines se sont tournées vers le modèle du SPF santé, d’autres privilégient le modèle du CHU de Grenoble, ou le coréen… Mais tous ces masques chirurgicaux « faits maison » ont en commun de ne pas être les masques FFP2, le modèle officiellement accepté dans les hôpitaux qui filtre des particules très petites. Les masques en tissu sont toutefois essentiels pour limiter la propagation, ils agissent comme une « barrière mécanique » qui aide à endiguer l’épidémie, comme le rappelait l’infectiologue Charlotte Martin sur le plateau de la RTBF.

Un appel régional qui passe mal

Toutes les couturières avec lesquelles nous avons été en contact témoignent de l’importance de se mobiliser, et d’offrir ses compétences pour protéger et prendre soin des autres. Mais plusieurs d’entre elles pointent aussi l’irresponsabilité de l’État. Christie s’indigne : « Nous, les citoyens, nous devons pallier l’incompétence de l’État avec nos propres moyens, quand des millions de masques disparaissent mystérieusement des stocks, et que les commandes urgentes n’arrivent pas pour les soignants… »

Il y a une semaine, un appel a été lancé par la Région bruxelloise pour coudre des masques. « Il y a dix jours, apprenant que la livraison de masques était problématique, ma compagne, qui travaille en hôpital psychiatrique, m’a dit qu’il fallait faire quelque chose », explique Emmanuel Mossay, responsable Économie circulaire chez EcoRes. Ni une ni deux, ce « social entrepreneur » monte un consortium pour lancer la production locale de masques, soutenu par la Région. Dans l’aventure : EcoRes, le MAD, l’Institut Jeanne Toussaint, Dutra, Urbike et Be Connected. Mais aussi Travie, une entreprise de travail adapté. Travie s’occupe de la prédécoupe des matériaux, qui sont ensuite envoyés, via la coopérative de cyclo-livraison Urbike, auprès d’un réseau de 1 500 bénévoles qui s’occupent de la couture finale. L’objectif est de fabriquer jusqu’à 100 000 masques de protection. « On avait d’abord imaginé tout produire via Travie, mais les nouvelles mesures n’auraient permis qu’une production limitée », poursuit Emmanuel Mossay.

Barbara Trachte, secrétaire d’État à la Transition économique (Ecolo), défend ce projet dans les colonnes du Soir « En soutenant cette initiative, nous répondons aux besoins en termes de masques, mais nous envoyons également un premier signal fort au niveau de la relance économique qu’il s’agira de mettre en place dès que la crise sera terminée, produire localement pour des besoins locaux est non seulement indispensable pour l’environnement et l’économie, mais c’est aussi vital en cas de crise. »

Une relance économique, une relocalisation… Sur le dos des femmes ? L’ensemble des travailleurs/euses de cette chaîne sont rémunéré·es… sauf les couturières – on compte 5,6% d’hommes sur les 1 500 bénévoles, selon les premières estimations. Ce dernier maillon est pourtant essentiel. Annabelle, couturière professionnelle, s’indigne : « Pourquoi ne pas avoir rémunéré les couturières ? On dirait qu’une fois de plus, on considère notre métier comme un loisir du dimanche… On semble oublier que les couturières, comme les soignantes, les caissières ou les éboueurs, sont des fonctions essentielles durant cette crise. Elles sont en train de se donner corps et âme pour produire un des outils essentiels au recul de la pandémie. Beaucoup de ces professionnelles sont pourtant dans des situations socio-économiques précaires. L’État aurait pu choisir de les faire travailler et de les soutenir, ne fût-ce que pour honorer leur travail, qui n’est pas accessoire mais nécessaire. »

Philine, étudiante en costumes de spectacle et engagée avec son compagnon dans la fabrication de masques depuis l’appel régional, témoigne aussi : « Je sais que c’est la chose à faire, parce que des gens dehors en ont besoin, et puis on se dit qu’on fait ce qu’on peut en étant enfermés. Mais je trouve ça extrêmement rageant que ce soit la meilleure solution trouvée par les gouvernements belges : recourir à du travail non qualifié, non payé, sans aucun contrôle sanitaire, après avoir rogné le budget de la santé au fil des ans. C’est outrageant qu’il n’y ait pas d’argent qui puisse être investi pour reconvertir momentanément une fabrique textile qui produirait bien plus et bien plus vite que nous, dans de meilleures conditions. »

Emmanuel Mossay répond que l’appel à des couturières professionnelles a été envisagé. Mais mis de côté… pour des « raisons logistiques ». « Les professionnelles auraient dû travailler à domicile, sans matériel adéquat. Ça aurait demandé une grosse logistique avec des résultats nettement moindres et rapides que le réseau massif de bénévoles… » Son argument est aussi financier : « Plus le prix est bas, mieux c’est. C’est l’argent de l’État et donc du contribuable… », souligne-t-il. Maggie De Block, qui, comme le révèle Paris Match ce 28 mars, a renoncé à trois millions de masques FFP2 et dix millions de masques chirurgicaux qui auraient pu être livrés à la Belgique cette semaine, comptait-elle sur ce travail gratuit ?

Emeline Orban, secrétaire générale de la plateforme francophone du volontariat, tempère : « Il y a des volontaires dans d’autres services publics, comme les CPAS, etc. C’est une période de crise, il faut donc un effort collectif, ça n’est donc pas le moment d’interpeller maintenant. C’est après qu’il faudra le faire, et veiller à ce que les appels aux volontaires ne deviennent pas une habitude.»

