Avant-Propos de Zeynep Tufekci à son livre : Twitter & les gaz lacrymogènes

Avec l’aimable autorisation des Editions C&F

En 2011, alors que les premiers soulèvements du Printemps arabe ébranlent le monde, je suis époustouflée par les nouvelles possibilités que l’internet semble offrir aux dissidents. J’apprécie sans doute d’autant plus les merveilles de la connectivité numérique que j’ai grandi en Turquie et vécu une partie de ma jeunesse dans les années qui ont suivi le coup d’État militaire de 1980. Cette période m’a permis de mesurer l’efficacité de la censure lorsque tous les moyens de communication de masse sont centralisés et contrôlés par les autorités au pouvoir, qu’il s’agisse de radio, de télévision ou de presse écrite. Au début des années quatre-vingt-dix, l’avenir s’ouvre à moi quand, programmeuse chez IBM, j’utilise pour la première fois le réseau « intranet » mondial de l’entreprise, grâce auquel je communique avec mes collègues du monde entier. Et quelques années plus tard, à l’arrivée de l’internet en Turquie, c’est avec enthousiasme que j’étrenne cette nouvelle technologie.

Dans un monde où les puissants pouvaient s’envoler à l’autre bout de la planète et où ils communiquaient aisément entre eux tout en contrôlant les interactions du reste de la population, j’espérais que la connectivité numérique contribuerait à changer les choses. Armée de ce nouveau pouvoir de communication que me conférait un modem instable et crachotant, j’allais prendre part avec beaucoup de curiosité au premier mouvement social de l’ère internet dans le monde. En 1997, grâce à des contacts établis en ligne, je parvins à assister à un encuentro. Réunion physique de militants venus du monde entier, cette rencontre était organisée par les zapatistes, un groupe indigène insurgé vivant dans les hautes terres au sud du Mexique. Leur révolte avait éclaté le jour même de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) conclu entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. L’adoption de l’Alena annulait une clause de la Constitution mexicaine qui protégeait les terres tribales communautaires contre toute privatisation, en conséquence de quoi les paysans indigènes craignaient que de puissantes multinationales ne se ruent sur leurs terres pour les leur voler. Le moment de leur entrée en résistance et la nature de leurs revendications – à savoir que le nouvel ordre mondial donne la priorité au développement humain et aux valeurs humaines, plutôt qu’aux profits commerciaux – ont fait des zapatistes un foyer de résistance contre une forme de mondialisation qui accentue la puissance des puissants.

Ce mouvement m’a amenée à rencontrer des gens du monde entier et, quelque vingt ans plus tard, je suis encore en contact avec certains. Aujourd’hui, je les côtoie non seulement en personne, mais aussi parfois sur Facebook, Twitter ou WhatsApp. Au fil des ans, j’ai pu observer les progrès de l’internet et l’explosion de la connectivité. En 1999, mes réseaux m’informaient par e-mail des prochaines manifestations contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle. Ces manifestations allaient conduire à la suspension des réunions, à la grande surprise de bon nombre de puissants et d’experts. La mobilisation contestataire de Seattle et l’action directe massive qui perturbèrent la tenue du sommet représentaient les balbutiements d’un mouvement mondial connecté – « connecté » renvoyant ici à la reconfiguration des publics et des mouvements au fur et à mesure de leur assimilation des technologies numériques. Ce mouvement aux capacités d’action démultipliées par les nouvelles technologies était animé par des personnes du monde entier qui n’avaient qu’une envie : contraindre les institutions internationales et les multinationales à rendre des comptes, elles qui exercent tant d’influence et tant d’autorité, tout en étant si opaques et si fermées. Désormais, n’importe qui pouvait communiquer aisément et à moindre coût. La première décennie du XXIsiècle a vu la montée en puissance des médias sociaux et l’apparition dans pratiquement toutes les poches de téléphones aux capacités nettement supérieures à celles de mes premiers ordinateurs, si encombrants.

Je ne pouvais me retenir d’espérer.

