Mythes et clichés sexistes contre l’égalité

Les auteurs et autrices (iels) reviennent sur le précédent tome, CEMEA : Pour une éducation à l’égalité des genres. Guide survie en milieu sexiste (tome 1), explications-fallacieuses-et-caracteristiques-projetees-sur-un-groupe-humain/, les petites phrases, les clichés, les intox, les mythes, la binarité, l’hétéro-normativité… « Notre groupe s’est alors donné comme objectif de déconstruire ces idées reçues et de trouver des stratégies de contre-discours efficaces et simples à utiliser, aussi simples que ces « vérités » sexistes et aliénantes dont on nous rabat les oreilles ! ». Une visée émancipatrice illustrée par un choix d’illustrations d’artistes féministes. Une autre lecture d’événements, de concepts et de théories, autour de l’égalité des êtres humains.

Les expériences « intérieure et personnelle » contribuent à façonner la personnalité (par ailleurs mouvante) des êtres humains. (Lire : Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social; Individus, institutions, socialisationsquest-ce-quun-e-individu-e-sinon-une-production-de-part-en-part-sociale/). L’identité, fortement sexuée dans nos sociétés, est toujours une construction sociale. Je reste plus dubitatif sur les expressions « identité de genre » ou « expression de genre » qui ne fournissent pas d’explication sur les contraintes, les clichés, les mythologies, les discriminations, les assignations, les inscriptions historiques, les imbrications de rapports sociaux et de pouvoir (intersectionnalité), les contradictions générées et les luttes pour l’égalité…

 

Mythe N° 6 : «  Les femmes et les hommes n’ont pas les mêmes muscles, ni la même morphologie et ne peuvent donc pas faire les mêmes choses ! »

Ce mythe tend à :

  • qu’une morphologie différente justifie l’attribution de tâches et de rôles différents entre hommes et femmes ;

  • que les filles -les femmes – et les garçons – les hommes – sont naturellement attiré-e-s par des activités distinctes (jeux et jouets, loisirs, sports, professions, etc.) en raison de capacités et compétences physiques différentes ; qu’il existe des activités qui conviennent intrinsèquement mieux aux filles et d’autres mieux aux garçons ;

  • le déterminisme biologique et l’essentialisme ; la complémentarité des rôles masculins et féminins dans notre société.

Les auteurs et autrices analysent, entre autres, les différences morphologiques, le dimorphisme sexuel, les conséquences de l’accès réduit aux ressources alimentaires, la sous-estimation de la force et l’endurance de femmes, l’oubli de leurs nombreux travaux pénibles, les regards sociaux portés sur les compétences des « parents », la naturalisation des construits et leur déshistoricisation, « La condition physique apparaît comme un construit social inscrit au plus profond de toute socialisation sexuée » (Nicole-Claude Mathieu).

En complément possible :

Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, La définition du sexe comporte toujours un aspect stratégique, c’est-à-dire politique, dans la gestion des relations entre les sexes

Priscille Touraille : hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse – les régimes de genre comme force sélective de l’adaptation biologique les-inegalites-de-genre-pourraient-etre-enregistrees-au-niveau-du-genome-jusqua-devenir-ce-que-nous-identifions-ensuite-comme-des-caracteres-sexues/

 

Mythe N° 7 : « C’était quand même mieux avant, quand l’homme et la femme savaient où était leur place. »

Ce mythe tend à :

  • un avant, sorte « d’âge d’or » où il n’y avait pas de tensions entre les hommes et les femmes, parce que chacun-e avait une place prédéfinie ;

  • qu’il y a moins de problèmes dans les relations hommes-femmes (et dans une société en général) quand les rôles sont assignés à chacun-e ;

  • que toutes les revendications pour plus d’égalité entre femmes et hommes sont récentes (à partir des années 1960) ;

  • que ces revendications féministes sont le fait d’une minorité, la majorité des hommes et des femmes étant satisfaite de la prédétermination des rôles ;

  • que ce sont les féministes qui ont créé la bataille entre les sexes et ont compliqué les relations hommes-femmes.

De quel avant s’agit-il ? De quel mieux et pour qui ?

