J’écoute mal un sot qui veut que je le craigne

Dans leur avant-propos de : « A l’école du partage. Les communs dans l’enseignement », avant-propos-de-a-lecole-du-partage-les-communs-dans-lenseignement/ publié avec l’aimable autorisation des éditions C&F Marion Carbillet et Hélène Mulot parlent de leur métier de professeures documentalistes, du déploiement des technologies numériques, de la transformation de la profession d’enseignantes, « Il y a une dizaine d’années, nous sommes retrouvées en grand questionnement sur les contenus à transmettre aux adolescents que nous avions face à nous. Comment accompagner leurs pratiques de recherche d’information, leur utilisation des blogs, des forums, des médias sociaux ? »

Elles abordent les libres savoirs, les communs, « La réflexion autour des communs de la connaissance nous a apporté un cadre nouveau, stimulant », la modification de leurs postures et de leurs pratiques, « Nous avons développé une posture qui nous incite à : accueillir des savoirs qui ne viennent pas nécessairement de l’école elle-même, notamment sur les outils numériques ; favoriser l’apprentissage de pair à pair et le lien à autrui à travers des activités multiples sans cesse enrichies ».

Je souligne les questions autour de l’apprentissage : « comment aider les élèves à développer des dispositions durables à l’apprentissage pour trouver, construire et enrichir les ressources et connaissances dont ils ont besoin ? / comment entretenir chez eux le goût de partager ces connaissances tout au long de leur vie ? / comment enfin, développer individuellement et collectivement, par la connaissance d’eux-mêmes et le lien à autrui, leur pouvoir d’agir sur le monde ? »

Dans ce livre, il s’agit, pour elles, d’assumer la complexité, d’être résolument guidées par la dimension collective, orientées vers l’acquisition d’un pouvoir d’agir, de favoriser le débat contradictoire et la négociation pour atteindre des points de consensus…

Marion Carbillet et Hélène Mulot introduisent sur les ressources gérées collectivement, les droits d’usage collectif, la pensée économique des communs, « Elle permet d’identifier et de dénoncer les appropriations par des entreprises privées de ressources telles que les données personnelles. Elle permet aussi de questionner la place des œuvres patrimoniales dans un monde où le support numérique conditionne l’accès. Surtout, elle remet le lien social au cœur des questions d’accès aux ressources et aux informations. Parler de communs au XXIe  siècle, c’est donc attester d’une continuité et d’une « renaissance ». »

Elles utilisent expression « communs de la connaissance », réfléchissent « aux rapports que les groupes humains entretiennent entre eux, autant qu’avec les technologies numériques, les savoirs et les autorités médiatiques »…

Je choisis de faire une présentation détaillée du premier chapitre

Le web. Nouveaux modes de partage de l’information

Internet, les nouvelles technologies, les informations partagées, « Pour utiliser à bon escient les technologies, dans une perspective émancipatrice et citoyenne, il faut comprendre non seulement leur fonctionnement mais aussi le monde qu’elles dessinent : les libertés qu’elles nous font gagner et celles dont elles nous privent ». Les autrices interrogent les utilisations possibles (environnement et techniques) dans le monde éducatif, « Mais les réponses multiples, croisées, dialectiques, complémentaires voire même contradictoire posent, lorsqu’on les confronte, des questions fondamentales »

Elles discutent, entre autres, des évolutions du web et de leurs enjeux, des logiciels propriétaires et des logiciels libres, de la réunion par une même technologie de « la communication entre deux ou plusieurs individus et la diffusion ouverte à un large public », de l’élargissement de l’« espace public », des nouveaux systèmes d’autorités (régulation sur le web), « Ce qui pose question, c’est le fait que nous acceptons souvent ces autorités de façon non consciente, ce qui nous éloigne de fait d’une posture critique et distanciée de nos usages. Le rôle de l’école est ici capital pour comprendre les enjeux de ces nouvelles formes d’autorité », de la recherche prédictive, de la « fiabilité » des algorithme, des médias de diffusion de contenus, du système de contraintes et de son invisibilité au regard de la plupart des utilisateurs et utilisatrices (je regrette l’absence d’interrogation sur le genre des outils au sens le plus large et sur les pratiques sexuées d’utilisation).

