#16Oct – La Via Campesina : « Notre tâche historique est de faire en sorte qu’aucun être humain ne souffre de la faim » (plus texte de la MMF)

Communiqué de presse

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(Harare, le 15 octobre 2021) Dans le cadre du 16 octobre – Journée Mondiale d’Action pour la Souveraineté Alimentaire des peuples et contre les sociétés multinationales, et dans le contexte de la commémoration des 25 ans pour la souveraineté alimentaire – nous continuons de revendiquer celle-ci comme une philosophie de vie, et une proposition politique concrète et légitime face à la crise alimentaire, sociale et environnementale que le monde est en train de traverser. Notre tâche historique est de garantir qu’aucun être humain ne souffre de la faim : comme nous l’avons affirmé, en tant que mouvement, dans notre récente déclaration officielle de La Via Campesina « La Souveraineté Alimentaire, un manifeste pour l’avenir de notre planète ».

Toutefois, le récent rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) intitulé « L’état de la Sécurité Alimentaire et de la Nutrition dans le Monde en 2021 » indique qu’en 2020, 30 % de la population mondiale, soit environ 2,3 milliards de personnes, n’auront pas accès à une alimentation adéquate. Le rapport mentionne également que 12% de la population mondiale, soit 928 millions de personnes, ont souffert d’une grave insécurité alimentaire durant l’année de la pandémie, soit 148 millions de plus qu’en 2019.

La lutte contre la faim dans le monde est une tâche qui incombe autant aux paysan⋅nes, qu’aux États et à la société civile. La faim n’est pas seulement liée au manque de nourriture, mais aussi à la concentration et à l’inégale répartition des richesses. Elle est liée à des problèmes d’approvisionnement et à un système de prix subventionné pour les aliments industriels qui a de lourdes répercussions sociales et environnementales. Le modèle alimentaire industriel, l’agrobusiness et les politiques néolibérales, qui reposent sur l’exploitation des travailleurs et des travailleuses, ainsi que des ressources naturelles, génèrent de sévères problèmes sociaux tels que la pauvreté, la faim, le chômage, la criminalisation, la migration et la violence dans de nombreux pays.

Le modèle alimentaire industriel est clairement inefficace et non durable, dominé par une poignée de sociétés transnationales qui considèrent la nourriture comme un produit sur lequel on peut spéculer et comme une source inépuisable de profits.

En tant que mouvement paysan, nous avons la responsabilité de produire de la nourriture, mais nous savons qu’il ne suffit pas seulement d’avoir de la nourriture ; Nous devons aussi garantir une nourriture saine et dépourvue de poison, qui garantisse la santé et la vie de l’humanité et de la nature. Générer des relations équitables entre les producteurs, productrices, les consommateurs, consommatrices et l’environnement. Nous avons besoin de politiques publiques claires et que les droits de celles et ceux qui cultivent et nourrissent la population soient appliqués, droits aujourd’hui reconnus par la déclaration des Nations unies sur les droits des paysans. En effet, il n’est possible d’atteindre la souveraineté alimentaire qu’à travers une réforme agraire, sans criminalisation des luttes et avec des terres distribuées aux peuples vivant des eaux, des champs, des forêts.

Comme nous l’avons dénoncé devant le sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires, l’alimentation n’est pas un terrain de jeu, mais bien un enjeu de nombreux rapports de pouvoir. Or, avec l’alimentation c’est l’avenir possible et durable pour l’humanité dont il est question. C’est pourquoi nous devons être attentif⋅ves et prêt⋅es à se mobiliser. Plus que jamais, les États doivent investir pour que le monde rural soit toujours plus vivant, avec des paysans et paysannes qui puissent nourrir les populations et qu’ils et elles ne soient pas au service de la globalisation alimentaire, des multinationales et du marché mondial. La souveraineté alimentaire lutte pour la vie, pour la protection des territoires et des personnes qui les habitent, à travers la solidarité, la justice sociale et environnementale.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’alimentation est un droit humain fondamental qui, en plus de garantir la santé, revendique une nutrition appropriée et une vie digne pour les peuples. Construire des systèmes alimentaires diversifiés, justes et viables reposant sur la souveraineté alimentaire et la production agroécologique, est indispensable pour le présent et l’avenir de l’humanité. Il est impossible que nous fassions marche arrière sur des droits aussi fondamentaux que l’alimentation, au beau milieu des crises que nous sommes en train de vivre actuellement. Ce 16 octobre, nous dénonçons les réseaux d’intérêts privés qui mettent en danger la souveraineté et la sécurité alimentaire des peuples du monde entier.