Une armée de petites mains

L’effort collectif est porté par un grand nombre de personnes. À Liège, un groupe de femmes sans papiers coud des masques. Les détenu·es de plusieurs prisons du pays, aussi. Des stylistes de renom s’y sont mis·es. Et même des terrassiers se sont reconvertis dans le masque, ce que la presse n’a pas manqué de saluer. Sur les groupes de bénévoles, on essaye de motiver les troupes. Par des concours par exemple : « Tu couds des masques ? ! Merci et bravo ! Ce concours est pour toi. Poste une photo de toi en commentaire de ce post, avec ton masque fait-main et gagne peut-être une enveloppe spéciale couture ». On peut aussi y lire des messages dignes d’une compétition sportive : « Combien de masques as-tu déjà cousus ? Tu détiens le record ? À quand les 10 000 ? » Et la communication prend parfois un caractère martial : « Rejoignez l’armée des fabricants de masques Do It Yourself ! »

Les femmes qui confectionnent des masques composent une armée de petites mains ultra-efficaces et généreuses. Trop généreuses ? Les paroles de femmes mobilisées témoignent des sacrifices consentis par certaines dans cet élan solidaire. D’autant que le confinement a déjà bouleversé et compliqué leur quotidien, avec, par exemple, la gestion des enfants qui ne vont plus à l’école… « J’utilise mes draps, parce que je n’ai plus de tissu », écrit l’une d’entre elles. « Encore 50 masques aujourd’hui, même si c’est difficile avec mes jumeaux », poste une autre. Une dernière femme rapporte l’histoire d’« une pauvre dame pensionnée agressée sur un groupe Facebook car elle vendait 2 euros le masque. Étant pensionnée, elle voulait juste récupérer le prix de la matière première car elle a des petits moyens ; on lui aurait dit qu’alors il ne fallait pas les faire. »

Pas évident de dire stop

L’engagement… jusqu’à l’épuisement ? Emeline Orban explique : « Les femmes qui confectionnent les masques le font de leur propre initiative. Même si ça peut leur ajouter une charge mentale. Je pense que çapeut faire du bien à certaines d’entre elles, mais il y a aussi un risque que la personne soit prise dans une tension entre « J’ai envie d’aider » et « Je ne pose pas mes limites ». Il faut éviter le burnout volontaire… Et ne pas tomber dans le piège de vouloir être la bonne mère, la bonne volontaire, la bonne travailleuse, etc. » Pour ne pas s’épuiser au front, il n’y a pas de formule magique quand on est volontaire. « Il faut savoir dire stop, dire non. »

Mais comment dire non quand on est incitée à contribuer à l’effort national, et culpabilisée de ne pas le faire, de ne pas contribuer assez ? Quand un patron nous « propose » cette reconversion temporaire ? Quand on est détenu·e ? Quand on a le sentiment qu’on « doit » quelque chose à la société, un sentiment exacerbé lorsque l’accès à des allocations sociales est parfois vus comme un luxe plutôt qu’un droit.

Emeline Orban prévient : « Il faut aussi que les personnes à l’initiative gardent en tête un grand principe :: ne mettez pas des volontaires là où vous ne mettriez pas d’employés ! L’organisation doit aussi pouvoir dire aux volontaires qu’ils peuvent dire non. » Mais cette possibilité de « dire non » n’est pas mentionnée dans la lettre envoyée aux bénévoles de la Région bruxelloise. En gras dans le texte : « Lorsque vous aurez terminé de coudre l’ensemble des masques de cette boîte, merci de nous contacter. » Et si on n’y arrive pas ?

Emmanuel Mossay nous assure que les personnes peuvent appeler et dire qu’elles ne pourront pas réaliser les objectifs demandés. Au départ, les bénévoles reçoivent des kits de 5  masques. À réaliser « idéalement » en une semaine. Les colis suivants contiennent le matériel pour 200 masques. « On s’est dit que les personnes qui allaient rester dans le projet allaient se rôder », justifie Emmanuel Mossay. Malheureusement, le message ne semble pas être bien passé auprès des bénévoles.

L’une d’entre elles nous explique qu’on lui a demandé par téléphone si elle pouvait bosser 8 heures par jour… Une autre nous fait part que nulle mention n’a été faite d’un désistement possible, d’une limite, quelle qu’elle soit. Certaines sont inquiètes : « On m’a dit de ne pas rappeler car les lignes sont saturées. On m’a expliqué que je devrai signer un document à la livraison de la première boîte, sans m’en dire plus sur sa nature. Mais au fond, je ne sais pas combien de boîtes on me demandera d’assurer, ni pour combien de temps je suis engagée dans le travail bénévole. »

Une gestion humaine « déplorable », selon Rebecca (nom d’emprunt), et qui décourage des femmes : « Je termine gentiment les masques qui m’ont été envoyés et puis je retournerai à ma première démarche, à savoir coudre des masques avec mon petit stock de tissu pour toute personne qui me le demandera. Ça m’apprendra à faire confiance aux institutions, moi qui suis plutôt habituée aux petites initiatives citoyennes. »

Compter ses heures et demander des comptes à l’État

Pour ne pas « oublier » tout ce « travail gratuit » une fois la « crise passée », Annabelle suggère que les couturières comptent, non plus leurs masques, mais leurs heures, via le hasthag #jecomptemesheures. « Ces femmes travaillent sans contrat, sans rétribution. Elles ne sont pas assurées : si elles ont un accident, elles ne sont pas couvertes. Il n’y aura pas de cotisations, ces heures travaillées ne compteront pas. Et si elles-mêmes ne comptent pas les heures, qui le fera ? En comptant les heures, ce sera une manière de calculer à la louche le cadeau fait par les travailleuses bénévoles à l’État, qui paye des commandes passées à la Chine ou à la Turquie mais n’hésite pas à exploiter la main-d’œuvre locale. » Locale… et massivement féminine.

Si l’idée de compter ses heures n’a pas récolté beaucoup de succès – au nom de la solidarité et de l’urgence –, de nombreuses femmes qui ont témoigné pour axelle entendent bien demander des comptes à l’État après cette crise. « Certes, c’est beau, cet élan de solidarité nationale, voir toutes les personnes confinées qui cousent pour sauver des vies, s’arrêtent à 20h pour applaudir le personnel médical et les « premières lignes ». Mais c’est insultant que ce soit à la population de venir nettoyer les dégâts des dirigeants incapables de s’organiser. Ça me met aussi mal à l’aise de voir les hôpitaux demander aux gens des dons pour pouvoir fonctionner ! », s’insurge Philine.