Les auteurs et autrices analysent, entre autres, la construction d’un passé fantasmé et nostalgique, la plasticité de la mémoire et sa construction historique au sein des rapports sociaux de domination, l’oubli de bien des personnes et de faits dans la construction d’un passé par les vainqueurs.

Et si nous parlions de droits, qui semblent si évidents, mais qui furent obtenus par des luttes !

« – avant 1889, quand aucune université belge n’acceptait les élèves filles ?

– avant 1922, quand les femmes n’avaient pas le droit de toucher l’intégralitéde leur propre salaire (la partie touchée ne pouvant être dépensée sans l’accord de leur mari que tant qu’elle était affectée aux « besoins du ménage ») ?

– avant 1948, quand les femmes n’avaient pas le droit de vote ?

– avant 1969, quand un employeur pouvait licencier une femme pour causede mariage ou de grossesse ?

– avant 1971, quand les allocations de chômage dépendaient du sexe de lapersonne qui en bénéficiait ?

– avant 1972, quand une femme redevenait une mineure juridique aumoment de son mariage ?

– avant 1973, quand la pilule contraceptive était illégale ?

– avant 1976, quand les femmes mariées devaient demander l’autorisationde leur époux avant d’ouvrir un compte en banque et que la femme devait, légalement, obéissance à son mari ?

– avant 1981, quand il n’existait pas de loi contre les actes racistes ou xénophobes ?

– avant 1989, quand le viol conjugal n’était pas reconnu par la loi belge,qui considérait les relations sexuelles dans le mariage comme relevant du « devoir conjugal » ?

– avant 1990, quand l’homosexualité était listée par l’OMS comme unemaladie mentale ?

– avant 1995, quand tous les hommes majeurs étaient obligés de faire leurservice militaire ?

– avant 2002, quand les pères n’avaient pas droit à un congé de paternité ?

– avant 2003, quand les personnes homosexuelles n’avaient pas le droit dese marier ?

– avant 2007, quand aucune loi fédérale ne protégeait contre les discriminations racistes ou homophobes ?

– avant 2014, quand aucune loi ne sanctionnait le sexisme dans l’espacepublic ? »

Mieux avant mais alors pour qui ?

Les luttes pour l’égalité et la liberté ne datent pas de la période récente. Inscrit·es dans des rapports sociaux de domination, les êtres humains ont revendiqué la remise en cause des statuts et des institutions, les soumissions aux princes, à l’église… et pour ce qui est des femmes et des hommes, « chaque période de l’Histoire a ainsi vu des femmes et des hommes se questionner, se rebeller, émettre des doutes sur de prétendues aptitudes ou aspirations « naturellement » différentes entre les sexes, préférant remettre en cause une éducation souvent inégalitaire ».

Les auteurs et autrices rappellent certain·es de celles et ceux qui défendirent une autre conception des rapports entre hommes et femmes. S’il ne me semble pas exact de parler des « trois vagues du féminisme » dans l’oubli de 1789-1793, 1830 et 1848, la mise en cause de « critères arbitraires comme le sexe, l’origine culturelle, sociale ou raciale » et la dénonciation des discriminations et des oppressions, ont connu durant le siècle dernier des expressions massives et le développement partiel d’un mouvement autonome des femmes pour leurs droits.

Les femmes ont longtemps – et c’est toujours le cas – été invisibilisées, leur place dans l’histoire déniée. Chaque avancée de leurs droits s’est accompagnée de fortes réactions, de rhétoriques antiféministes (en complément possible, le récent ouvrage sous la direction de Christine Bard, Mélissa Blais, Francis Depuis-Déri : Antiféminisme et masculinismes d’hier et d’aujourd’huirefus-des-droits-et-de-lautonomie-des-femmes-reaffirmation-du-pouvoir-des-hommes/)

 

Mythe N° 8 : « Les gays ne sont pas de vrais hommes ; les lesbiennes ne sont pas de vraies femmes ».