L’année 2011 semblait enfin annoncer l’aube d’une ère nouvelle dans un paysage communicationnel transformé. De façon générale, les soulèvements qui se propagèrent cette année-là du Maghreb au Moyen-Orient surprirent la communauté scientifique tout autant que les activistes. Téléphones et drapeaux en main, des foules exubérantes célébraient les événements en prenant des selfies. Alors que les régimes tombaient les uns après les autres, le monde observait, captivé par les fils d’actualité de milliers de jeunes de ces pays qui tweetaient, diffusaient en streaming et rendaient compte de la situation sur le terrain par le biais des médias sociaux. À ce moment-là, le processus par lequel des peuples privés de leurs droits se soulevaient et se libéraient du joug d’autocraties vieillissantes et de modes de gouvernement que l’histoire semblait avoir déjà condamnés depuis longtemps paraissait inéluctable, voire irréversible.

Toutefois, comme me l’a appris ma propre expérience en Turquie, le progrès suit rarement une trajectoire linéaire. En effet, à peine deux ans plus tard, je me retrouvais à Istanbul au milieu des nuages de gaz lacrymogènes qui envahissaient le parc Gezi et ses alentours. Nous étions alors en 2013, à quelques rues de l’hôpital où je suis née. Là, au milieu d’une foule tout aussi exubérante de manifestants ayant réussi à organiser un gigantesque rassemblement grâce à l’internet, mon point de vue sur les forces et les faiblesses de ces technologies numériques avait considérablement évolué. Je n’étais plus aussi optimiste. J’avais davantage conscience des tensions entre les méthodes d’organisation numérique qu’appliquaient les manifestants et leurs chances de produire, à terme, l’impact politique recherché proportionnellement à l’énergie dépensée. Au fil des ans, les faiblesses latentes de ces mouvements et les forces inhérentes à leurs adversaires étaient devenues manifestes.

J’en suis venue à considérer que la transition historique à laquelle nous assistons s’inscrit dans une transformation radicale des modes de fonctionnement des mouvements sociaux et des réponses que leur opposent les personnes au pouvoir. Ce livre ne s’intéresse pas uniquement aux technologies : il se veut aussi un récit des tendances qui, depuis longtemps, caractérisent la culture, la politique et la vie civique de nombreux mouvements contestataires ayant convergé sous l’effet d’affordances technologiques plus récentes – j’entends par affordances les actions qu’une technologie donnée facilite ou rend possible ; par exemple, la possibilité de parler à des personnes éloignées est une affordance des téléphones – par le passé, il fallait hurler ou utiliser des signaux de fumée ou envoyer des pigeons voyageurs, mais ces techniques étaient plus difficiles à mettre en œuvre et de portée plus limitée. Ce livre est un récit de fragilité et d’émancipation, de participation de masse et de rébellion, le tout sur fond politique de méfiance, d’échec des élites et d’affaiblissement des institutions de la démocratie électorale. J’ai commencé à envisager les aptitudes des mouvements sociaux en termes de « capacités » – tels les muscles que l’on développe par l’exercice physique, mais qui pourraient être mobilisés à d’autres fins, comme porter les courses ou marcher sur de longues distances. Dans ce cadre, leur arsenal d’actions contestataires que sont les manifestations, les rassemblements ou les occupations constituent autant de « signaux » de ces capacités. Ces signaux de capacités sous-jacentes tirent souvent leur pouvoir de la menace ou de la promesse de ce que les participants pourraient faire ensuite : s’il est possible d’organiser une grande marche de protestation, il est également possible de changer le cours de l’histoire, d’organiser des perturbations plus importantes et de provoquer un changement électoral ou institutionnel. Désormais, les technologies numériques altèrent profondément la relation entre les capacités des mouvements et leurs signaux. En 2013, ni les participants aux mouvements sociaux ni les détenteurs du pouvoir ne s’y étaient encore parfaitement adaptés.

