Présentation et avant-propos du livre de Caroline Granier : À armes égales (Ressouvenances 2018)

Avec les aimables autorisations de l’autrice et de l’éditeur

Présentation générale

Les enquêtrices dans les polars… Les figures de fliquesses, de privées, de journalistes d’investigation, d’inspectrices sont de plus en plus nombreuses (françaises, européennes ou américaines). Cérébrales, fonceuses, intuitives ou rationnelles, épanouies ou névrosées. Célibataires ou en couple, avec ou sans enfants. Qu’ont-elles en commun ? Un désir d’aventures et une soif de liberté sans limites. Attention : elles sont souvent armées… combatives en tout cas. Car leur place dans un monde encore dominé par les hommes n’est pas acquise. Alors elles agissent et prennent leurs affaires en main : et si elles nous montraient la voie ?

Le polar, univers longtemps conditionné par les hommes et des représentations phallocrates, se féminise. Il constitue ainsi un miroir grossissant de notre société, terrain privilégié pour l’étude des rapports sociaux entre les sexes, et aussi du rapport à la violence. Cet ouvrage interroge ces représentations littéraires à travers le prisme du féminisme. Analysant un important corpus de romans, décrivant de nombreuses héroïnes différentes, il contribue à une réflexion sur la condition des femmes dans la société actuelle. Il témoigne d’interrogations sous-jacentes : l’affirmation doit-elle être identification aux anciens codes de domination ? Ceux-ci sont-ils spécifiquement masculins ? En s’emparant des attributs traditionnels d’une condition masculine déterminée, des femmes les érodent-elles ou, au risque de ne pouvoir s’en affranchir, les répètent-elles ? La violence peut-elle être un outil d’émancipation féministe ?

 

Caroline Granier est agrégée et docteure en Lettres modernes ; elle enseigne en lycée. Elle a étudié la littérature anarchiste de la fin du XIXe siècle en France, en interrogeant ses rapports avec l’histoire et les luttes sociales. Depuis plusieurs années, elle se passionne pour les romans policiers d’aujourd’hui qu’elle étudie sous l’angle du genre.

Elle a bénéficié pour ce livre d’une Bourse découverte du CNL.

 

Avant-propos

Lectrice passionnée de romans policiers, je me suis longtemps satisfaite de récits écrits majoritairement par des hommes et où les personnages les plus intéressants étaient des hommes. Puis j’en ai eu soudain assez de voir les femmes réduites aux rôles de victimes ou, dans le meilleur des cas, d’auxiliaires de l’enquêteur mâle : le détective mène l’enquête, souvent aidé d’une jeune et jolie femme, puis s’en va, tel un lonesome cow-boy (ou un Poulpe), vers de nouvelles aventures – tandis qu’elle (forcément) se morfond. Appliquons aux polars le « test de Bechdel » d’ordinaire utilisé dans le domaine du cinéma (1) :

– le roman présente-t-il deux femmes identifiables,

– qui parlent ensemble,

– d’autre chose que d’un homme ?

Je me suis lassée de cet univers essentiellement pensé au masculin, où nombre d’auteurs usent de connivence avec LE lecteur et, par le biais du narrateur ou du personnage principal, tiennent des propos souvent sexistes ou misogynes sans être contredits par quiconque.

Ainsi, dit le commissaire Melchior à son petit-fils : « Avec les femmes, on ne sait jamais où on en est… On ne rêve pas de la même façon. On a nos désirs, nos envies, et les leurs ne sont pas au même endroit que les nôtres… ça ne coïncide jamais (2)… »

Vraiment ? Quelle fille n’a jamais rêvé d’être celle qui mène l’enquête ? Celle qui prend des risques et rend les coups ? Celle qui, à la fin, s’envole vers de nouveaux horizons ?

Je suis alors partie à la recherche des héroïnes. Leurs aventures ne sont pas toujours les plus en vue sur les présentoirs des libraires, et leurs auteures, le plus souvent, ne sont pas à l’honneur dans les festivals ou les revues littéraires. J’ai pourtant découvert là un nouveau domaine, immense et passionnant : des personnages féminins qui ont le beau rôle, qui sauvent des vies, qui existent en dehors du regard masculin.

Certain·e·s critiques jugent ces héroïnes assez durement en arguant, d’une formule péremptoire, qu’elles sont peu crédibles. Mais les héros masculins le sont-ils davantage ? Philip Marlowe est-il crédible lorsqu’un personnage féminin dresse de lui le portrait suivant :

« Vous êtes tellement merveilleux, fit-elle, tellement courageux, tellement résolu, et vous travaillez pour si peu d’argent… On n’arrête pas de vous assommer, de vous étrangler, de vous démolir la mâchoire, de vous farcir de drogue et malgré ça, vous continuez à foncer tête baissée, jusqu’à ce que vous les ayez tous écœurés. Qu’est-ce qui vous rend si merveilleux (3) ? »