Un révélateur d’injustices

La machine à coudre n’est donc pas seulement le « nouveau symbole de la solidarité ». Elle est aussi le révélateur d’injustices et d’un système grippé. « Les infrastructures ne supportent pas la crise sanitaire mondiale que 1% de la population pense soigner à coup de milliards d’euros. Je ne me réjouis pas du désordre et des morts, je me réjouis de voir nos dirigeants se rendre compte de leurs erreurs », témoigne Marie (nom d’emprunt), couturière à l’Opéra de Paris. Elle consacre aussi son quotidien à la confection de masques.

Pour elle, cette pandémie met aussi en lumière la nécessité des métiers dévalorisés, y compris la couture : « Ils [nos dirigeant·es, ndlr] n’ont pas de quoi nous nourrir, ni de quoi nous soigner. Mais ils ont de l’argent. Ce n’est pas l’argent qui bosse, ce sont des corps. Et s’il n’y a plus d’argent, il restera les corps, des femmes et des hommes pour nourrir et soigner. Je me réjouis de pouvoir faire de mes mains des masques en tissu, bientôt en rideau de douche ou en torchon. La couture n’est plus un luxe, ou l’activité du dimanche… C’est une nécessité dans les foyers, dans l’art, et aujourd’hui dans les hôpitaux, plus que jamais. »

Les couturier·ères, ouvrier·ères textiles, comme toutes les autres « petites mains » du soin ou de la confection – des métiers nécessaires, invisibilisés hier et applaudis aujourd’hui – auront plus que jamais le droit de demander des comptes. Annabelle insiste : « En tenant des registres, combien d’hommes, de femmes, de pros, d’amateurs, combien de jours, combien d’accidents de travail, etc., ce sera possible d’étudier le phénomène. Pour un sociologue ou historien, sans ces données, je crains que ce soit tout bonnement évaporé, qu’on oublie, comme si ça n’avait pas existé ou que ça n’avait été qu’un détail dans l’histoire de la pandémie. »

Un détour historique peut nous éclairer. Joseph Joffre, officier général français de la Première Guerre mondiale, avait lancé sous forme de boutade, en 1915 : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre ! » Il annonçait sans le savoir la grande grève menée par les « munitionnettes » – près de 500 000 femmes travaillant dans les usines d’armement – et par les « midinettes » (le nom qu’on donnait aux couturières) en 1917 ; cette « avant-garde prolétarienne oubliée du prolétariat » réclamait de meilleures conditions de travail et de salaire. Si l’on veut filer la métaphore martiale d’une « guerre » contre le virus, imaginez un instant aujourd’hui que toutes les personnes mobilisées dans la confection de masques – et plus globalement toutes les héroïnes masquées, au front, pour lutter contre cette pandémie – cessent, pendant vingt minutes, leurs activités ?

 

Merci à Annabelle qui a grandement contribué à cet article et à toutes les femmes qui ont accepté de témoigner.

https://www.axellemag.be/coronavirus-femmes-confection-masques/

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Pour aider les femmes victimes de violence en IDF 

affichette pour les pharmacies ou autres lieux restés ouverts

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Nous ne sommes pas toutes en sécurité à la maison :
la violence conjugale en temps de pandémie

Les syndicats du Canada appellent à l’augmentation de la vigilance et de la sensibilisation à l’égard du risque croissant de violence conjugale pendant la pandémie de coronavirus.

La recommandation de rester à la maison ainsi que les tensions financières et le stress accrus peuvent faire augmenter le risque de violence et l’isolement, ce qui accroît les possibilités qu’ont les agresseurs d’exercer leur pouvoir et leur contrôle.

Les refuges pour femmes et les maisons d’hébergement de tout le pays font de leur mieux pour rester accessibles aux personnes fuyant la violence conjugale malgré les difficultés actuelles. Les gouvernements fédéral et provinciaux ont annoncé de nouvelles dépenses devant aider au maintien des services nécessaires de ces organisations en ces temps critiques.

Nous avons tous un rôle à jouer.

Comment aider une personne que vous connaissez ou les personnes qui souffrent dans votre communauté

Que devriez-vous faire si vous vous inquiétez au sujet d’une collègue de travail, d’une amie ou d’une membre de votre famille qui fait l’objet de violence à votre avis ?

  • Rappelez-lui que vous vous souciez de sa santé et de son bien-être.

    Encouragez-la à demander de l’aide à une maison d’hébergement locale et à dresser un plan de sécurité.

  • - Gardez la communication ouverte pour réduire l’isolement.

  • Les représentantes et représentants syndicaux qui aident les membres à planifier la sécurité au travail peuvent collaborer avec les personnes faisant l’objet de violence conjugale et une personne représentant le refuge local pour adapter celui-ci au nouveau contexte.

Quelle aide pouvez-vous apporter à votre communauté ?

Faites un don aux maisons d’hébergement locales pour qu’elles puissent continuer à fournir leurs services pendant la crise. Communiquez avec l’organisation locale pour savoir en quoi vous pouvez être utile.

Que faire si vous avez besoin d’aide

  • Communiquez avec une maison d‘hébergement ou composez le numéro d’une ligne d’écoute pour obtenir de l’information, du soutien et des références à d’autres services. Il n’est pas nécessaire de demander l’hébergement pour obtenir de l’aide.

  • Même si quitter le domicile conjugal ne vous semble pas être une option, le personnel des maisons d’hébergement peut vous aider à dresser un plan de sécurité, vous tendre une oreille attentive et vous aider à mieux comprendre votre situation.

  • Si vous êtes syndiquée, dressez ou adaptez un plan de sécurité au travail avec votre représentante ou représentant syndical. Si vous n’êtes pas syndiquée, collaborez à cette fin avec votre employeur et un membre du personnel d’une maison d’hébergement.

