Nous avançons en nous interrogeant

Les soulèvements en Tunisie et en Egypte furent précédés de luttes ouvrières qu’il ne faudrait pas passer sous silence. Des expériences d’autogestion agricole existent en Tunisie (Voir par exemple, Tahar Etahri : La Commune de Jemna (Tunisie), la-commune-de-jemna/). « Toutes les époques ont un passé et des antécédents ; elles sont le prolongement des multiples dynamiques qui les ont précédées ». Quoiqu’il en soit, le livre de Zeynep Tufekci est un formidable récit des récentes mobilisations et soulèvements populaires dans certains pays ou régions du monde. « Les thèses que je développe dans ce livre sont l’aboutissement d’un vécu et d’une étude dans la durée des mobilisations contestataires et des technologies sur lesquelles s’appuient ces mobilisations – un cheminement fait d’observation et de réflexion en ma qualité de chercheuse, de technologue et de participante ». Le souffle de ces tempêtes emportera la lectrice et le lecteur de certains lieux d’émancipation à d’autres lieux d’émancipation.

C’est aussi une remarquable analyse de l’utilisation des nouveaux outils de communication, de ce qu’ils permettent et de leurs limites, des usages de l’information et de la censure par les Etats, de nouvelles questions stratégiques posées aux luttes sociales.

Enfin, outre l’humour de l’autrice et sa qualité d’écriture (il faut aussi probablement associer la traductrice), je souligne la construction qui vous happe, ne vous laisse pas en repos. Un livre que vous aurez bien du mal à refermer avant d’en avoir épuisé la lecture, malgré ces gaz lacrymogènes qui visent à entraver la contestation…

« En 2011, alors que les premiers soulèvements du Printemps arabe ébranlent le monde, je suis époustouflée par les nouvelles possibilités que l’internet semble offrir aux dissidents ». Dans son avant-propos, avant-propos-de-zeynep-tufekci-a-son-livre-twitter-les-gaz-lacrymogenes/, publié avec l’aimable autorisation des Editions C&F, Zeynep Tufekci aborde de nombreux soulèvements populaires, à commencer par ceux des paysan es indigènes au Mexique, « Le moment de leur entrée en résistance et la nature de leurs revendications – à savoir que le nouvel ordre mondial donne la priorité au développement humain et aux valeurs humaines, plutôt qu’aux profits commerciaux – ont fait des zapatistes un foyer de résistance contre une forme de mondialisation qui accentue la puissance des puissants », les utilisations d’internet, de Facebook, Twitter ou WhatsApp, les effets des connections, les possibilités de communiquer aisément et à moindre coût, les téléphones et leurs multiples capacités… Des mobilisations et des outils.

« Ce livre ne s’intéresse pas uniquement aux technologies : il se veut aussi un récit des tendances qui, depuis longtemps, caractérisent la culture, la politique et la vie civique de nombreux mouvements contestataires ayant convergé sous l’effet d’affordances technologiques plus récentes ». Par affortance, l’autrice entend les actions qu’une technologie donnée facilite ou rend possible.

« Ce livre est un récit de fragilité et d’émancipation, de participation de masse et de rébellion, le tout sur fond politique de méfiance, d’échec des élites et d’affaiblissement des institutions de la démocratie représentative ».

Zeynep Tufekci parle, entre autres, de l’arsenal des actions contestataires, des « signaux de capacités », de masse critique, des écueils de l’organisation politique, de prise décisions collectives, des difficultés en matière de matière de choix tactiques, de l’incapacité à se maintenir et de s’organiser sur le long terme, de point de départ, de ressemblance entre mobilisations à travers le monde, d’autogestion, de gaz lacrymogènes et d’interventions policières, de mouvements anti-autoritaires, de trajectoires et de dynamiques, de l’importance des technologiques numériques, des formes de contestation et de leurs évolutions, de la fragile puissance de ces nouveaux mouvements…

En introduction, avant de présenter le plan du livre, Zeynep Tufekci aborde, entre autres, une horde d’hommes à dos de chevaux et de chameaux, armés de bâtons et de fouets, attaquant les milliers de personnes sur la place Tahir au Caire en février 2011, les brutes à dos de chameaux du régime de Hosni Moubarak, la coupure du réseau internet et le réseau Noor, « Le VIIe siècle contre le XXIe siècle. L’accès à internet fut rapidement rétabli en Egypte, et Moubarak, incapable de contenir ou de réprimer de façon permanente ces foules immenses, fut contraint de se retirer peu de temps après ». Une révolution et sans que cela puisse s’y réduire une utilisation des nouveaux outils de communications, « Protestant contre les régimes usés et oppressants qui tendaient à contrôler le discours public, ils réussissaient à déjouer la censure, à coordonner la mobilisation, à organiser la logistique et à diffuser des messages humoristiques ou contestataires, avec une facilité qui aurait parue miraculeuse aux générations précédentes »…