La nourriture n’est pas un jeu et la covid-19 a contraint plus de 120 millions de personnes à figurer sur les listes de la faim chronique. La paysannerie, en alliance avec des organisations du monde rural, des forêts, de l’eau et des villes, a de vraies solutions fondées sur la souveraineté alimentaire comme terrain fertile pour les transformations sociales, environnementales et politiques.

La souveraineté alimentaire, c’est la terre, l’eau, les semences, le pain et la solidarité !

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Samedi 16 octobre, rejoignez des centaines d’actions décentralisées dans le monde entier, participez à notre Festival de la Souveraineté Alimentaire – 25 ans à construire l’avenir organisé par La Via Campesina et ses alliés.

Les contacts de presse : lvcweb@viacampesina.org

Via-info-fr@viacampesina.org

http://viacampesina.org/Via-info-fr/

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La Souveraineté Alimentaire, un manifeste pour l’avenir de notre planète

Déclaration officielle de La Via Campesina, a l’occasion des 25 ans de nos luttes collectives pour la souveraineté alimentaire

La souveraineté alimentaire est une philosophie de vie.

Elle définit les principes autour desquels nous organisons notre vie quotidienne et coexistons avec la Terre-Mère. C’est une célébration de la vie et de toute la diversité qui nous entoure. Elle embrasse chaque élément de notre cosmos ; Le ciel au-dessus de nos têtes, la terre sous nos pieds, l’air que nous respirons, les forêts, les montagnes, les vallées, les fermes, les océans, les rivières et les étangs. Elle reconnaît et protège l’interdépendance entre huit millions d’espèces qui partagent cette maison avec nous.

Nous avons hérité cette sagesse collective de nos ancêtres, qui ont labouré la terre et pataugé dans les eaux pendant 10 000 ans, période au cours de laquelle nous avons évolué vers une société agraire. La souveraineté alimentaire promeut la justice, l’égalité, la dignité, la fraternité et la solidarité. La souveraineté alimentaire est aussi la science de la vie, construite à travers des réalités de vies réparties sur d’innombrables générations, chacune enseignant quelque chose de nouveau à sa progéniture, inventant de nouvelles méthodes et techniques qui s’harmonisent avec la nature.

En tant que détenteurs de ce riche patrimoine, il est de notre responsabilité collective de le défendre et de le préserver. Reconnaissant cela comme notre devoir (en particulier à la fin des années 90, lorsque les conflits, la faim aiguë, le réchauffement climatique et l’extrême pauvreté étaient trop visibles pour être ignorés) La Via Campesina (LVC) a introduit le paradigme de la souveraineté alimentaire dans les espaces internationaux d’élaboration des politiques. LVC a rappelé au monde que cette philosophie de vie doit guider les principes de notre vie commune.

Les années 80 et 90 ont été une ère d’expansion capitaliste débridée, à un rythme jamais vu auparavant dans l’histoire de l’humanité. Les villes s’étendaient, se développant aux dépens d’une main-d’œuvre bon marché, non rémunérée et sous-payée. La campagne était plongée dans l’oubli. Les communautés rurales et les modes de vie ruraux ont été balayés par une nouvelle idéologie qui voulait faire de chacun⋅e un⋅e simple consommateur, consommatrice de choses et un objet d’exploitation à but lucratif. La culture et la conscience populaires étaient sous le charme de publicités scintillantes, incitant les gens à « acheter plus ». Cependant, dans tout cela, ceux et celles qui produisaient (la classe ouvrière dans les zones rurales, les côtes et les villes, qui comprenait les paysan⋅nes et d’autres petits producteurs et productrices alimentaires) restaient invisibles, tandis que ceux et celles qui pouvaient se permettre de consommer à loisir occupaient le devant de la scène. Poussés à la limite, les travailleurs et travailleuses paysans [1] et les communautés indigènes du monde entier ont reconnu la nécessité urgente d’une réponse organisée et internationaliste à cette idéologie mondialiste et libérale propagée par les défenseurs de l’ordre mondial capitaliste.