  • Si vous êtes en danger immédiat, composez le 911. Il n’est pas nécessaire d’indiquer la raison de votre appel si vous craignez la réaction de votre partenaire. Même si vous dites simplement « j’aimerais commander une pizza », la police se rendra chez vous.

Liens utiles

Le site d’Hébergement femmes donne de l’information et peut vous aider à trouver une maison d’hébergement dans votre communauté. Des lignes d’écoute sont accessibles dans la plupart des provinces et territoires, et le site 211 permet de trouver des sources d’aide locales dans bien des communautés.

Rappelez-vous que les employeurs doivent s’assurer que les programmes d’aide aux employés (PAE) demeurent accessibles pendant la pandémie. Ces programmes peuvent être utiles dès maintenant aux personnes faisant l’objet de violence.

Congrès du travail du Canada (CTC)

https://www.pressegauche.org/Nous-ne-sommes-pas-tous-en-securite-a-la-maison-la-violence-conjugale-en-temps

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Il aura fallu une pandémie pour comprendre la valeur de notre travail

Ce n’est plus une surprise pour personne, la pandémie du Covid-19 est à nos portes. Depuis la conférence de presse du premier ministre, François Legault, le 12 mars dernier, le Québec est en état de confinement. Les écoles ont d’abord fermé, les entreprises, les rassemblements et les évènements ont été annulés. On a fini par demander à toute la population de #RestezChezVous. Pour certaines personnes la pandémie n’était qu’une farce, et une minime partie le croit encore d’ailleurs. Mais pour la majorité des Québécois et des Québécoises, l’appel du gouvernement a été pris au sérieux.

Les soldates de cette crise, ce sont les femmes

Alors qu’on s’adapte tous et toutes à cette nouvelle vie de confinement, nous avons pu voir les vrais héros – devrait-on dire les vraies héroïnes ? – s’armer de courage et sauver le Québec au péril de leur propre santé. Cette guerre mondiale contre le Coronas virus appelle les femmes à aller au front, les soldates du travail invisible sont en marche.

Dans le domaine du soin (care), il va sans dire que le personnel médical et celui des services sociaux font un travail essentiel qui, ces jours-ci, est acclamé par la population. Nous savons qu’en majorité, ce sont les femmes qui occupent ces postes, 80% dans la plupart des professions, et elles sont invisibilisées la majorité du temps. Mais en temps de crise, le premier ministre les appelle « nos anges gardiens » à chacune de ses conférences de presse, alors que des initiatives de remerciement comme Flash tes lumières sont organisées pour montrer notre reconnaissance à ces travailleuses.

N’oublions surtout pas notre réseau communautaire où la définition de prendre soin prend tout son sens ces jours-ci. Durant les prochaines semaines, les inégalités de genre et de classe ne feront que s’agrandir et les travailleuses et travailleurs du communautaire devront pallier les manquements graves des services institutionnels. Là encore, un secteur où la majorité des forces de travail sont des femmes, on voit l’importance de celles qui nourrissent, de celles qui écoutent et interviennent, de celles qui font la différence pour les gens marginalisés.

Le 18 mars dernier, une lettre nous étant adressée précisait que le financement de nos organismes allait être maintenu malgré les fermetures et les diminutions d’activités et que des fonds d’urgence ne tarderaient pas à arriver pour les organisations qui débordent de demandes. Pour une fois, nous visibilisons collectivement l’apport essentiel du communautaire afin de maintenir le filet social et la dignité humaine.

Dans le domaine de la culture, on demande aux influenceuses, aux artistes, aux musiciennes de rejoindre la population et de passer les messages du Dr Horacio Arruda afin que la population comprenne l’importance de respecter les consignes de confinement pour des questions de santé publique et de survie. En dépit des coupures majeures dans le domaine de la culture et de l’audace de cette demande de cheap labor (travail gratuit), ces travailleuses ont répondu massivement à l’appel de propager l’info pas le virus. Elles ont usé de créativité pour nous divertir tout en expliquant du mieux qu’elles pouvaient les concepts de la crise. Elles ont fait ce que les organismes communautaires font à longueur d’année : de l’éducation populaire ! Malgré une plus grande parité dans le domaine de la culture, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un milieu typiquement féminin dont la valeur du travail est encore sous-évaluée. Il faudra donc en déduire que l’éducation populaire et l’accessibilité de l’information se retrouvent également à être des services essentiels au final.

Finalement, dans le domaine de l’éducation, on aura bien compris l’importance du travail des femmes, incluant les services de garde et les CPE, alors que les parents dénoncent avec humour leur ras-le-bol général après quelques jours de fermeture. Nous avons même vu passer des mémes voulant revendiquer un salaire annuel de 10 millions $ pour le corps professoral et le personnel scolaire, au vu de la tâche colossale de ce qu’elles accomplissent quotidiennement.

Au front, mais pas en avant

Lorsque ce sont des hommes qui occupent tout l’espace décisionnel, ils ont souvent des angles morts à leur plan de match. Le gouvernement s’est vite rendu compte qu’il fallait en fait nourrir la population, pas uniquement pallier les impacts économiques. Alors que nous, les femmes, nous savons pertinemment qu’il faudra nourrir, loger, soigner, organiser, planifier. Nous sommes toutes des gestionnaires habituées de porter la charge mentale (1).

Ces derniers jours, la notion de service essentiel a donc été révisée, voire élargie. Parce que la caissière de l’épicerie donne un service essentiel, on le sait maintenant. Elle brave la peur qui cogne à son ventre en sachant qu’elle sera en contact avec des centaines de gens pour assurer la continuité d’approvisionnement de nos produits essentiels. La serveuse n’aura pas le droit de rester confinée à la maison, car sans elle les commandes et les livraisons ne pourront être acheminées. L’unique banque alimentaire du quartier ne peut pas fermer boutique parce que les familles dans le besoin ne feront qu’augmenter et il faut bien qu’elles aient de quoi se nourrir avec le chèque de chômage. La fermière devra redoubler d’efforts pour répondre aux demandes de sa clientèle.