Ce mythe tend à :

  • l’hétéronormativité comme seule représentation valable des rôles et des relations entre êtres humains, mais aussi comme seule pratique sexuelle acceptable, parce que naturelle et utile ;

  • l’homophobie, en présentant l’homosexualité comme une pratique sexuelle anormale et amorale, mais également comme un danger potentiel pour la société, voire pour l’humanité ;

  • les agissements et les discriminations homophobes, qui envisagent toutes les pratiques autres qu’hétérosexuelles comme contre-nature et perverses, et qui dès lors attribuent aux homosexuel-le-s des comportements de débauche, liés à l’hypersexualité (ou « sexualité compulsive », comportement se traduisant par une recherche continue du plaisir sexuel) ;

  • l’amalgame entre « sexualité » et « reproduction » ;

  • la confusion entre les différentes composantes de l’identité que sont l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou l’expression de genre, établissant également un rapport de cause à effet entre ces dimensions.

Je souligne les analyses sur la place de la culture dans l’expression de la sexualité (il n’y a pas de sexualité naturelle, a-historique, non-sociale), la confusion entre « reproduction » et « sexualité » (qui peut croire un seul instant que les êtres humains « copulent » – ce qui est par ailleurs une triste réduction des possibles érotiques et sexuels – uniquement pour se « reproduire » ?), les « croyances, prescriptions, tabous… », l’hétéro-sexisme, le déni de ce que nous nommons aujourd’hui les rapports sociaux de sexe (sytème de genre), la construction singulière des êtres humains. Les êtres humains ne sont pas réductibles à une « programmation » par l’ADN, à un déterminisme « biologique ». Nous n’en avons pas fini avec les faux scientifiques et leurs manies déterministes et classificatoires. (en complément possible, les travaux de Catherine Vidal ou d’Anne Fausto-Sterling)

 

Mythe N° 9 : « Le capitalisme et le patriarcat, c’est ce qu’on a fait de mieux pour tout le monde ! ».

Ce mythe tend à :

  • que le système d’organisation sociale dans lequel nous vivons aujourd’hui est le plus abouti et le plus satisfaisant pour tout le monde et qu’il n’y a pas d’autre option probante : les alternatives sont marginales, incertaines ou trop locales ;

  • que d’autres modèles de société ont été tentés par le passé et que cela a échoué pour diverses raison  : preuve en est que seul le système actuel est pertinent ;

  • qu’il est naturel et normal qu’hommes et femmes aient des rôles différents dans la société (production/reproduction, sphère publique/sphère privée) et que dès lors, il est logique que le travail salarié des hommes et des femmes soit considéré différemment ;

  • que la majorité des personnes, hommes comme femmes, sont satisfaites ; celles et ceux qui critiquent le système sont minoritaires : des inadapté-e-s, des anarchistes ou des activistes ;

  • qu’il n’y a pas à remettre en question tout un système simplement parce qu’il ne convient pas à une minorité de personnes ;

  • qu’il est utopique de vouloir changer la société, c’est même dangereux, car on ne sait pas ce que cela pourrait donner ;

  • qu’il est préjudiciable pour tout le monde de toucher à la norme dominante, car c’est ébranler les repères qui fondent la société : les choses sont plus simples quand chacun-e sait où se trouve sa place et ce qu’il-elle a à faire.

Nos sociétés seraient idéales. Il n’y aurait ni rapports de pouvoir ni systèmes de domination, ou ceux-ci, après avoir été pendant des siècles justifiés au nom de dieu, serait aujourd’hui établis au nom du libre marché, de la concurrence saine et non faussée et de la méritocratie…

Les auteurs et autrices reviennent, entre autres, sur l’histoire du capitalisme et ses fonctionnements, dont la propriété privée des moyens de production, la mise en concurrence, l’exploitation de la force de travail, « Le prolétariat ne se réduit donc pas au stéréotype de l’ouvrier-l’ouvrière en usine, mais recouvre l’ensemble des êtres humains qui doivent se soumettre à un travail rémunéré, quels que soient leur niveau de vie et le niveau de leur salaire ». iels analysent le patriarcat, le système social de domination des femmes par les hommes (il conviendrait, me semble-t-il, d’utiliser le pluriel, les systèmes sociaux pour en souligner l’historicité), la nécessité d’un outil d’analyse propre « qui ne subordonne pas l’oppression des femmes à la lutte des classes », le rôle de la famille, la socialisation genrée, la division sexuelle du travail, l’assignation des femmes à « la sphère privée », la naturalisation des rôles sociaux, la cécité androcentrique de bien des analyses, le travail domestique pour autrui fait gratuitement par les femmes, (dois-je souligner ici que les femmes travaillent plus que les hommes et qu’une partie de ce travail est considéré comme inexistant, comme par ailleurs les compétences sociales acquises pour l’effectuer), le salaire considéré comme d’« appoint »…