Quoi qu’il en soit, cette littérature – que l’on peut qualifier, pour aller vite, de  féministe, dans le sens où elle met en scène des femmes qui veulent être les égales des hommes – m’a passionnée et m’a réconciliée avec la littérature policière (et la littérature tout court). J’ai vu dans ces héroïnes l’antidote à des siècles de littérature classique qui ont décliné le récit de la défaite des femmes, qu’elles soient fragiles ou victimes, vaincues ou assassinées, corruptrices ou fatales. J’avais désormais à ma disposition des portraits de femmes puissantes, courageuses, combattantes, victorieuses. Ces lectures ont agi sur moi comme une catharsis. Dans mon plaisir à lire les exploits de mes nouvelles héroïnes, leur volonté farouche de vaincre, leur cruauté et parfois leur sadisme, il y avait clairement un côté excitant, jouissif, libérateur. Avec quelles conséquences ? Je fais l’hypothèse que ces nouvelles images de femmes puissantes peuvent être porteuses d’une conscience féministe, ou du moins augmenter la confiance en soi des lectrices.

Cette exploration s’est accompagnée progressivement de nouvelles questions (4) :

– Pourquoi, dans les fictions, voit-on si peu de femmes utiliser la violence, alors même qu’elles sont les cibles privilégiées de la violence exercée par les hommes ?

– Modifier le scénario classique de l’homme violent et de la femme victime, qu’est-ce que cela change ?

– Faut-il se réjouir de voir, dans la fiction, de plus en plus de femmes violentes ?

Avant de poursuivre, il me faut préciser que je tiens pour acquis qu’hommes et femmes ne sont pas essentiellement différents et que les catégories du masculin et du féminin sont culturellement, socialement et historiquement construites (5). Cette étude doit évidemment beaucoup aux théoricien·ne·s du genre (6) et aux penseuses du féminisme radical matérialiste (7). D’autres approches m’ont également inspirée, qui cherchent à revaloriser le « féminin » sans essentialisme mais en assumant qu’hommes et femmes font des expériences différentes, en raison de leur éducation et de leur position dans la société.

Ce livre se nourrit également des nombreuses études consacrées au polar féminin-féministe, principalement dans les pays anglo-saxons : je citerai, entre autres, le travail critique accompli par Maureen T. Reddy (1988), Sally R. Munt (1994) ou Katherine Gregory Klein (1995) qui explorent les relations entre le genre policier et le genre féminin. En France, où les gender studies se sont développées plus tardivement, la littérature policière a suscité encore peu d’études sous le prisme du genre. Le travail entrepris par Michel Amelin dans les années 1980 a été poursuivi à partir des années 1990 par deux chercheuses féministes, Danielle Charest et Nicole Décuré (8). J’ai suivi les pistes qu’elles ont ouvertes et cherché à en explorer d’autres, afin de contribuer à nourrir ce terrain de recherches par mes propres réflexions.

Tout au long de ce travail, j’ai été confrontée au paradoxe suivant : tout en admettant qu’il n’y a pas de différences essentielles entre hommes et femmes, j’en reviens sans cesse aux « femmes » pour montrer les discriminations qu’elles subissent, renforçant ainsi une dualité que je cherche à combattre. Mais comme l’écrit Geneviève Fraisse :

« La catégorie homme-femme, ou différence des sexes, peut être, suivant les théories, définie par des essences ou au contraire vidée de tout contenu précis ; elle structure néanmoins un cadre de réflexion et d’action politique, supposant opposition, hiérarchie, domination entre les deux sexes ; réfléchissant les sexes en termes d’altérité et de relation (9). »

S’il n’y a donc pas de « nature féminine », les femmes constituent cependant une classe qui partage une expérience commune de la domination. Il existe des forces et des structures patriarcales qui, indépendamment de la manière dont chaque femme les ressent, sont à l’œuvre objectivement pour maintenir le pouvoir et les privilèges des hommes. L’objectif du féminisme est d’en finir avec la subordination des femmes, d’étendre la liberté de choix des femmes sur différents fronts. Ainsi que le dit Belinda Cannone :

« Je ne sais pas exactement ce que c’est qu’être une femme, mais je suis sûre de vouloir faire de nombreuses choses (dont la plupart pourraient également être faites par des hommes, d’ailleurs), et mon seul souci est qu’on ne m’empêche pas, sous prétexte que je suis une femme, de les faire. En ce sens la question de l’identité, passé l’adolescence, me paraît secondaire par rapport à celle de la liberté d’agir. C’est pourquoi je propose d’inverser les priorités et de rechercher toujours la liberté au lieu d’une insaisissable identité (10). »