Je vois dans la relation entre les sherpas népalais et les grimpeurs qui tentent d’escalader le mont Everest une métaphore de la relation entre l’internet et les protestations connectées du XXIe siècle. Les sherpas ne sont pas de simples guides : ils offrent une assistance à des personnes qui, sinon, ne seraient pas suffisamment préparées à affronter les problèmes qui surviennent fréquemment lorsqu’on dépasse les huit mille mètres d’altitude. Tandis que bon nombre d’aventuriers privilégiés se fixent désormais pour objectif de gravir l’Everest au moins une fois dans leur vie, tout un secteur d’activité s’est mis en place et emploie aujourd’hui les populations montagnardes du Népal – les sherpas – pour aider des personnes inexpérimentées à réaliser l’ascension. Ces sherpas robustes portent les réserves d’oxygène pour les grimpeurs, installent les échelles et les cordes, montent les tentes, cuisinent et portent même leurs sacs sur tout le parcours. Paradoxalement, la toute dernière partie de l’ascension avant d’atteindre le sommet, le ressaut Hillary-Tenzing, comporte des cordes fixes – et s’apparente en cela à un mur d’escalade en salle. En raison de ces cordes, un grand nombre de personnes sans expérience suffisante de l’alpinisme tentent l’ascension, si bien que l’Everest commence à connaître des embouteillages ! Trop de personnes envahissent les passages étroits, les glaciers instables ou les échelles qui enjambent de profondes crevasses.

Les moyens mis en œuvre peuvent aider bien des alpinistes peu expérimentés à atteindre le sommet, mais l’Everest sera toujours l’Everest : extrêmement dangereux et difficile, en particulier si quelque chose dévie, même légèrement, de ce qui était prévu. L’alpinisme au-dessus de huit mille mètres d’altitude représente un effort important et s’accompagne de défis extraordinaires aux conséquences parfois fatales. Les dangers inhérents à la raréfaction de l’air en altitude peuvent être surmontés grâce aux bouteilles d’oxygène transportées par les sherpas, mais tout danger n’est pas pour autant écarté : tempête soudaine, longue file d’attente qui augmente les risques de gelures, bouteille d’oxygène défectueuse, avalanche, etc. Sur l’Everest, des personnes qui n’ont pas les compétences requises doivent faire face à des obstacles nécessitant des facultés qu’ils ne possèdent pas, exactement comme à l’époque où les risques étaient plus importants.

De la même façon, l’internet permet à des mouvements connectés d’atteindre rapidement une masse critique, sans pour autant leur faire acquérir en amont les capacités d’organisation ou toute autre capacité collective, formelle ou informelle, qui les préparera aux inévitables problèmes à venir et les aidera à réagir en conséquence. En déployant aussi efficacement les technologies numériques pour se mobiliser, les mouvements peuvent éviter bien des écueils de l’organisation politique. C’est là une véritable force. Le livre influent de Clay Shirky sur l’action collective à l’ère du numérique, Here Comes Everybody, s’accompagne d’un sous-titre méritant d’être souligné :  The Power of Organizing without Organizations. Cette possibilité « d’organiser sans organisations » accélère effectivement le déroulement des événements et permet une rapide montée en puissance du mouvement. Il n’est pas nécessaire de passer six mois à préparer un seul et unique rassemblement lorsqu’un simple hashtag peut appeler les manifestants à descendre dans la rue ; pas besoin de s’encombrer d’une logistique complexe lorsque le financement participatif et les feuilles de calcul en ligne font tout aussi bien l’affaire. Pourtant, ce travail pénible qui se pratiquait avant l’avènement de l’internet servait également d’autres objectifs, notamment en habituant les participants aux processus de la prise de décision collective et en contribuant à créer la résilience nécessaire à tout mouvement qui veut survivre et prospérer sur le long terme. De la même manière, l’acquisition des techniques d’alpinisme par des ascensions préalables permet aux grimpeurs de renforcer leur capacité de survie dans les moments critiques, quasiment inévitables, où quelque chose ne se passe pas comme prévu.