L’autrice poursuit avec une présentation des « protestations connectées du XXIe siècle », la combinaison des forces et des faiblesses, les nouvelles trajectoires, les compétences acquises au travers des modes anciens d’organisation, les obstacles et la difficulté de les gérer par les seules connections, « La participation ouverte facilitée parles réseaux sociaux n’est pas toujours synonyme de participation égalitaire, et elle n’implique certainement pas un processus fluide », les tensions creusées par les technologies numériques entre volonté collective et expression individuelle, les affordances de l’internet, la participation et l’horizontalité, l’attention du monde entier, la modification du temps et de l’espace, les transcriptions en images télévisées, les contradictions entre les possibles prouesses organisationnelles de mobilisation et l’incapacité « de passer aux manœuvres tactiques et décisionnelles », les modifications de la surveillance et de la répression, les nouvelles formes de censures, les cyber-harcèlements et les cyber-insultes, le rôle des algorithmes dans le contrôle de la visibilité, les « chambres d’écho »…

« Le principal objectif de ce travail consiste à examiner, au moyen d’analyses conceptuelles fournies et fondées sur une démarche empirique, les mécanismes qui opèrent dans la sphère publique connectée et qui influencent les trajectoire et les dynamiques des mouvements sociaux connectés ».

Sommaire

Première partie : L’émergence d’un mouvement

Chapitre 1 : L’espace public connecté

Chapitre 2 : Censure et attention

Chapitre 3 : Gouvernance des sans-leaders

Chapitre 4 : Cultures des mouvements

Deuxième partie : Les outils de l’activiste

Chapitre 5 : Technologies et personnes

Chapitre 6 : Plateformes et algorithmes

Chapitre 7 : Noms et connexions

Troisième partie : Par-delà les manifestations

Chapitre 8 : Signaux de puissance et signaux aux puissants

Chapitre 9 : Contre-attaque des autorités

Épilogue L’ascension incertaine

J’ai choisi de m’attarder sur l’avant-propos et l’introduction. J’ai déjà donné mon opinion générale sur l’ouvrage (voir plus haut). Je souligne maintenant certains points de l’épilogue.

Zeynep Tufekci revient sur Johannes Gutenberg, la révolution de l’imprimerie et le premier marché de masse – celui des indulgences -, la diffusion des pamphlets, les thèses de Martin Luther, le rôle des presses typographiques. Elle discute, entre autres, des techniques, des relations complexes et parfois contradictoires « des différents effets des technologies numériques », des désinformations et des nouvelles frauduleuses, des fonctionnalités ciblantes, « Ces campagnes de désinformation exploitent les affordances offertes par l’architecture des plateformes de recherches et de médias sociaux, par leurs algorithmes et par leurs modèles économiques de financement publicitaire grâce auxquels il est rentable de propager de la propagande mensongère », de la mondialisation de l’information… Elle propose d’« identifier et de délimiter les mécanismes et les dynamiques introduits par ces nouvelles technologies » et souhaite s’arrêter « sur certains des outils conceptuels que ce livre a développés et les dynamiques qu’il a analysées, en particulier dans le contexte des défis auxquels les mouvements sociaux seront confrontés à l’avenir – toujours en tenant compte du fait que cette histoire est loin d’être terminée », les capacités (narrative, électorale ou institutionnelle et disruptive) et les signaux, le désir d’organisation sur place (« adhocratie »), la paralysie tactique, l’attention comme ressource et la répartition inefficace organisée de cette attention, la mise en spectacle, les expériences individuelles, « le personnel est politique », les discours et leur acceptabilité, la surabondance délibérée d’information pour « masquer la vérité », la confusion et la désinformation, les questions que nous devrions nécessairement nous poser…

Un livre à lire et à offrir pour cette fin d’année sous les répressions et les guerres, pour alimenter les sources d’espérance à la chaleur de mobilisations à travers le monde, de résistances aux politiques néolibérales, aux gaz lacrymogènes ou aux algorithmes…

Zeynep Tufekci : Twitter & les gaz lacrymogènes

Forces et fragilités de la contestation connectée

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Lemoine

C&F, Caen 2019, 430 pages, 29 euros

Didier Epsztajn

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