La souveraineté alimentaire est devenue l’une des expressions de cette réponse collective.

Au sommet mondial de l’alimentation de 1996, lors d’un débat sur la façon dont nous organisons nos systèmes alimentaires mondiaux, La Via Campesina a inventé ce terme afin d’insister sur l’importance des petits producteurs et productrices alimentaires, la sagesse accumulée des générations, l’autonomie et la diversité des communautés rurales et urbaines et la solidarité entre les peuples, comme des éléments essentiels pour élaborer des politiques autour de l’alimentation et de l’agriculture.

Au cours de la décennie suivante, les mouvements sociaux et les acteurs de la société civile ont travaillé ensemble pour la définir davantage « comme le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée, produite par des méthodes écologiquement saines et durables, et leur droit de définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. Cela place les aspirations et les besoins de celles et ceux qui produisent, distribuent et consomment des aliments au cœur des systèmes et des politiques alimentaires, plutôt que les demandes des marchés et des entreprises. »

L’introduction de la souveraineté alimentaire en tant que droit collectif a changé la façon dont le monde comprenait la pauvreté et la faim.

Jusque-là, en particulier dans les premières années du 21ème siècle, une conception étroite de « sécurité alimentaire » dominait les cercles de gouvernance et d’élaboration des politiques. Noble dans son intention, la sécurité alimentaire traitait les personnes touchées par la faim comme des objets de compassion, les réduisant à des consommateurs passifs et consommatrices passives d’aliments produits provenant d’ailleurs. Même si la sécurité alimentaire, reconnaissait l’alimentation comme un droit humain fondamental, elle ne défendait pas les conditions objectives de production alimentaire. Qui produit ? Pour qui ? Comment ? Où ? Et pourquoi ? Toutes ces questions étaient absentes et l’accent était résolument mis sur simplement « nourrir les peuples ». L’accent mis ouvertement sur la sécurité alimentaire des populations a ignoré les conséquences dangereuses de la production alimentaire industrielle et de l’agriculture industrielle, fondées sur la sueur et la main-d’œuvre des travailleurs et travailleuses migrantes.

La souveraineté alimentaire, en revanche, propose une refonte radicale. Elle reconnaît les personnes et les communautés locales comme les principaux acteurs et actrices de la lutte contre la pauvreté et la faim. Elle appelle à des communautés locales fortes et défend leur droit de produire et de consommer avant de commercialiser l’excédent. Elle exige l’autonomie et des conditions objectives d’utilisation des ressources locales, appelle à la réforme agraire et à la propriété collective des territoires. Elle défend les droits des communautés paysannes à utiliser, garder et échanger des semences. Elle défend le droit des personnes à manger des aliments sains et nutritifs. Elle encourage les cycles de production agroécologiques, respectant les diversités climatiques et culturelles de chaque communauté. La paix sociale, la justice sociale, la justice de genre et les économies solidaires sont des conditions préalables essentielles pour atteindre la souveraineté alimentaire. Elle appelle à un ordre commercial international basé sur la coopération et la compassion, contrairement à la concurrence et la coercition. Elle appelle à une société qui rejette la discrimination sous toutes ses formes (caste, classe, race et sexe) et qui pousse les gens à lutter contre le patriarcat et l’esprit de clocher. Un arbre n’est fort que si ses racines le sont. La souveraineté alimentaire, définie par les mouvements sociaux dans les années 90 et par la suite au Forum de Nyéléni au Mali en 2007, vise à faire justement cela.

Cette année nous célébrons les 25 ans de cette construction collective.