Le plus frappant dans les mouvements qui se sont constitués après 2011, ce sont les difficultés qu’ils éprouvent en matière de choix tactiques lorsque se termine la phase initiale de manifestations ou d’occupations de grande envergure. Comme le sociologue Doug McAdam et d’autres l’ont analysé, l’innovation tactique est essentielle à tout mouvement sur le long terme. Par exemple, entre 1955 et 1964, le mouvement des droits civiques connaît plusieurs innovations tactiques majeures, du boycott des bus aux sit-in, en passant par les freedom rides, les campagnes de protestation communautaires et autres – toutes différant largement les unes des autres quant à leurs cibles et à leurs modes opératoires. Par comparaison, les mouvements connectés développent souvent des tactiques innovantes dès le début et réussissent un coup d’éclat, mais sont incapables de faire évoluer ces tactiques au fil du temps. Ils se révèlent également dans l’incapacité de se maintenir et de s’organiser sur le long terme en conservant toute l’énergie du début et toute la légitimité des premières revendications. Après un démarrage en trombe et une accélération fulgurante, ces mouvements foncent droit sur un premier virage tactique qu’il conviendrait de négocier avec souplesse. Ils n’ont alors que peu de résilience et peu ou pas d’expérience préalable de la prise de décision collective. Ils sont ainsi souvent confrontés à des dangers majeurs dès le début, à un moment où ils sont certes puissants et massifs, mais inexpérimentés et fragiles.

Cela faisait un an que j’avais commencé à me servir de cette analogie entre les sherpas et l’internet dans mes conférences et mes écrits, lorsqu’une série de tragédies s’abattit sur l’Everest, dont certaines étaient bel et bien la conséquence d’un nombre trop important de grimpeurs inexpérimentés confrontés à des circonstances auxquelles ils étaient mal préparés. Face au nombre croissant de morts, certaines compagnies de guides népalais lancèrent le débat autour de l’interdiction des réserves d’oxygène et d’autres moyens d’assistance dans le but de dissuader les grimpeurs inexpérimentés de tenter l’ascension. Je me suis alors posé la question : devais-je cesser d’utiliser cette analogie alors que tant de mauvaises nouvelles nous provenaient de l’Everest ? Mais les mauvaises nouvelles ne cessaient de s’accumuler également pour les mouvements que j’étudiais. Des amis ou des connaissances étaient jetés en prison ou contraints de s’exiler ; des villes que j’avais visitées étaient en ruines. Sur Facebook, mon fil d’actualité ne reflétait plus que malheur, souffrance et déception.

Malgré les tragédies en cours, ce serait une erreur de considérer l’un ou l’autre de ces mouvements comme un échec. Ils ne suivent pas les mêmes trajectoires que les mouvements passés, et il est donc difficile d’appliquer les mêmes indicateurs ou la même temporalité pour en mesurer la réussite ou l’impact. Dans notre époque connectée, l’organisation d’une marche ou d’une manifestation de grande envergure ne devrait pas être perçue comme l’aboutissement majeur des capacités développées par un mouvement. Il convient plutôt de concevoir un tel événement comme le point de départ du mouvement, son entrée en scène, et donc comme le premier acte d’un processus susceptible d’être long. Si le mouvement des droits civiques atteint son apogée à l’occasion de la Marche sur Washington en 1963, le mouvement Occupy naît probablement lors de l’occupation du parc Zuccotti en 2011. La trajectoire future ou les impacts potentiels des mouvements connectés ne peuvent se comprendre parfaitement si l’on s’appuie uniquement sur des modèles conceptuels, des indicateurs ou des critères hérités des mouvements précédents. Des moments et des activités en apparence similaires – occupations ou grandes manifestations – n’occupent pas la même place dans les trajectoires des mouvements connectés et dans les trajectoires de mouvements organisés selon des modèles traditionnels et sans outils numériques.

