L’intérieur d’une maison n’est pas un horizon, elles affrontent le monde et vivent large…

Conseil de lecture : commencez par Les enquêtrices citées (séries), de petites biographies des femmes que vous croiserez dans votre lecture…

Caroline Granier, lectrice passionnée de romans policiers, s’est lassée de cet univers essentiellement pensé au masculin, « où nombre d’auteurs usent de connivence avec LE lecteur et, par le biais du narrateur ou du personnage principal, tiennent des propos sexistes ou misogynes sans être contredits par quiconque ». Elle est donc partie à la recherche des héroïnes. Dans son avant-propos, presentation-et-avant-propos-du-livre-de-caroline-granier-a-armes-egales-ressouvenances-2018/, publié avec les aimables autorisations de l’autrice et de l’éditeur, elle parle, entre autres, de nouvelles images de femmes puissantes, de la littérature et du récit de « la défaite des femmes », des différences socialement et historiquement construites, des « hommes et les femmes ne sont pas essentiellement différents », du masculin soi-disant universel. « Ce livre aura atteint son but s’il vous amène à lire les polars avec un œil critique, s’il vous fait découvrir de nouvelles héroïnes et, surtout, s’il ouvre le champ des possibles »…

 Première partie. « Le polar : un laboratoire d’utopies… féministes ? ». Le roman noir, son discours critique, son univers violent, ses regards tragiques ou pessimistes sur la société, « Or, non seulement le polar a longtemps ignoré l’oppression des femmes et les luttes féministes, mais ses codes machistes, voire misogynes, en ont fait un instrument propre à perpétuer la domination masculine »… Donc une critique féministe, des personnages féminins en action, « En montrant des femmes compétentes, indépendantes, sûres d’elles – « des femmes qui ne sont pas des potiches » – ces romans bousculent les préjugés sexistes et proposent aux lectrices des modèles identificatoires positifs ».

Caroline Granier aborde, entre autres, la figure du « privé », les femmes cantonnées à l’espace domestiques et/ou réduite à leur corps, les connivences masculines d’où le féminin est exclu, la culture et l’invisibilisation ou l’exclusion des femmes – ce qui n’est pas la même chose que leur absence -, les polars issus de l’extrême-gauche finalement très réactionnaires, le mythe de « la » femme, les rôles de « faire-valoir, compagnes, amies ou secrétaires », la fascination pour la « femme ouverte », l’identification de l’enquêteur à l’assassin, la confusion volontairement entretenue entre violence (sexuelle) et sexualité (violente), la peur des hommes de la puissance des femmes…

Une femme enquêtrice et ce qui change. L’autrice revient sur la domination, le féminin comme genre marqué en regard du masculin à « vocation » universelle, la mise en lumière des inégalité par la présence des femmes dans l’intrigue. Elle parle de nouvelles subjectivités, de point de vue situé (ce dont les hommes se dispensent très largement, pensant que leur point de vue est par « nature » celui de tout le mode), de position de savoir-pouvoir, de ce qui pose problème dans la violence écrite-exercée par des femmes – souvent considérée comme illégitime…

 Seconde Partie. « Sur les traces des enquêtrices », des héroïnes, des femmes qui forcent la ségrégation spatiale, refusent les assignations territoriales, s’emparent de la violence… Tout comme des hommes (une conception rabougrie et masculinisante de l’égalité) ou, dans une vision plus émancipatrice, comme des êtres humains… Je souligne les paragraphes sur des différentes femmes et leurs pratiques, « car remplacer un enquêteur par une enquêtrice n’a rien d’une simple permutation », le sexisme ordinaire, les murs – quelques fois fissurés – des assignations sociales -, les rappels à l’ordre de genre et aux privilèges masculins…

Et dans les deux sens du terme (puisque nous sommes ici dans les univers d’action des privé·es), « le privé est politique », Caroline Granier revient, entre autres, sur les normes viriles, l’entreprise de dévaluation du sexe féminin, les mythes et leur influence sur nos façons de penser, celles qui refusent de choisir entre « leur métier et la maternité », la nouvelle génération d’enquêtrices « mères, filles, amantes », celles qui veulent tant de choses, les anti-héroïnes et les super-héroïnes, les « victimes » devenant survivantes, celles en rage et en colère, celles qui prennent des risques « préférable à l’impuissance et à l’inaction »…

 « Les différences récurrentes qui apparaissent entre les personnages masculins et féminins sont dues à la place subordonnée des femmes dans la société et à leur absence de pouvoir : longtemps dépendantes des autres, elles souffrent d’une vulnérabilité sociale et non d’une faiblesse intrinsèque ».

En conclusion, Caroline Granier insiste sur ces nouvelles options concernant les femmes, cet horizon d’attente alternatif, le céder n’est pas consentir, la vulnérabilité comme construction sociale, le vocable choix bien en phase avec l’idéologie néolibérale, « Le « choix » de la prostitution (ou du travail domestique), par exemple, est une notion sans objet dans une société inégalitaire qui repose sur la division sexuée du travail et l’appropriation du corps des femmes », les outils de la libération, la distinction entre une position « a-violente » et une position politique de non-violence, la reconnaissance de la capacité d’agir, et « ce n’est qu’un commencement… »

 Volontairement j’ai choisi de ne pas donner de nom, de ne reprendre aucune des des illustrations fournies par l’autrice – laissant à chacun·e le soin de découvrir, comme dans un roman noir, les protagonistes et leurs histoires. Je ne connais que peu des ouvrages cités, mais beaucoup mieux le roman noir « classique » des Raymond Chandler et Daniel Hammett ou de leurs descendances. J’ai néanmoins apprécié certains ouvrages étudiés.

Derrière les adaptations cinématographiques – et certains films passionnants – reste l’exacerbation des « travers » que l’autrice souligne, les clichés sexistes, l’inégalité souvent ouvertement revendiquée. Les femmes et leur corps, des femmes à protéger ou à conquérir, très rarement des êtres humains autonomes, construisant leur vie et leur liberté. Le monde réel ou imaginaire des hommes n’est pas la vie, mais bien une expression de leur domination. Le roman noir en est une traduction non dénuée de contradictions. Aujourd’hui des femmes écrivent sur des figures de fliquesses, de privées, de journalistes d’investigation, d’enquêtrices. Elles donnent à lire d’autres représentations, d’autres possibles contre les rapports sociaux de sexe existants… Une invitation à mettre à jour les codes oppressifs et à tourner les pages à la fenêtre de l’émancipation de toustes et de chacun·e.

Caroline Granier : A armes égales

Les femmes armées dans les romans policiers contemporains

Editions Ressouvenances, Coeuvres-et-Valsery 2018, 258 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

 

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