Aborder la question « des femmes » dans les romans policiers m’a amenée à faire des choix. Fallait-il limiter le corpus aux écrivaines ? Il est évident que ce livre est une réaction à d’autres ouvrages de critique littéraire, qui, sous couvert de neutralité, écartent insidieusement les femmes de leur corpus (11). J’ai donc choisi d’accorder une grande place aux auteures (12) – simplement pour leur donner une plus grande visibilité. Fallait-il, alors que je parle majoritairement d’auteures, adopter le neutre ou féminiser systématiquement les termes ? J’ai tenté, le plus possible, d’éviter le « masculin universel », osant parfois des néologismes invitant à la réflexion. Enfin, était-il légitime d’opposer de façon systématique écrivains et écrivaines, héros et héroïnes, au risque de figer les différences ? Je précise que lorsque j’évoque les « hommes » et les « femmes », c’est en tant que groupes sociaux qui entretiennent une relation déterminée et non en tant qu’individus déterminés par leur sexe biologique. Il n’est donc pas question ici de consi­dérer un corpus spécifique qui serait celui du « polar féminin » : je m’attache à relever dans la littérature écrite par des auteur·e·s des deux sexes des figures originales de femmes puissantes, souvent armées, qui savent se défendre.

Mon corpus ne saurait prétendre à la rigueur scientifique. Je n’ai pas cherché l’exhaustivité ni la représentativité, mais j’ai sélectionné des auteur·e·s, français·es ou étranger·ère·s (le seul critère étant qu’une traduction française soit disponible), au gré de mes passions, de mes trouvailles et du hasard, dans le seul but d’illustrer ma thèse : on trouve dans les polars contemporains des héroïnes agissantes, qui cherchent à accéder à l’égalité avec les hommes. Parce qu’elles s’emparent de la violence, du pouvoir, elles peuvent être sources d’empowerment (puissance d’agir) pour les lectrices.

Ce livre aura atteint son but s’il vous amène à lire les polars avec un œil critique, s’il vous fait découvrir de nouvelles héroïnes et, surtout, s’il ouvre le champ des possibles.

Caroline Granier

A armes égales

Les femmes armées dans les romans policiers contemporains

Editions Ressouvenances, Coeuvres-et-Valsery 2018, 258 pages, 25 euros


Notes :

(1) C’est ce que suggère Nicole Décuré dans sa communication (non publiée) pour la 4e édition du Festival international des écrits de femmes, « Les reines du crime », à Saint-Sauveur-en-Puisaye, les 10 et 11 octobre 2015 (« Les femmes détectives et leurs auteures : une internationale féministe ? »). Le fameux test apparaît dans la bande dessinée d’Alison Bechdel, Dykes to Watch Out for, Ithaca, Firebrand Books, 1986 (Lesbiennes à suivre, Paris, P. Janvier, 1994).

(2) Alain Demouzon, Melchior, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 214.

(3) Raymond Chandler, Adieu ma jolie, Paris, Gallimard, 1973, p. 276 (cité par Lemonde, 1984 : 80).

(4) Ces questions dépassent bien sûr le genre du polar : voir par exemple, dans le domaine des études cinématographiques, les travaux de Geneviève Sellier ou de Raphaëlle Moine.

(5) La plupart des commentaires sexistes envers les femmes sont fondés sur l’essentialisme biologique et fixent les femmes et les hommes dans des caractéristiques immuables bien définies, inaliénables et a-temporelles.

(6) Le terme de gender apparaît en 1985 aux États-Unis dans les recherches historiques. Joan Scott, en 1986, théorise l’histoire de la différence des sexes à partir de l’étude non plus de la société ou de l’économie mais des rapports de pouvoir inscrits dans la culture, les discours et les textes produits par la société : « Le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (Joan W. Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, nos 37-38, Éd. Complexe, 1988, p. 125).

(7) En particulier Christine Delphy, qui s’attache à analyser les pratiques sociales matérielles qui oppriment les femmes, mettant en évidence les structures du système patriarcal.

(8) Voir aussi Lemonde (1984) et Legros Chapuis (2012).

(9) Geneviève Fraisse, « Ontologie et politique, une double question philosophique », dans Femmes, Genre et Sociétés. L’État des savoirs, dir. Margaret Maruani, Paris, La Découverte, 2005, p. 29.

(10) Belinda Cannone, La Tentation de Pénélope, Paris, Stock, 2010, p. 39. Sur les impasses d’une revendication identitaire, voir Christine Delphy (2001).

(11) Je pense par exemple aux livres de Philippe Corcuff (Polars, Philosophie et Critique sociale, Paris, Les Éditions Textuel, 2013) ou Jean-Bernard Pouy (Une brève histoire du roman noir, Paris, L’Œil neuf Éd., 2009) – d’où les auteures sont singulièrement absentes. Le premier le reconnaît : « Par ailleurs, dans ce premier portrait global du noir, il ne faudrait pas oublier que c’est avant tout une affaire d’hommes, et qu’un de ses angles morts tendanciels […] est empli de stéréotypes machistes et virilistes » (ouv. cit., p. 9).

(12) Bien sûr, il va de soi que le féminisme d’un roman n’est pas dépendant du sexe de l’auteur. Certaines écrivaines choisissent un enquêteur masculin et reproduisent des clichés sexistes – tandis que des écrivains (mentionnons entre autres Serge Quadruppani ou Olivier Truc) ont créé des héroïnes féministes.

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