À Istanbul, en 2013, j’étais frappée de constater à quel point le discours des manifestants sur la technologie, la mobilisation contestataire et la politique ressemblait à celui de manifestants d’autres régions du monde, quand bien même la mobilisation de ces derniers n’avait pas de véritable pendant dans l’histoire turque. En dépit de leurs nombreuses différences, la jeunesse égyptienne et la jeunesse new-yorkaise abordaient elles aussi des thèmes similaires dans leurs discussions : antiautoritarisme, méfiance à l’égard des autorités et désir de participation. Ces revendications qui alimentaient leurs révoltes profitaient du potentiel de connexion et de retentissement offert par les téléphones que ces jeunes avaient toujours sur eux.

La mondialisation par le bas devenait réalité.

Les manifestations du parc Gezi, comme bien d’autres formes de contestation dans le monde, ont privilégié l’autogestion et rejeté les politiques et les organisations formelles. Tout y fonctionnait grâce à des volontaires, des cuisines aux bibliothèques en passant par les infirmeries communautaires qui soignaient aussi bien les manifestants légèrement touchés que les grands blessés. Le parc disposait d’une économie collaborative où rien ne s’achetait et rien ne se vendait. Les gens échangeaient ce qu’ils avaient contre ce dont ils avaient besoin. De nombreux manifestants m’ont dit que ces échanges non monétaires comptaient parmi les aspects les plus satisfaisants et épanouissants de leur expérience à Gezi. Cela peut sembler paradoxal, mais beaucoup ont conservé un excellent souvenir de ce qui leur est arrivé après avoir subi les attaques de la police au gaz lacrymogène, au gaz au poivre, au canon à eau ou par tout autre moyen : des inconnus les ont aidés et protégés. Il n’y a rien de plaisant à recevoir du gaz lacrymogène, mais l’expérience de solidarité et d’altruisme vécue au sein de communautés engagées dans une forme de rébellion collective a particulièrement touché ces personnes, dont les vies étaient par ailleurs dominées par le combat ordinaire de la survie et le besoin de gagner de l’argent.

Une manifestation de cette ampleur, semblant surgir de nulle part, était tout à fait inouïe en Turquie, où il n’existait jusqu’ici aucune culture politique significative de grands mouvements sans leaders. À Gezi, j’observais le produit d’une convergence culturelle mondiale des aspirations et des pratiques des manifestants. En plissant les yeux et en oubliant qu’ils parlaient turc, j’aurais pu avoir l’impression de me trouver au milieu de pratiquement n’importe quelle manifestation du XXIe siècle : organisée sur Twitter, envahie de gaz lacrymogènes, sans leaders, connectée, euphorique et fragile.

Mes thèses sont l’aboutissement d’un vécu et d’une étude dans la durée des mobilisations contestataires et des technologies sur lesquelles s’appuient ces mobilisations – un cheminement fait d’observation et de réflexion en ma qualité de chercheuse, de technologue et de participante. J’ai vécu, observé ou étudié les impacts des technologies numériques sur de nombreux mouvements : d’abord la révolte zapatiste au Chiapas en 1994, puis les manifestations contre l’OMC qui ont secoué Seattle et pris le monde par surprise en 1999, et les rassemblements contre des sommets mondiaux organisés dans de nombreuses villes au début duXXIe siècle. À l’occasion de ces rassemblements, des foules de manifestants s’invitaient aux réunions d’institutions internationales opaques comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale ou l’OMC – des organisations internationales qui ne semblaient pas pouvoir être influencées par les gens ordinaires du monde entier. J’ai vu et étudié la vague de manifestations et de révoltes contre l’autoritarisme et les inégalités qui a déferlé à partir de 2011 sur le monde, de l’Égypte à Hong Kong, de la Turquie aux États-Unis. Au mauvais endroit au mauvais moment, j’étais même présente en Turquie lors de la tentative de coup d’État de 2016, qui sera déjouée grâce aux technologies numériques.

Le présent ouvrage examine principalement des mouvements antiautoritaires de gauche. Toutefois, les analyses conceptuelles des mécanismes que je décris ici sont souvent applicables à d’autres mouvements du spectre politique – bien entendu dans le cadre de leur propre culture politique et des facteurs structurels qui les influencent.

