N’oublions pas ces « parias » et leurs espérances

Sonia Combe nous parle de temps, proches mais oubliés, le temps du nazisme et des crimes dont la destructions des populations juives et tziganes, le temps du stalinisme – d’autres crimes aussi – et de ses transformations, le temps de l’espoir, « Ces marxistes, souvent très critiques, n’avaient pas encore totalement perdu espoir, pas plus que la génération suivante, écrivains, artistes, dissidents auxquels, d’une manière ou d’une autre, ils avaient transmis leurs idées », le temps de la guerre froide ou l’« anticommunisme » ne se réduisait pas à l’anti-stalinisme.

Le temps de l’immédiat après-guerre, de la division de Berlin et de l’Allemagne, de la construction du mur, pour empêcher des allemand·es de fuir la RDA, le temps d’une communauté de destin : « celle des parias du nazisme, des persécutés du IIIe Reich et de ceux qui l’avaient combattu ».

L’autrice rappelle que l’historienne ne pratique pas la contrefaçon, qu’il reste cependant la possibilité d’envisager un autre déroulement historique, que l’histoire est toujours ouverte et non linéaire, qu’il est nécessaire de faire « revivre une mémoire bien peu présente » – non celle des apparatchiks, mais bien celle de celleux qui se sont tu·es, « davantage par loyauté envers un idéal dévoyé que par peur ou lâcheté ».

Je reviendrais en fin de note sur cette « terrible » idée de loyauté. Mais je veux d’abord souligner la place des ces écrivain·es dans mes lectures, et en particulier de Christa Wolf (en complément possible, parmi son importante œuvre, Cassandre, Trame d’enfance, Scènes d’été, Ce qui reste, Changement d’optique, Aucun lieu. Nulle part, Ici même, autre part, Adieu aux fantômes, Incident, ou Un jour dans l’année 1960 – 2000, meme-si-ton-visage-est-joyeux-et-si-tu-feins-de-letre-tes-yeux-sont-tristes/)

En prologue, « Un rêve tué par des imbéciles », l’autrice parle d’Edith Anderson et de son mari, émigré allemand, Max Schroeder, de son retour en Allemagne (plus précisément en RDA) de son témoignage, de la force de son récit, « Mais la force de son récit tient à la restitution du contexte de la guerre froide et l’évocation de convictions qui permettent de comprendre pourquoi des homes et des femmes comme son mari, l’éditeur Max Schroeder, le dramaturge Bertolt Brecht, la romancière Anna Seghers et bien d’autres décidèrent de retourner en Allemagne, choisirent la partie orientale occupée par les soviétiques, puis refusèrent de la quitter – alors même que leurs espoirs se dissipait peu à peu. Quitte à y laisser leur âme et leur santé ».

Sonia Combe souligne, entre autres, les entraves au retour mis par les Alliés occidentaux et la bureaucratie indigène, les « rituels sadomasochistes », le sort des rémigré·es, le silence sur ces communistes allemands disparu·es en URSS, la règle du silence que les un·es et les autres adoptèrent, les attitudes face à la révolte de juin 1953, l’exigence à l’ouest pour être réadmis·e d’une « dénonciation publique du socialisme », le Faust d’Hanns Eisler, « comme si Eisler avait « pissé sur ce monument national qu’est Faust » », les êtres brisés et les exils intérieurs…

L’ouvrage est divisé en cinq parties : L’espoir ; Le désenchantement ; Les héritiers ; Jurgen Kuczynski, un parcours exemplaire ; La RDA : Les derniers jours de la symbiose judéo-allemande.

En conclusion, « La « performance théâtrale » », Sonia Combe revient sur des parcours des rémigré·es et particulièrement sur celleux d’« origine juive », sur le désenchantement et la fidélité à leur choix de retour, ce qu’il advint après la chute du Mur, la place des écrits de Karl Marx, les résistances plus ou moins déguisées, le « texte caché » contredisant le « texte public », les compromis passés, « La frontière entre compromis et compromission est toutefois difficile à établir hors contexte et le regard surplombant de l’historien(ne) n’aide parfois en rien », le refus de l’évidence, « Car ils refusaient d’admettre l’évidence : que la Parti ne pouvait se réformer de l’intérieur. Ce comportement fut leur part d’irrationalité et leur faillite. De ce fait, nul n’aura été aussi méjugé au cours du 20e siècle que ces hommes et ces femmes floués par l’Histoire »…

De l’épilogue « A l’ombre de Fichte, Hegel et Brecht », je choisis le cimetière de Dorotheenstadt, « Des arbres immenses et majestueux, des tombes toujours fleuries. Chacune d’elles est particulières », la distance aussi qui exista entre les bureaucrates et ceux dont ils « tuèrent » le rêve…

Il ne s’agit pas en effet de juger. Qu’aurions-nous fait les un·es et les autres dans ces circonstances ? Aurions-nous protesté à haute voix et brisé le silence ? « Le silence, que l’on ne peut exonérer d’une part de prudence, voire de manque de courage (mais qui sommes-nous, dans nos sociétés démocratiques où les risques de prises de parole sont comparativement minimes, pour les juger ?), fut bien souvent le plus grand compromis qu’ils passèrent ». Sans oublier l’antifascisme et la guerre froide, aurions-nous accepté de nous taire au nom d’une espérance – quand bien même nous la savions pervertie ou trahie – ?

Ne nous taisons-nous pas aujourd’hui sur certains faits pour ne pas défaire de possibles alliances, de tacites et illusoires complicités ? Ne gommons-nous pas les multiples contractions à l’oeuvre dans les rapports sociaux – pour ne rien dire des rapports interpersonnels – pour lisser le présent et fermer les yeux sur bien des malfaisances ou crimes ?

L’idée même de faire prédominer une « loyauté » à un parti, à une famille, à une nation ou à une communauté de destin me semble contradictoire aux nécessités d’une pensée émancipatrice. Dire, à voix haute son opinion, n’est jamais une traitrise. Penser le monde en terme de camps, de contradiction principale et secondaires, est déjà un renoncement, toujours une insulte au futur. Comprendre ce que nous ne faisons pas éclaire cependant les difficultés à se joindre aux possibles, à rendre vivantes les espérances d’émancipation…

Reste des livres, des poèmes, des pièces de théâtres, des compositions musicales, des pensées philosophiques et politiques qui sont le patrimoine de l’humanité et qui pourraient se révéler précieux pour un avenir plus vert, rouge, noir et violet…

Au final, un ouvrage pour que des vies d’êtres humains ne soient ni noyées ni oubliées dans l’écriture de l’histoire par les vainqueurs actuels…

Sonia Combe : la loyauté à tout prix

Les floués du « socialisme réel »

le bord de l’eau, Lomont 2019, 240 pages, 22 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Une vie contre une autre. Echanges de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwaldun-nom-raye-sur-une-liste-signifiait-la-mort-pour-celui-qui-le-remplacait/

Archives interdites, les peurs françaises face à l’histoire contemporaineAlbin Michel 1994

Une société sous surveillance, les intellectuels et la Stasi, Albin Michel 1999

Sous la direction de Sonia Combe : Archives et histoire dans les sociétés post-communistesBDIC et Musée d’histoire contemporaine, La Découverte 2009Vérités, masques et mensonges

Une réponse à “N’oublions pas ces « parias » et leurs espérances

  1. Oui quel beau livre!

    Envoyé de mon iPad

    >

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