Elles abordent l’appropriation par les plateformes de contenus qu’elles n’ont pas produit, l’absence de droit des usager es sur les ressources, « Nous utilisons le terme d’enclosure pour désigner les tentatives de captation ou de rétention des ressources par un tiers, et toutes les tentatives d’exclure de l’usage commun », les enclosures techniques, les enclosures juridiques, les enclosures attentionnelles, « Identifier les enclosures permet non de les combattre de façon systématique mais de les interroger et de publier, recommander, commenter en libre conscience ce que l’on est en train de faire et de produire »…

Les algorithmes choisissent pour nous (en complément possible, Préface d’Antonio A. Casilli à l’ouvrage de Olivier Ertzscheid : L’appétit des géants. Pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformespreface-dantonio-a-casilli-a-louvrage-de-olivier-ertzscheid-lappetit-des-geants-pouvoir-des-algorithmes-ambitions-des-plateformes/ et note de lecture : tous-les-murs-du-monde-ne-repareront-jamais-ceux-des-chateaux-de-sable-que-des-enfants-ne-construiront-plus/), nous enferment dans un monde restreint, nous limitent à une partie du web, « une nouvelle limite se met en place : celle de reproduction et d’enferment dans nos cercles et schémas de pensée », la personnalisation de nos profils participe de la détermination des réponses algorithmiques. Nous perdons la main sur une partie de l’information et sur la compréhension possible de la société.

Données personnelles, « Les données personnelles sont donc utilisées comme des ressources collectables et appropriables », utilisateurs et utilisatrices. Nous travaillons gratuitement pour les GAFAM, « On peut en effet considérer que la captation des données individuelles par des entreprises privées est une forme d’enclosure puisqu’il y captation d’une richesse crée collectivement qui se monétise et devient la source d’empires économiques mondiaux », notion de copyleft, logiciel libre, liberté « d’exécuter le programme comme on le souhaite, pour n’importe quel usage », liberté « d’étudier le fonctionnement du programme », liberté « de redistribuer des copies », liberté « de distribuer des versions modifiées pour que la communauté profite des améliorations », culture commune partagée, transmission de connaissances…

Tous ces derniers éléments sont bien au cœur des pratiques éducatives, « l’école est un lieu où l’on apprend à comprendre et analyser l’environnement dans lequel on vit », la maitrise de l’usage des outils numériques y est intégralement incluse.

Les autrices questionnent les outils web et leurs utilisations dans le cadre de l’école, invitent à débattre avec les élèves autour de la philosophie et du financement de ces outils, « De la même manière, toute utilisation d’un outil qui enferme les utilisateurs, ou qui se finance par la captation de données personnelles, devrait pouvoir faire l’objet d’une étude critique et argumentée », soulignent l’exigence « de formation à l’esprit critique ». Elles interrogent sur l’enseignement du web, rappellent que « le web n’est pas seulement une interface donnant accès à des documents, c’est un véritable espace social, un environnement dans lequel les individus évoluent et se construisent ».

Il faut « identifier les outils communs à tous et réfléchir à leur fonctionnement », mettre des mots sur « des pratiques quotidiennes qui ne sont jamais arrivées en conscience », permettre aux élèves de gérer leur « présence numérique » (ce terme me paraît particulièrement adéquat) et anticiper les traces qu’elles et ils (iels) laissent, comprendre que les activités en ligne n’ont rien d’immatériel, dépasser un certain sentiment de magie, comprendre comment « derrière une illusion de gratuité » les données sont monétisées et le ciblage de la publicité construite… sans oublier le droit à l’oubli et le droit au changement d’opinion.

Je souligne les paragraphes sur « cerner les bulles de filtre », la limitation par les outils des possibles informationnels, le web visible et le web invisible, les algorithmes de recommandation et les enchainements sans action des internautes, l’économie de l’attention (domaine dont les conséquences ne sont, à mes yeux, pas suffisamment étudiées. La temporalité du défilement et des images n’est pas propice à la réflexion), le fonctionnement de Google et de Youtube…

Marion Carbillet et Hélène Mulot développent sur l’enseignement de l’« art de la controverse », sur la complexité, sur la compréhension des enjeux, la remise en cause et le dépassement des préjugés, « mise à distance des jugements hâtifs, remise en cause des opinions personnelles préconçues, écoute des arguments d’autrui, suspensions du jugement, empathie, recherche de consensus », sur les actions collectives replaçant le lien social au cœur de l’environnement numérique…

Sommaire :

Chapitre II : La presse et les médias : s’engager pour une information de qualité

Chapitre III : La copie : au cœur du patrimoine culturel

Chapitre IV : Les savoirs au cœur des relations sociales

Chapitre V : A l’école du pouvoir d’agir

Conclusion : Le souffle des communs sur l’enseignement

Dans le second chapitre, Marion Carbillet et Hélène Mulot abordent, entre autres, la propriété privée concentrée des grands moyens d’information, le flux continu diffusé et très vite oublié, l’accélération du rythme médiatique, les médias dans le contexte du web, les commentaires, les impacts émotionnels, les « pièges à clics », la fabrication d’informations fausses et leur essaimage rapide, le registre des faits vérifiables, les théories du complot, la notion d’autorité dans la prise de parole, la « pollution informationnelle ambiante »…