Le monde est loin d’être parfait. Même face à des inégalités sans précédent, à la montée de la faim et de l’extrême pauvreté, le capitalisme et l’idéologie du marché libre continuent de dominer les cercles politiques. Encore pire, de nouvelles tentatives sont également faites pour imaginer un avenir numérique, avec de l’agriculture sans agriculteurs ni agricultrices, de la pêche sans pêcheurs ou pếcheuses, le tout sous couvert de numérisation de l’agriculture et de création de nouveaux marchés pour les aliments synthétiques.

Malgré tous ces défis, le mouvement pour la souveraineté alimentaire, qui est maintenant beaucoup plus étendu que La Via Campesina et se compose de plusieurs acteurs et actrices, a fait des avancées significatives.

Grâce à nos luttes communes, les institutions de gouvernance mondiale telles que la FAO [2] en sont venues à reconnaître la centralité de la souveraineté alimentaire des peuples dans l’élaboration des politiques internationales. La déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales insiste à nouveau sur ce point dans l’Article 15.4, lorsqu’il déclare : « Les paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales ont le droit de déterminer leurs propres systèmes alimentaires et agricoles, reconnus par de nombreux États et régions comme droit à la souveraineté alimentaire. Cela inclut le droit de participer aux processus de prise de décisions sur la politique alimentaire et agricole et le droit à une alimentation saine et adéquate produite par des méthodes écologiquement saines et durables qui respectent leurs cultures. »

Certaines nations ont également accordé une reconnaissance constitutionnelle à la souveraineté alimentaire. Les perturbations causées par la pandémie de COVID-19 dans les chaînes alimentaires industrielles ont rappelé aux gouvernements nationaux l’importance de créer des économies locales solides.

L’agroécologie paysanne, qui est fondamentale pour assurer la souveraineté alimentaire de nos territoires, est désormais reconnue à la FAO comme essentielle pour notre lutte contre le réchauffement climatique. Les rapporteurs spéciaux actuels et précédents des Nations unies ont soutenu la souveraineté alimentaire comme une idée simple mais puissante qui peut transformer le système alimentaire mondial en favorisant les petits producteurs et productrices alimentaires. Les campagnes menées par les mouvements sociaux ont également permis de remporter plusieurs victoires juridiques contre des entreprises produisant des agrotoxiques et des semences chimiques et transgéniques.

Pourtant, ce qui nous attend est une route semée de nombreux obstacles.

Les champion⋅nes de l’ordre mondial capitaliste se rendent compte que la souveraineté alimentaire est une idée qui empiète sur leurs intérêts financiers. Ils et elles préfèrent un monde de monoculture et de goûts homogènes, où la nourriture puisse être produite en masse en utilisant une main-d’œuvre bon marché dans des usines lointaines, sans tenir compte de ses impacts écologiques, humains et sociaux. Ils et elles préfèrent les économies d’échelle aux économies locales robustes. Ils et elles préfèrent un marché mondial libre (basé sur la spéculation et la concurrence acharnée) à des économies solidaires qui nécessitent des marchés territoriaux plus robustes (marchés paysans locaux) et une participation active des producteurs et productrices alimentaires locaux. Ils et elles préfèrent avoir des réserves foncières où l’agriculture contractuelle à l’échelle industrielle puisse remplacer les petits producteurs et productrices. Ils et elles injectent dans notre sol des produits agrotoxiques pour de meilleurs rendements à court terme, ignorant les dommages irréversibles sur la santé des sols. Leurs chalutiers vont parcourir à nouveau les océans et les rivières, pêchant des poissons pour le marché mondial tandis que les communautés côtières meurent de faim. Ils et elles vont continuer d’essayer de détourner les semences paysannes indigènes par le biais de brevets et de traités semenciers. Les accords commerciaux qu’ils et elles élaborent visent à nouveau à faire baisser les tarifs qui protègent nos économies locales.