Mais un problème majeur persiste. Les femmes sont bien en première ligne de cette crise, elles se retrouvent par contre exclues des cellules décisionnelles. Décider entre hommes n’aura jamais été aussi problématique. Il n’aura jamais été aussi essentiel d’avoir une pluralité de visions et de voix qu’en ces temps de crise. Pour être de vrais leaders, il vous faudra inclure les expertes terrain dans vos processus décisionnels et vous ouvrir aux savoirs des femmes en marge, afin d’éviter l’aggravation des inégalités et de couvrir tous les angles morts. Cette revendication s’applique pour cette crise, mais aussi pour toutes celles à venir.

Dans les années à venir, nous subirons de plus en plus les conséquences de la crise climatique. Les féministes et les groupes de femmes devront redoubler d’ardeur afin d’éviter qu’on brime nos droits et notre liberté de choix. Forte de sa perspective systémique et holistique, L’R des centres de femmes du Québec continuera de persévérer, dans les prochaines semaines et les prochaines années, à revendiquer la présence des femmes dans les cellules décisionnelles. Parce que notre voix compte et que notre valeur est irrévocable.

(1) Principe apporté par les féministes qui s’exprime par une charge cognitive concernant la gestion et la planification nécessaire au bon fonctionnement de la société. Cette charge peut être rattachée au travail, à la famille, à la vie de couple, etc. C’est un travail invisible qui revient aux femmes selon les normes.

L’R des centres de femmes du Québec

https://www.pressegauche.org/Il-aura-fallu-une-pandemie-pour-comprendre-la-valeur-de-notre-travail

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Coronavirus et confinement : Vie Féminine appelle à des mesures urgentes pour les droits des femmes

Violences masculines en période de confinement : « Personne ne viendra m’aider »

Clémentine Autain : Avec le confinement, c’est l’explosion des violences intrafamiliales

Toulouse, Lutte contre les violences faites aux femmes

Soins et féminisme en temps de pandémie

Renée Gerlich : Le coronavirus met plus que jamais en danger les Néo-Zélandaises de l’industrie du sexe ; pourquoi est-ce que le lobby pro-décriminalisation ne les aide pas ?

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/31/coronavirus-et-confinement-vie-feminine-appelle-a-des-mesures-urgentes-pour-les-droits-des-femmes-et-autres-textes/

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Deux infirmières face à la crise sanitaire du coronavirus :
il faudra «  faire quelque chose avec cette colère »

axelle est partie à la rencontre de deux infirmières, une profession massivement féminine et en première ligne de l’épidémie de coronavirus Covid-19. La crise révèle les conditions de travail très difficiles de nos soignant·es. Engagées dans le collectif « La santé en lutte », les deux femmes déplorent la « maltraitance institutionnelle » liée au définancement structurel de la santé, et appellent à l’action. (4 avril 2020)

Les femmes constituent les premières lignes face à la crise sanitaire du coronavirus Covid-19. Dans le personnel soignant, cette réalité est très concrète : les femmes sont majoritaires parmi les aides-soignant·es à domicile (98%), les aides-soignant·es en institution (91,1%) et le personnel infirmier (91,8 %), selon les statistiques de l’État belge en 2019. Cela s’explique notamment par le fait qu’il s’agit de métiers du care, le soin aux autres. Or, ce sont surtout les femmes qui prennent soin dans notre société.

Gérer les angoisses

« C’est d’ailleurs parce qu’ils sont occupés par des femmes que ces métiers sont sous-valorisés. Il y a très peu d’avantages, rien n’est fait en notre faveur », explique Aurélie*. Infirmière à domicile, son travail consiste à se rendre chez ses différent·es patient·es pour faire leur toilette ou changer leurs pansements. Certain·es nécessitent une prise en charge totale, c’est notamment le cas des personnes porteuses de handicap physique qu’il faut lever et préparer pour la journée.

« Notre travail est impacté de différentes manières par le virus. Nous devons gérer les angoisses de patient·es qui commencent à avoir des symptômes et nous demandent de ne plus venir pour ne pas nous contaminer. Nous avons également peur, nous, de les contaminer. Nous prenons nos précautions, mais notre matériel de protection n’est pas le plus adapté, témoigne Aurélie. Il faut dire que toutes ces personnes qui doivent se débrouiller seules, cela n’est pas sans conséquences. Je pense aux personnes diabétiques, chez qui les plaies doivent être très bien soignées, sinon cela peut aller jusqu’à l’amputation. Je pense aussi aux personnes qui ont des problèmes psychiatriques : on a supprimé toutes leurs activités, cela peut être dommageable par la suite. »

Manque d’informations et de moyens

Mélissa* est infirmière depuis 2007. Elle travaille en ce moment dans une unité de soins intensifs dédiée aux patient·es Covid-19 au sein d’un hôpital de la Région wallonne. « Mon travail a beaucoup changé depuis le début de la crise du coronavirus. Je travaille beaucoup plus et je n’ai plus qu’un seul type de patients : ce sont toutes des personnes intubées dans un état critique. Nous travaillons dans des conditions assez inconfortables, du fait des protections personnelles que nous devons porter : une charlotte sur la tête, un tablier sur le corps, plusieurs paires de gants, un masque sur la bouche et des lunettes sur les yeux », souligne la soignante.