Par exemple, je parle de ce que j’appelle « la paralysie tactique » : l’incapacité de ces mouvements à adapter leurs tactiques, à négocier leurs revendications et à faire pression pour des changements politiques tangibles. Cette incapacité est intrinsèquement liée à l’absence de leaders (« horizontalisme ») et à la façon dont les technologies numériques renforcent la capacité de ces mouvements à se former sans réelle planification préalable, les problèmes étant alors traités au fur et à mesure par les personnes qui se présentent (« adhocratie »). C’est souvent le propre des mouvements antiautoritaires, parce que cette caractéristique est en adéquation avec leur culture politique. Cependant, il s’agit aussi d’un corollaire partiel d’autres dynamiques sous-jacentes, plus profondes, que j’ai également eu l’occasion d’analyser, comme la disparition des régulateurs de l’information et de l’organisation de cette régulation – des dynamiques qui s’appliquent assez largement à tout type de mouvement social. De la même manière, mon approche générale des « capacités et signaux », destinée à réfléchir au rôle causal de l’évolution technologique dans le progrès social, et l’accent que je place sur le rôle des algorithmes et des politiques mises en place par les plateformes de médias sociaux, entre autres, sont conçus pour une application plus large qu’à mes seuls exemples de départ. J’ai également intégré les analyses d’autres mouvements – comme le mouvement du Tea Party aux États-Unis – qui servent d’outils d’analyse comparative, en particulier pour illustrer certains points conceptuels. Mon travail explore par ailleurs la façon dont les gouvernements ont depuis réagi face à cette sphère publique connectée, en s’intéressant aussi bien à des démocraties ouvertes qu’aux méthodes employées par des régimes plus autoritaires, par exemple la Russie ou la Chine, dans le but d’éliminer ou d’étouffer toute dissidence.

La recherche empirique et les cadres conceptuels et théoriques que je présente dans ce livre sont le fruit d’années d’observation, de participation et d’analyse, ainsi que d’un grand effort de recherche empirique systématique mettant en œuvre plusieurs méthodes. Mes propres recherches primaires figurant dans cet ouvrage s’appuient sur une observation participante et sur des centaines d’entretiens formels et systématiques de manifestants présents dans le parc Gezi à Istanbul en 2013. Dans le cadre de ces recherches, j’ai également procédé à des analyses quantitatives évaluées par des pairs à partir d’une enquête réalisée auprès de plus d’un millier de participants aux événements de la place Tahrir début 2011. Enfin, à compter de l’année 2011, j’ai effectué des visites dans plusieurs pays touchés par les soulèvements du Printemps arabe, du Maghreb au Moyen-Orient, notamment en Égypte, en Tunisie, au Liban (de nombreux activistes syriens ayant fui à Beyrouth) et au Qatar (incluant une visite au siège d’Al Jazeera) pour y réaliser des séries d’entretiens et des observations. J’observe et je participe également à de nombreux autres mouvements sociaux depuis des décennies, en m’intéressant plus spécifiquement à la façon dont les technologies numériques interagissent avec leurs dynamiques. Ces mouvements incluent les manifestations altermondialistes organisées entre 1997 et 2002, les mouvements anti-guerre apparus aux États-Unis aux alentours de 2002 et 2003, et le mouvement Occupy en 2011 et 2012.

Toutes les époques ont un passé et des antécédents ; elles sont le prolongement des multiples dynamiques qui les ont précédées. Si j’ai choisi de débuter ce livre par l’analyse des réseaux de solidarité zapatistes, ce n’est toutefois pas un simple accident de mon parcours personnel. Les réseaux de solidarité zapatistes marquent le début d’une nouvelle phase, l’émergence de mouvements connectés au moment où l’internet et les outils numériques commencent à se répandre parmi les activistes et plus généralement au sein des populations. Le fait que j’ai vécu en Turquie, en Europe et aux États-Unis la majeure partie de ma vie nourrit et limite de toute évidence mes analyses ; je considère mon parcours de migration à travers plusieurs cultures et plusieurs continents comme une force, mais aussi comme une limite de ma propre expérience.