Iels développent des pistes pour une société plus juste et égalitaire, l’interchangeabilité des rôles, la lutte contre les assignations de genre et les discriminations, « Il ne peut exister d’analyse globale ou stratégiquement efficace de l’économie de marché ou de la situation des travailleurs et des travailleuses dans la conjoncture économique actuelle sans prendre en considération la transversalité des rapports sociaux de sexes dans toutes les sphères du social, tout comme la consubstantialité de tous les rapports de division et de hiérarchie que représentent le sexe, la race, la classe, l’ethnie, la religion, l’âge, l’orientation sexuelle, pour ne nommer que ceux-là »…

 

Mythe N° 10 : « Aujourd’hui, c’est l’égalité, chacun-e est libre de faire ce qu’il ou elle veut ! »

Ce mythe tend à :

  • minimiser, banaliser ou nier les inégalités de considération et de traitement entre hommes et femmes encore présentes dans notre société ;

  • entretenir la confusion entre égalité des droits et égalité de fait ;

  • légitimer l’idée que les mouvements féministes qui luttent aujourd’hui pour l’égalité des genres « vont trop loin » ou visent d’autres objectifs plus ambigus ;

  • rendre responsables et culpabiliser les individus qui vivent une situation d’échec, de traitement inégalitaire ou d’oppression et, en parallèle, sous-estimer l’influence de certains privilèges dans des situations de « réussite », de reconnaissance sociale ou de liberté d’action ;

  • nier l’importance des déterminants sociaux dans les choix (ou non-choix) individuels et les parcours de vie ;

  • entretenir la confusion entre liberté d’action et pouvoir d’action ;

  • mettre en avant certains modèles de réussite, comme autant de preuves de liberté individuelle et d’une société désormais égalitaire.

Que veut dire « égalité » ? L’égalité ne saurait se résumer à l’égalité des droits (d’ailleurs dans une société traversée par des rapports de domination et des inégalité, que peut bien signifier le droit « égal » ?). Les auteurs et autrices proposent non « l’uniformisation ou l’indifférenciation » mais « une considération identique de chacun-e dans sa singularité ». Chacun·e dans sa pleine humanité en somme. Iels parlent du néolibéralisme, de la transformation des citoyen·nes en consommateurs/consommatrices, des études qualitatives et quantitatives sur les discriminations, des violences « physiques, sexuelles et morales », des droits des femmes à disposer de leur corps (il me semble préférable de parler de « droits sexuels et reproductifs »), des violences socio-économiques, des écarts de salaire, de l’emploi et de l’indépendance économique et financière, des discours antiféministes-masculinistes et de leurs attaques contre la pertinence du mouvement féministe…

Les fantasmes de « l’égalité-déjà-là » et de la liberté réduite à être « entrepreneur·e de soi » ou libre consommateur/consommatrice se doublent bien souvent de bavardages contre l’« égalitarisme » euphémisme pour refuser l’égalité.

Au delà de l’utilisation de certains termes, de formules et de références discutables, d’un manque de lien, à mes yeux, avec une théorisation matérialiste du système de genre ou des rapports sociaux de sexe (mais ce n’est pas l’objet de cette brochure), chacun·e pourra trouver ici des argumentaires détaillés autour des mythes et des « analyses » construites pour perpétuer le système de domination des hommes sur les femmes.

CEMEA : Pour une éducation à l’égalité des genres

Guide survie en milieu sexiste (tome 2)

http://www.cemea.be/Le-guide-de-survie-en-milieu?retour=1

2019, 154 pages

Didier Epsztajn

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