Mélissa déplore un manque d’informations : « On a évoqué des tests de dépistage pour le personnel soignant, mais, dans mon hôpital, on ne nous en parle plus. D’habitude, nous sommes noyées sous les mails et nous recevons des informations via l’intranet mais pour l’instant, nous devons nous passer les informations de soignante en soignante. Il y a forcément des choses qui se perdent. »

« Les informations officielles, nous nous rendons vite compte qu’elles ne tiennent pas la route face à nos réalités de travail. »

Aurélie dresse le même constat amer. « Nous avons reçu les informations au compte-gouttes, nous devons nous adapter à l’actualité. Au début de la crise, on nous a dit que les masques n’étaient nécessaires que pour les personnes déjà contaminées. Aujourd’hui, nous portons des masques en permanence, même s’il ne s’agit pas des masques recommandés. Nous faisons appel au don et à la solidarité pour en recevoir. Il y a une sorte d’hypocrisie avec ces recommandations qui nous sont faites parce que nous n’avons pas le bon matériel. Nous nous débrouillons en faisant une très bonne hygiène des mains. C’est à nous de chercher l’information par nos propres moyens. Si nous nous basons sur les informations officielles, nous nous rendons vite compte qu’elles ne tiennent pas la route face à nos réalités de travail. »

Une étude menée par trois chercheuses montre l’aspect genré de l’épidémie que nous vivons. Le magazine de référence scientifique The Lancet, qui a publié ce travail, insiste sur le fait que les femmes sont majoritairement exposées aux épidémies, alors qu’elles sont sous-représentées dans les organes où sont prises les décisions liées à la gestion de ces maladies. Comme pour illustrer tragiquement ce constat, l’image de l’infirmière italienne Elena Pagliarini a récemment fait le tour du monde. Endormie sur son bureau après des heures de garde, elle est devenue le symbole de la lutte contre le coronavirus, avant de contracter elle-même la maladie. Elle est depuis guérie.

« La détresse des patient·es, c’est le plus dur »

« Moi, par exemple, je tousse et j’ai du mal à avoir des informations claires de la part de mon service sur ce que je dois faire, s’inquiète Mélissa. Je n’arrive pas à dormir et je pleure beaucoup. On se dit souvent entre nous que nous avons envie de nous réveiller. Nous devons nous pincer pour y croire. Nous avons peur. On se demande aussi comment on va sortir de cette crise, quel impact elle aura sur notre moral et notre santé mentale. »

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« J’espère que nous allons nous mobiliser pour changer les choses, que cette situation va nous permettre de nous rendre compte à quel point nous avons mal été gouvernés. »

Pour Mélissa, le plus dur est toutefois de voir la détresse des personnes qui décèdent seules, les familles n’étant pas autorisées à se rendre dans les unités Covid. « C’est une maladie terrible. Nous n’avons encore extubé personne. Une fois qu’il faut intuber, c’est que la maladie est bien trop grave. C’est très difficile de voir tous ces corps en train de mourir », témoigne-t-elle. Dans son hôpital, des psychologues sont disponibles pour les soignant·es et peuvent être contacté·es 24h/24. Ce n’est pas le cas partout.

Mélissa espère que cette crise va renforcer la solidarité entre le personnel de santé. « Nous avions déjà des conditions de travail difficiles avant l’arrivée du virus. La plupart des infirmières l’acceptaient, faisaient en sorte de diminuer leur temps de travail ou changeaient de profession quand elles n’en pouvaient plus. J’espère que nous allons nous mobiliser pour changer les choses, que cette situation va nous permettre de nous rendre compte à quel point nous avons mal été gouvernés. Nous n’avons pas les moyens de faire face à cette crise. On rationne nos moyens de protection, comme les masques, parce que nous n’en avons pas assez. J’espère que nous allons faire quelque chose avec cette colère qui s’est propagée au reste de la population. »

Dans le service de Mélissa, tout le monde n’a pas accepté les conditions de travail nouvelles liées à l’épidémie et rendues dangereuses par le manque de protection. « C’est cruel  : il n’y a que des hommes qui ont demandé à aller travailler dans les unités que l’on appelle « propres », c’est-à-dire celles où l’on traite tous les autres patients, ceux qui n’ont pas les symptômes du Covid et qui font un infarctus, par exemple. D’autres infirmiers se sont mis en congé maladie. Je pense que c’est parce que les hommes ont moins l’habitude de se laisser faire, de tout accepter sans broncher », analyse Mélissa.

En lutte

Les deux soignantes ont décidé de s’engager dans le collectif « La santé en lutte » qui rassemble les professionnel·les de la santé (au sens très large) et des patient·es. Ce groupe, créé avant le coronavirus, revendique plus d’effectifs, des augmentations de salaire et plus d’humanité dans les soins de santé.

Si l’on regarde à la loupe les dépenses du fédéral pour la Santé, elles sont en hausse, mais pas assez pour couvrir les besoins. Sans compter que depuis plusieurs législatures, les hôpitaux et les soins de santé subissent des coupes budgétaires drastiques. Il y a eu 547 millions d’euros d’économies sous Rudy Demotte (PS) en 2005, 425 millions d’économies sous Laurette Onkelinx (PS) en 2012. En 2016, 900 millions d’euros ont été retirés du budget de la Santé et les conditions de fin de carrière sont durcies. Des restrictions justifiées par « le vieillissement de la population [qui]  engendre aussi de nombreux surcoûts en soins de santé », selon la ministre de la Santé, Maggie De Block (Open Vld), . Sophie Wilmès (MR), aujourd’ ui Première ministre, encensée de toutes parts pour sa gestion de la crise du coronavirusétait pourtant ministre du Budget à l’époque. Elle expliquait ces restrictions par une « surcapacité » dans les hôpitaux.