Un exode de jeunes chômeurs et chômeuses, désertant les fermes des villages et choisissant le travail salarié dans les villes, correspond parfaitement à leur envie de trouver une offre régulière de main-d’œuvre bon marché. Leur attention incessante sur les « marges » signifierait qu’ils et elles trouveront tous les moyens de faire baisser les prix de vente à la ferme, tout en négociant des prix plus élevés dans les supermarchés de détail. En fin de compte, celles et ceux qui perdent sont les gens, les producteurs et productrices ainsi que les consommateurs et consommatrices. Celles et ceux qui résistent seront criminalisées. Une coexistence heureuse de l’élite financière mondiale avec des gouvernements autoritaires signifierait que même les plus hautes institutions (nationales et mondiales) censées surveiller et arrêter les violations des droits humains détourneront le regard. Les milliardaires utiliseraient leurs fondations philanthropiques pour financer des agences qui produisent des « rapports de recherche » et des « journaux scientifiques » pour justifier cette vision d’entreprise de nos systèmes alimentaires. Chaque espace de gouvernance mondiale, où les mouvements sociaux et les membres de la société civile ont fait campagne pour obtenir une place à la table, fera place à des conglomérats d’entreprises qui entreront en scène en tant que « parties prenantes ». Tous les efforts seront faits pour ridiculiser celles et ceux d’entre nous qui défendent la souveraineté alimentaire comme étant non scientifiques, primitifs ou primitives, peu pratiques et idéalistes. Tout cela se produira, tel qu’il s’est produit au cours des deux dernières décennies.

Rien de tout cela n’est nouveau pour nous. Celles et ceux qui sont condamnées aux périphéries de nos sociétés par un système capitaliste cruel et dévorant n’ont d’autre choix que de riposter. Nous devons résister et montrer que nous existons. Il ne s’agit pas seulement de notre survie, mais aussi des générations futures et d’un mode de vie transmis de génération en génération. C’est pour l’avenir de l’humanité que nous défendons notre souveraineté alimentaire.

Cela n’est possible que si nous insistons sur le fait que toute proposition de politique locale, nationale ou mondiale sur l’alimentation et l’agriculture doit s’appuyer sur les principes de la souveraineté alimentaire, telle que définie par les mouvements sociaux. Les jeunes paysan⋅nes, les travailleurs et travailleuses du mouvement mondial doivent mener ce combat. Nous devons nous rappeler que la seule façon de faire entendre notre voix est de nous unir et de construire de nouvelles alliances à l’intérieur et au-delà de chaque frontière. Les mouvements sociaux ruraux et urbains, les syndicats et les acteurs de la société civile, les gouvernements progressistes, les universitaires, les scientifiques et les passionné⋅es de la technologie doivent s’unir pour défendre cette vision de notre avenir. Les femmes paysannes et toutes les autres minorités de genre oppressées doivent trouver une place d’égalité dans la direction de notre mouvement à tous les niveaux. Nous devons semer les graines de la solidarité dans nos communautés et lutter contre toutes les formes de discrimination qui maintiennent les sociétés rurales divisées.

La souveraineté alimentaire propose un manifeste pour l’avenir, une vision féministe qui embrasse la diversité. C’est une idée qui unit l’humanité et nous met au service de la Terre-Mère qui nous nourrit.

Nous sommes uni⋅es pour sa défense.

Mondialisons la Lutte, Mondialisons l’Espoir.

#Pasd’AvenirSansSouverainetéAlimentaire

La Via Campesina

10 octobre 2021 

Télécharger la déclaration en PDF

[1] Paysan⋅ne ici est un terme général utilisé pour reconnaître les travailleurs et travailleuses sans terre, les ouvriers et ouvrières agricoles, les pêcheurs, hommes et femmes, les migrant⋅es, les éleveurs, éleveuses, les artisan⋅es alimentaires.