J’ai également eu accès à plusieurs ensembles de big data qui ont trait à certains aspects des activités en ligne associées aux mouvements que j’étudie. Certains de ces jeux de données ont été publiés, d’autres ont été rassemblés et m’ont été transmis à titre confidentiel. Ces données couvrent beaucoup d’aspects. Certaines concernent les millions de participants à des mouvements ; je les ai sélectionnées en fonction du hashtag utilisé, de la région géographique ou d’autres critères. En complément de ma formation de sociologue, mon passé de programmeuse informatique me permet d’explorer ces bases de données comme une autre dimension de l’observation. M’appuyant sur ce travail, j’ai également publié des articles scientifiques évalués par des pairs sur les avantages et les limites de la recherche sur le big data. Ce travail m’a guidée au fur et à mesure que j’intégrais, par des méthodes de recherche sur le big data, ce que je considère comme des conclusions solides et enrichissantes sur les mouvements sociaux.

Au fil des ans, j’ai également procédé à des observations ethnographiques en ligne sur de nombreux mouvements : par exemple, entre septembre 2015 et l’élection présidentielle américaine de novembre 2016, j’ai suivi un échantillon choisi à dessein de sympathisants de Donald Trump. Mes observations ont été réalisées en examinant quotidiennement le comportement en ligne de ces sympathisants et en assistant ou en regardant des meetings de Trump. Ces observations ne sont qu’un pan de recherche systématique, mais elles permettent d’ancrer mes analyses conceptuelles. Le New York Times et d’autres sources ont publié mon travail dans ce domaine, et j’ai pu très tôt défendre l’idée que, même si la plupart des commentateurs ne voyaient dans sa candidature qu’une simple farce, Donald Trump avait toutes ses chances, à la fois comme candidat aux primaires du Parti républicain et en tant que candidat à la présidentielle.

Ma propre expérience me permet de présenter des récits et des exemples qui étayent les concepts et l’analyse que je développe dans ce livre. J’ai choisi des exemples que je juge représentatifs d’éléments conceptuels plus larges. Toutefois, ils sont nécessairement incomplets et doivent donc être considérés comme des anecdotes. Dans le cadre de ce travail, mon objectif est avant tout de développer des théories et de présenter une analyse conceptuelle sur l’importance des technologies numériques dans la façon dont les mouvements sociaux, les autorités et la société interagissent. Je ne cherche pas à offrir une description empirique exhaustive d’un mouvement donné.

Plus loin dans ce livre, vous constaterez que j’utilise souvent le mouvement des droits civiques aux États-Unis comme élément de comparaison. Je le fais à plus d’un titre, et notamment parce qu’il s’agit d’un des mouvements les plus étudiés de l’histoire. C’est également un mouvement que bon nombre de mes étudiants connaissent, ce qui me fournit un outil de comparaison. Je me suis néanmoins efforcée de dépasser le simple résumé habituel – « Rosa Parks était fatiguée ; Martin Luther King a fait un discours… » – pour montrer toute la complexité, toute la dynamique et tous les niveaux de ce mouvement. De toute évidence, ce choix présente également des limites. Le mouvement des droits civiques est loin d’être le seul mouvement important de l’histoire et je ne cherche pas à faire de ce mouvement précis la référence qui permettra d’évaluer le succès ou l’échec d’autres mouvements. En réalité, je m’efforce de n’imposer aucune forme de téléologie dans mon approche. Mon objectif n’est pas de distribuer les bons ou les mauvais points, encore moins de proposer les recettes du succès ou de l’échec. Je cherche avant tout à examiner les trajectoires et les dynamiques des mouvements connectés à la lumière des capacités et des signaux des manifestants.

Aucun auteur esquissant le tableau d’un champ important de l’activité humaine ne peut s’appuyer uniquement sur ses propres données ou ses propres recherches. C’est pourquoi je n’ai pas non plus limité les analyses présentées dans ce travail à mes propres recherches primaires. Je me suis fortement appuyée sur bon nombre d’excellentes études, publiées ou non, et menées par des chercheurs ou des journalistes.