« On met les gens en danger »

Aurélie explique : « J’ai rejoint le collectif quand j’ai vu les conditions dans lesquelles les autres travaillaient suite à ces restrictions budgétaires. Je n’ai jamais voulu travailler dans un hôpital, c’est devenu un travail beaucoup trop inhumain, à cause des logiques marchandes qui sont entrées en jeu. »

« Il y a une maltraitance institutionnelle qui est liée aux coupes budgétaires. On ne peut pas donner des soins de qualité, on met les gens en danger. »

Mélissa détaille ces « conditions de travail inhumaines » dans les hôpitaux : « Nous devons prendre en charge un trop grand nombre de personnes, ce qui diminue l’humanité que nous pouvons mettre dans notre travail. Nous avons jusqu’à 16 patients par garde. Il faut être à l’écoute, donner les médicaments plusieurs fois, servir les repas si le personnel logistique est réduit. Nous devons aussi répondre aux familles et préparer les personnes pour le bloc opératoire. C’est horrible, mais parfois un patient vous parle et tout ce à quoi vous pensez, c’est qu’il vous ralentit… Je me suis souvent dit que je n’avais pas fait ces études pour ça. Il y a une maltraitance institutionnelle qui est liée aux coupes budgétaires. On ne peut pas donner des soins de qualité, on met les gens en danger. » 

Selon les deux infirmières, la pandémie agit comme un révélateur de ces réalités de travail auprès de la population. « On était au bord du gouffre, et maintenant cela se voit. On le demande depuis plus d’un an : il faut plus d’argent pour les soins de santé ! Les gens sont formidables et nous contactent pour nous remercier, pour témoigner de leur solidarité. Ce n’est pas normal que l’on fasse appel à leurs dons pour acheter des respirateurs après avoir coupé dans le budget », s’insurge Aurélie.

Le collectif « La santé en lutte » reçoit en ce moment beaucoup de témoignages de soignant·es qui ont besoin de parler pour se sentir moins seul·es. Certain·es témoignent du fait que leur employeur les culpabilise d’utiliser « trop » de masques pour se protéger. D’autres expliquent présenter les symptômes du coronavirus, mais on refuse leur écartement à cause du manque de personnel.

« Avec nous, dans la rue »

« La santé en lutte » reste attentif à la manière dont la crise est gérée. Deux décisions interpellent déjà le collectif. Le « Fonds Blouses Blanches » de 400 millions par an, résultat de la lutte pour revaloriser les conditions de travail des infirmier·ères et pour pallier le manque d’effectif dans les hôpitaux, pourrait être utilisé par l’État à la demande de certains syndicats pour lutter contre le Covid-19.

Ensuite, les hôpitaux gagnent moins d’argent en ce moment parce que leurs activités sont réduites et se concentrent sur le coronavirus. La ministre Maggie de Block a annoncé une « avance » d’un milliard d’euros,qui sera à rembourser : voilà qui promet des heures sombres pour les hôpitaux et leur personnel.

Aurélie conclut : « Je vois les gens qui applaudissent à 20h. On nous qualifie de « héros ». Je veux dire que je ne suis pas une héroïne. Je veux simplement faire mon métier dans des bonnes conditions de travail. On avait prévu une grande manifestation pour la santé le 29 mars, elle est évidemment annulée. J’espère que lorsqu’on pourra l’organiser à nouveau, on verra bien plus de gens avec nous, dans la rue. »

Les prénoms ont été modifiés.

https://www.axellemag.be/infirmieres-crise-coronavirus-colere/

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Natacha Chetcuti-Osorovitz : Du confinement carcéral au confinement domestique

https://blogs.mediapart.fr/sylvia-duverger/blog/050420/pas-en-prison-mais-enfermees

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Nous ne voulons plus de cette société !
Communiqué de presse du
Collectif National pour les Droits des Femmes 

Le vieux monde est en train de craquer et il risque d’entraîner l’humanité entière dans sa folie destructrice. 

Cette crise est non seulement sanitaire mais écologique, sociale, économique. Elle révèle tous les manquements antérieurs de la société et pointe son caractère éminemment sexiste. Elle démontre l’échec total de cette vision à court terme, uniquement menée par la loi du profit notamment quant à la prévision des catastrophes. 

La destruction de la biodiversité augmente les risques d’épidémie. Avec la déforestation continue, l’urbanisation, les animaux sauvages perdent leur habitat et cela favorise leurs contacts avec les animaux domestiques et les humains. Tout ceci accentué par la flambée du transport de marchandises et de personnes. Le coronavirus vient de là. 

La volonté depuis plusieurs décennies d’installer un état libéral en détruisant l’État providence, a conduit à délocaliser et privatiser des entreprises vitales, à casser l’hôpital et tous les services publics. De ce fait la France n’est pas en mesure de répondre de façon satisfaisante à cette pandémie. Par ailleurs, comme le révèle l’article de Mediapart du 2 avril, ce gouvernement n’a pas cessé de mentir concernant sa mobilisation pour protéger les soignant.e.s et la population. Il a montré sa totale incompétence : pas assez de gel, pas assez de masques, pas assez de tests, pas assez de médicaments bientôt…. On a tellement fermé de lits d’hôpitaux qu’on est obligés maintenant d’affréter des TGV, avions et hélicoptères médicalisés pour transférer des malades d’une région à l’autre.

Les urgentistes de toute la France, que le gouvernement porte maintenant aux nues, étaient en lutte depuis plus d’un an pour obtenir du personnel et des moyens supplémentaires. En vain. 

Et au milieu de ce sauve qui peut généralisé, en première ligne, les femmes. Elles font partie, avec leurs camarades de travail hommes, de ces dernièr.e.s de cordée qui font que notre société tient encore debout, au risque de leur vie : les femmes de ménage, travailleuses en usine,caissières, aides à domicile, agentes hospitalières, aides soignantes, infirmières, brancardières, ambulancières, médecins, travailleuses sociales, boulangères, agricultrices, ….. Ce sont encore des femmes, qui ayant la chance de ne pas devoir sortir, s’occupent en majorité des enfants et du surcroît des tâches domestiques, au milieu du toujours envahissant télétravail . Ce sont elles qui, victimes parfois de violences conjugales, se retrouvent confinées avec leur conjoint dont la violence redouble. Ce sont elles encore qui pâtissent de difficultés pour avorter dans l’urgence de la crise sanitaire, alors que les délais sont limités à 12 semaines. Ce sont aussi des femmes, et des hommes, à la rue et parmi elles et eux des personnes migrantes en grande difficulté. 

Face à l’accroissement des violences conjugales, le gouvernement installe des rustines avec un million d’euros accordé en urgence aux associations et de nouvelles obligations imposées aux pharmacien.ne.s, imitant là un plan espagnol beaucoup plus ambitieux. Face aux délais trop courts pour avorter, il oppose un veto catégorique à l’augmentation des délais. Face aux sans domiciles fixes, il rechigne à réquisitionner des lits d’hôtel en chambre individuelle. 