[2] L’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture

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Souveraineté alimentaire :
le parcours de la Marche Mondiale des Femmes

En ces 25 années de souveraineté alimentaire, les femmes ont contribué à la biodiversité et à la réorganisation du travail

Via Campesina a proposé le principe de souveraineté alimentaire en 1996 comme le droit des peuples à organiser l’accès à une alimentation saine et de qualité, dans le respect de leur culture alimentaire. Ainsi, ils ont proposé d’aller au-delà de l’idée de sécurité alimentaire qui, lorsqu’elle est utilisée pour justifier l’importation ou la réception de dons internationaux de nourriture et de semences, démantèle la production paysanne locale et ses circuits de distribution. Le principe de souveraineté alimentaire a été développé et renforcé dans les luttes contre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), créée en 1995. D’autres actions de la Via Campesina, comme la campagne Semences : patrimoine des peuples au service de l’humanité avec une forte importance des femmes, ont également contribué à la construction de ce principe.

La 1ère Rencontre Internationale de la Marche Mondiale des Femmes (MMF) a eu lieu en 1998 et a défini une plateforme de revendications contre les causes de la pauvreté et de la violence, travaillées durant l’Action internationale de 2000. La première demande était d’éliminer la pauvreté en mettant en œuvre des lois et des stratégies nationales pour garantir que les femmes ne soient pas victimes de discrimination dans « leurs droits d’accès aux ressources de base telles que l’eau potable, la production et la distribution d’aliments afin d’assurer la sécurité alimentaire de la population ».

La 2ème Action internationale du MMF, en 2005, a organisé les revendications et la vision du monde du mouvement dans la Charte mondiale des femmes pour l’Humanité et a affirmé la garantie de la souveraineté alimentaire. La construction de cette Charte a été un processus très participatif qui a permis d’élargir l’agenda de notre mouvement par la contribution des femmes rurales.

La 3ème Action, en 2010, a organisé les revendications travaillées par les Coordinations nationales dans les domaines d’action, parmi lesquelles la défense des biens communs, où nous situons le principe de souveraineté alimentaire et la lutte pour l’atteindre. Nous nous engageons, en tant que mouvement, à créer et à renforcer les liens entre les femmes rurales et urbaines dans les circuits de distribution alimentaire.

La 4ème Action, en 2015, a placé ces débats au cœur des territoires avec des activités de mobilisation, d’échange et de formation dans les zones de production agroécologique et dans les zones touchées par les entreprises transnationales. En 2020, la 5ème Action s’est centrée sur les offensives des entreprises (avec des stratégies pour contrôler les semences et imposer la consommation de produits ultra-transformés) et les résistances féministes à celles-ci.

À chacun de ces moments, il est devenu plus évident que briser l’aliénation sur ce que nous mangeons implique de réfléchir à l’organisation du travail domestique et des soins. Nous nous sommes engagées à « Créer et renforcer les liens entre les femmes des milieux urbain et rural au travers d’expériences de vente directe, de marchés de producteurs, de la préparation et de la distribution collective d’aliments. Partager les connaissances et veiller à ce que « le point de vue urbain » ne s’impose pas dans les analyses et la mise en pratique. Lutter pour que les habitudes alimentaires changent : que les aliments de mauvaise qualité importés soient remplacés par des aliments sains, produits localement. Dénoncer l’hégémonie de l’agro-industrie et des grandes chaînes de supermarchés dans la distribution alimentaire ».

Réduire la surcharge de travail des femmes en consommant des produits ultra-transformés ou en transférant le travail de soins à d’autres femmes immigrantes, noires et pauvres n’est pas notre horizon. Pour les femmes pauvres, le droit à l’alimentation est une lutte permanente, qui se déroule dans des luttes collectives contre des prix élevés.

Selon les historiennes Tilly et Scott [1], les femmes au foyer du nord de la France refusaient de payer des prix exagérés, paralysaient les wagons et confisquaient la nourriture, déjà en 1911. Plus d’un siècle plus tard, nous continuons de faire valoir nos luttes pour changer les façons dont s’organise la reproduction de la vie. Cela se réalise dans des expérimentations collectives qui font partie de l’histoire du féminisme.