Je me suis efforcée de rendre mon texte abordable et mes arguments compréhensibles par le plus grand nombre – lycéen intéressé par le sujet, militante impliquée dans un de ces mouvements, ou plus largement quiconque se soucie de la façon dont les technologies numériques et le changement social influencent le monde. Dans cet effort pour toucher le grand public, je n’ai bien entendu pas présenté toute l’étendue des recherches universitaires sur le sujet, même si mes propres recherches et analyses ont de toute évidence grandement bénéficié de ce riche héritage. Pour que le projet soit gérable et que le livre conserve une longueur raisonnable, et en accord avec ma maison d’édition Yale University Press, j’ai publié une bibliographie plus complète sur le site web correspondant à ce travail : http://www.twitterandteargas.com.

Les actions collectives, les mouvements sociaux et les révolutions participent à la trame de l’histoire humaine. Ils ont été étudiés en profondeur et pour de bonnes raisons : ils changent le cours de l’histoire. Que leurs actions conduisent à une révolution sociale, comme dans les cas de la France, de la Chine ou de la Russie, à un changement de régime, comme en Tunisie en 2011 ou en Ukraine en 2013, ou simplement à des réformes et à de nouvelles lois, comme le mouvement des droits civiques aux États-Unis, les personnes qui se rassemblent pour réclamer de l’attention, des actions et des changements ont contribué à façonner le monde depuis des siècles. Elles continueront à le faire sans aucun doute, mais elles agissent désormais sur un terrain qui a récemment fait l’objet de grandes mutations. La connectivité numérique reconfigure la façon dont les mouvements se connectent, s’organisent et évoluent.

Depuis 2016, de nombreux mouvements de contestation, de l’Égypte à la Turquie, semblent s’effacer ou se disperser. Par ailleurs, tous les mouvements qui utilisent ces stratégies numériques ne recherchent pas forcément un changement social positif : des groupes terroristes comme l’État islamique ou des groupes suprémacistes blancs d’Amérique du Nord utilisent eux aussi les technologies numériques pour rassembler, s’organiser ou amplifier leur discours. Pendant ce temps, de nouveaux mouvements surgissent, du Brésil à l’Ukraine en passant par Hong Kong, où des communautés pleines d’espoir occupent des lieux et envahissent les rues en signe de protestation. Certains mouvements de contestation se sont même transformés, du moins partiellement, en partis politiques : c’est le cas de Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce. Dans la même veine, Bernie Sanders a bénéficié d’un incroyable élan de soutien visant à le faire élire comme candidat du Parti démocrate aux élections présidentielles américaines de 2016, auquel se sont joints de nombreux membres du mouvement Occupy Wall Street.

Comme tout élément de l’histoire humaine, l’évolution des formes modernes de contestation possède des racines historiques et culturelles profondes. Mais son étude requiert également de nouvelles méthodes qui permettent de comprendre la fragile puissance de ces nouveaux mouvements. J’observe tout cela non pas de mon point de vue de chercheuse, mais en tant qu’observatrice participante de ces mouvements, et je m’efforce de ressentir le moment. Bien souvent, j’ai un sentiment très net de processus cyclique, de déjà-vu, comme de vivre un film déjà regardé, mais dont je ne connais toujours pas la fin. Je passe mes journées à écouter les militants et je vis souvent avec eux les aléas de leur révolte. Alors que les gens me parlent et découvrent que j’ai étudié ces mouvements ailleurs dans le monde, une question revient sans cesse : « Comment penses-tu que cela va finir ? » Je réponds que je n’en sais rien. Dans les montagnes du Chiapas, j’ai appris un dicton zapatiste : « Preguntando caminamos ». Cela signifie : « Nous avançons en nous interrogeant ». C’est dans cet esprit que je propose ce travail.

Zeynep Tufekci : Twitter & les gaz lacrymogènes

Forces et fragilités de la contestation connectée

C&F, Caen 2019, 430 pages, 29 euros

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.