Débordé de partout, il est, une fois de plus, pas du tout en phase avec les revendications des femmes qui auraient du être satisfaites bien en amont. 

Nous n’accepterons pas qu’une fois la crise sanitaire passée, la société reprenne son petit train train habituel comme après la crise financière de 2008.

Mais l’inquiétude est grande quand on voit que Total a accordé le 1er avril, 1,8 milliard d’euros à ses actionnaires, ou quand est révélée dans Médiapart la gestion chaotique des masques. 

Ce système fait la preuve tous les jours de sa totale incurie. Nous nous battrons avec plus de vigueur encore pour une société où la priorité est accordée aux besoins vitaux des personnes, à leur bien être, à leur dignité et non aux profits d’une grosse poignée de milliardaires et des politiciens qui sont leurs affidés. Pour une société où l’égalité femmes hommes soit une priorité. Pour une société qui respecte la nature et lutte contre le dérèglement climatique. Pour une société égalitaire et solidaire, respectueuse des libertés individuelles, qui soit l’antithèse du capitalisme néo-libéral dont nous ne voulons plus.

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Pour donner un sens à la crise du Coronavirus

Quand je repenserai à cette crise dans les années à venir, deux images me resteront en mémoire. L’une est celle d’Italiens ordinaires chantant les uns pour les autres à travers les balcons, en solidarité avec les voisins isolés et les soignants en première ligne. L’autre est celle de la police indienne arrosant les travailleurs migrants et leurs enfants avec de l’eau de javel pour avoir « osé » traverser le pays à pied après la fermeture de leur lieu de travail pendant le confinement et l’absence de transports publics pour rentrer chez eux.

Ces images incarnent respectivement la réaction des gens ordinaires à la pandémie de Coronavirus et la réponse du capitalisme lui-même. L’une est celle de la solidarité et du souci de préserver la vie, l’autre, celle de la discipline carcérale dans l’intérêt du profit.

Des exemples de ces réponses diamétralement opposées jalonnent le paysage de la crise actuelle. Les agriculteurs palestiniens laissent des produits frais au bord des routes pour les personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter de la nourriture, tandis que le Hongrois Victor Orban a utilisé la crise pour gouverner par décret. Aux États-Unis, les travailleurs de General Electric obligent l’entreprise à produire des respirateurs, tandis que les sociétés de recrutement de personnel médical tentent de maintenir leurs profits en réduisant les salaires et les avantages des employés qui traitent les patients atteints de coronavirus.

La pandémie montre tragiquement que, alors qu’il faut se concentrer sur le sauvetage et le maintien de la vie, le capitalisme ne se préoccupe que de sauver l’économie, ou les profits ; au point qu’un homme politique texan, représentant pleinement sa classe, veut que les Américains sacrifient leurs grands-parents pour sauver l’économie.

Cette relation entre le profit et la vie sous le capitalisme est au centre de la théorie de la reproduction sociale (Social Reproduction Theory SRT). Les principaux arguments de la SRT sont les suivants.

Alors que le capitalisme en tant que système ne se préoccupe que du profit, le profit étant le moteur et la force vitale du capital, le système a une relation de dépendance réticente aux processus et aux institutions de création de vie. Le système dépend des travailleurs pour produire des marchandises qui sont ensuite vendues pour faire des profits. Le système ne peut donc survivre que si la vie des travailleuses et travailleurs est reproduite de manière continue et fiable tout en étant remplacée au niveau générationnel. La nourriture, le logement, les transports publics, les écoles et les hôpitaux publics sont tous des ingrédients de la création de la vie qui reproduisent socialement les travailleurs et leurs familles. Le niveau d’accès à ces éléments détermine le sort de la classe dans son ensemble, et les femmes continuent d’effectuer la majeure partie du travail de création de vie à l’échelle mondiale. Mais le capital hésite à consacrer une partie de ses bénéfices à des processus qui entretiennent et maintiennent la vie.  C’est pourquoi tout le travail de soin est dévalorisé ou non rémunéré sous le capitalisme, tandis que les institutions de création de la vie telles que les écoles et les hôpitaux sont soit constamment privatisés soit sous-financés.

La pandémie de Coronavirus oblige le capitalisme à donner temporairement la priorité à la création de la vie. De nouveaux hôpitaux sont créés pour soigner les malades. Les lois draconiennes sur l’immigration sont normalement assouplies, tandis que les hôtels chics sont réquisitionnés pour héberger les sans-abri. Mais nous assistons également à une escalade simultanée des fonctions carcérales des États capitalistes. Israël a utilisé la crise pour renforcer la surveillance. La Bolivie a reporté les élections alors que l’Inde assiste à une augmentation des brutalités policières.

Alors que nous sommes en pleine crise, nous devons exiger que les travailleurs qui assurent des services essentiels, dont la grande majorité sont des femmes – nos infirmières, nos food workers, nos médecins, nos nettoyeurs, nos éboueurs – reçoivent la dignité et les salaires qu’ils méritent. Les agents de change ou les banquiers d’investissement ne font pas fait partie de la liste des « services essentiels » du gouvernement. En tant que féministes, nous devrions exiger que, maintenant et pour toujours, les gains de l’élite correspondent à leur utilité.

Mais une fois la crise pandémique passée, nous ne pouvons pas revenir au « business as usual ».  Nous devons exiger qu’au lieu que le capitalisme mette nos vies en crise, nous mettions en crise sa dynamique de profit par rapport à la vie.

Que la vie et sa reproduction deviennent la base de l’organisation sociale, pour que beaucoup s’épanouissent et non plus que quelques uns prospèrent.

Tithi Bhattacharya, Plateforme d’enquêtes militantes, 6 avril 2020

http://alter.quebec/pour-donner-un-sens-a-la-crise-du-coronavirus/

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