Nyèleni : sujets divers renforçant le principe et la lutte

Tout au long de cet itinéraire, l’alliance avec Via Campesina est, pour nous, une boussole. Ensemble, nous intégrons de larges articulations impliquant des mouvements environnementaux tels que les Amis de la Terre International, des mouvements de pêcheurs, des peuples autochtones, des travailleurs du secteur alimentaire. Dans ces articulations, le Forum de Nyèleni pour la Souveraineté alimentaire a été une étape importante. Le forum qui a eu lieu en 2007 à Selingué au Mali tient son nom de celui d’une paysanne mythique qui a réussi à cultiver le fonio, céréale importante dans l’alimentation de la région.

Là, divers mouvements sociaux se sont réunis pour approfondir le principe de la souveraineté alimentaire avec la contribution de différents secteurs. Nous avons discuté de la contribution des femmes à la production et à la préparation des aliments, y compris la production pour l’autoconsommation, généralement invisible, ainsi que de leurs connaissances et expériences qui assurent la diversité des espèces et des pratiques. Nous avons discuté des conditions de préparation de la nourriture : le travail domestique effectué principalement par des femmes, ignoré dans sa dimension économique, comme s’il s’agissait d’un prolongement naturel des attributions que la société patriarcale réserve aux mères et aux épouses.

Affirmer la souveraineté alimentaire implique de collectiviser et de déféminiser la préparation des repas. En même temps, cela signifie reconnaître les savoirs ancestraux des femmes dans ce domaine et la façon dont elles les articulent pour cultiver et sélectionner des variétés en fonction du goût ou de la facilité de transformation.

Dans un communiqué, les femmes présentes à Nyèleni ont rejeté « les institutions capitalistes et patriarcales qui conçoivent la nourriture, l’eau, la terre, le savoir des gens et le corps des femmes comme de simples marchandises ». La lutte pour la souveraineté alimentaire comprend la libération des territoires des contaminants de l’agriculture industrielle et de la violence, y compris celle contre les femmes.

Expérimenter d’autres façons d’organiser l’alimentation et les soins

Dans notre mouvement, des groupes de femmes cuisinent ensemble dans des restaurants populaires, avec des moyens créatifs d’organiser le travail et de distribuer ses résultats. Elles proposent, par exemple, le roulement de celles qui cuisinent, la garantie de repas gratuits pour les membres malades, la pression pour obtenir des subventions directes de l’État.

Au Pérou, les femmes des comités Verre de lait (Vaso de Leche) ont cherché à acheter du lait directement auprès des producteurs. Au même moment, elles s’opposaient fermement aux traités de libre-échange qui facilitaient l’importation de lait en poudre. Au cours des mobilisations, elles ont mis en place des occupations et des barrages routiers, et la cuisine a acquis un sens stratégique : des personnes en situation d’extrême vulnérabilité, qui au début ne cherchaient qu’une assiette de nourriture, se sont rapprochées des mouvements.  Dans un contexte de crise permanente du capital, exacerbée par les urgences socio-climatiques et la pandémie de covid-19, la solidarité assure l’accès à la nourriture et imprègne les actions de nos mouvements.

Dans les conucos [2] du Venezuela, dans les marchés de femmes au Mexique, entre autres expériences, les femmes cultivent la vie en mouvement, transformant l’économie et la politique et renforçant les liens féministes. Nous nous sommes réunies de nombreuses fois autour d’une galinhada au Brésil, d’un sancocho en Colombie ou d’un pap et chakalaka en Afrique du Sud. Et ce n’est pas par hasard que lors de l’Action internationale de 2010 au Brésil, la cuisine collective qui a été installée a reçu les manifestantes avec la devise « la cuisine est le cœur, sans nourriture il n’y a pas de révolution ».

Contre les nouvelles offensives du capital, nous continuons en résistance

Depuis le début de la Marche Mondiale des Femmes, nous nous sommes rassemblées dans la lutte contre les OGM non seulement pour leurs risques évidents pour la santé dus à l’augmentation de l’utilisation des pesticides, mais aussi pour nous opposer au contrôle des entreprises transnationales et à l’expansion des relations de marché à tous les domaines de la vie.