Elles mettent l’accent sur le questionnement des informations reçues, les rapports entre qualité de l’information et débat démocratique, la confrontation avec les univers d’autrui, l’enseignement de « la qualité de l’information » (« la compréhension de la valeur politique de la réalité des faits (contre la manipulation et la propagande) ; la capacité à repérer la diversité des points de vue sur un même fait »), les regards critiques sur nos propres pratiques, les rouages mentaux et technologiques, le décloisonnement des connaissances…

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre III, La copie : Au cœur du patrimoine culturel. Les autrices discutent de la transmission, de culture partagée, de copie, « La copie est utilisée toujours pour la diffusion comme pour l’acquisition personnelle du savoir ».

Et si « Le droit d’auteur concerne uniquement l’acte de création », je ne comprends pas pourquoi il serait acceptable qu’il puisse se transmettre par héritage. Etre rémunéré pour ses créations est une chose, que d’autres, n’ayant rien créé puissent bénéficier du droit d’auteur, par transmission en quelque sorte de la propriété est une forme d’enclosure, pour utiliser un terme des autrices. Pour moi au décès de la créatrice ou du créateur, les œuvres devraient tomber dans le domaine public.

Marion Carbillet et Hélène Mulot abordent aussi les licences Creative Commons, l’exception pédagogique et ses limites, la copie « comme mémoire commune », la collection d’informations, l’évolution de l’acte de copie en apprentissage, la réappropriation des contenus des musées, la transformation ou l’adaptation des créations, le bricolage et le recyclage, « Parce que nous parlons de ressources qui appartiennent au patrimoine collectif, la théorie des communs est ici opérationnelle car elle considère dans une même pensée les ressources, les communautés d’usage et les règles de gestion de ces communautés, dans le but de maintenir et partager les ressources », la collecte de documents, la citation des sources, le savoir collectif, l’argumentation autour d’une oeuvre d’art et le vocabulaire émotionnel, les cultures émergentes…

Marion Carbillet et Hélène Mulot détaillent la place des savoirs dans les relations sociales, la fiabilité et la qualité des informations, le travail par controverse, les savoirs « dans le triple lien à soi, aux autres et à l’environnement », le co-enseignements avec les élèves, la construction d’« une autorité collective » et l’exemple de Wikipédia, le contrôle des informations, la place du doute et de l’esprit critique, l’étude et la participation, les savoirs en réseau, l’éducation populaire, la critique de l’organisation du travail, l’entraide des utilisateurs et utilisatrices, les limites de la division en catégories, les formes scolaires de la transmission, les pédagogies actives, le plaisir d’apprendre, la coopération et les apprentissages, les projets participatifs, les savoirs multiples et les échanges réciproques…

Le titre de cette note est une phrase de Victor Hugo citée par les autrices.

Le dernier chapitre est justement intitulé : A l’école du pouvoir d’agir.

Les autrices écrivent, entre autres, sur le questionnement de « ses connaissances, ses croyances et ses valeurs », l’autoformation « à visée émancipatrice et libératrice, qui relie l’individu et le collectif », la multiplication des expériences, l’observation d’un e « pair » qu’on estime semblable à soi, le choix des buts et des moyens, le désir d’apprendre, la notion d’« environnement capacitant », les initiatives des élèves, l’inclusion et l’interaction, les situations de handicap, l’aspect oppressif des livres sur certain·es élèves, le besoin de déconnexion, les systèmes attentionnels, les ateliers pour exercer son attention et l’exemple de « Silence on lit », les projets collectifs, la place de la solitude, les corps…

« En écrivant ce livre, nous avons nous-mêmes énormément appris car nous avons été amenées à lire, chercher des informations dans de multiples domaines, formuler des pensées, préciser notre vocabulaire et tisser nos liens de compréhension entre les résultats des chercheurs dont nous avons consulté les écrits ».

Reste une question, que je pose maintenant à toustes les auteurs et autrices, pourquoi ne pas utiliser une écriture plus inclusive ? – le point médian, l’accord de proximité, les enseignant·es, les acteurs et les actrices, les utilisateurs et les utilisatrices, pour rendre visibles les unes et les autres, les iels et toustes.

Marion Carbillet, Hélène Mulot : A l’école du partage

Les communs dans l’enseignement

C&F éditions, Caen 2019, 304 pages, 26 euros

https://cfeditions.com/partage/

Didier Epsztajn

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