Les mêmes entreprises (entre entreprises agrochimiques et pharmaceutiques) vendent les OGM et les pesticides qui causent des problèmes de santé reproductive, puis vendent la procréation assistée. Les technologies sont passées du transgénique à l’édition génomique sans aucune régulation ni contrôle social. La médicalisation du corps des femmes a suivi avec l’ajout d’hormones et d’antidépresseurs pour apaiser la tristesse de vivre sans perspectives d’avenir.

Nous connaissons déjà les entreprises traditionnelles qui promeuvent la « révolution verte » avec des machines, des pesticides, des semences, des engrais chimiques et des banques. Maintenant, nous gardons un œil sur les entreprises technologiques qui accumulent et traitent des informations pour contrôler une agriculture 4.0. L’architecture juridique de ses interventions est construite dans des espaces tels que le récent Sommet sur les Systèmes Alimentaires des Nations Unies, réalisée sur commande du Forum de Davos, suivant le modèle des « parties prenantes multiples », dans lequel une société ou une fondation entretenue par des entreprises a le même poids qu’un État. 

Encadrant le genre comme un « levier de changement », des espaces comme celui-ci apportent des propositions (sous une prétendue écoute démocratique) telles que l’accès des femmes à la terre et la réduction de la charge du travail de soin. Il n’est cependant pas question de produits ultra-transformés, qui réduisent le travail de préparation à court terme, mais augmentent le travail de soin d’une population malade à cause d’une consommation excessive de sucres, de graisses et de sel. Il n’est pas non plus question d’accaparement des terres pour l’agriculture industrielle, notamment pour la production d’agrocarburants. Lorsque le lien entre la question alimentaire et environnementale est guidé par la marchandisation et la financiarisation, la capture du carbone semble une alternative durable, même si c’est une manière d’instrumentaliser le sol potentiellement rentable pour des entreprises comme Danone et Bayer.

D’autre part, dans le monde entier, les agricultrices construisent la vie et la fertilité des sols et assument la responsabilité sociale de la lutte contre la faim. Dans les zones de réforme agraire, elles reconstruisent des sols appauvris par une utilisation intensive, la contamination, par le compactage par machines et le piétinement des animaux en élevage extensif. Dans les zones d’agriculture urbaine, elles fabriquent des sols sur des terrassements ou des décharges. La diversité de ses cultures profite des espaces, de la luminosité et des synergies entre les plantes.

Sa relation avec des groupes d’achat collectif, direct et responsable, des initiatives de don ou d’échange de nourriture et des cuisines communautaires rapproche la campagne de la ville et concrétise la devise selon laquelle « manger est un acte politique ». L’agriculture qu’elles pratiquent s’inscrit dans l’époque des relations entre les êtres humains et les relations de ces êtres humains avec la nature. Une agricultrice l’a bien dit : « Je m’occupe de la plante, la plante s’occupe de moi. »

En ces 25 années de construction de la souveraineté alimentaire, en marchant côte à côte avec Via Campesina et les paysannes organisées à travers le monde, nous pratiquons un féminisme qui nourrit le principe de la souveraineté alimentaire. Grâce au féminisme, nous savons que la souveraineté alimentaire exige une réorganisation de la reproduction sociale qui redistribue la terre, le pouvoir et le temps libre. Que celle-ci soit élaborée dans des dialogues de connaissances, dans lesquels la créativité et le savoir des femmes organisent l’ordre du jour.

[1] Tilly et Scott sont les auteures de Women, work and family, publié par Routledge, Londres, en 1989.

[2] Le conuco est une pratique agricole traditionnelle communautaire ou familiale d’origine autochtone, basée sur la polyculture destinée avant tout à l’autoconsommation ou à l’échange communautaire, bien que la production excédentaire puisse également être destinée aux marchés populaires. Le conuco représente la conservation des techniques ancestrales, des aliments originaires. Au Venezuela, il représente également une résistance active contre le blocus économique.

Miriam Nobre

Miriam Nobre est agronome, militante de la Marche Mondiale des Femmes au Brésil et membre de SOF Sempreviva Organisation Féministe

Édition : Helena Zelic

Traduit du portugais pas Claire Laribe

https://capiremov.org/fr/experiences/souverainete-alimentaire-le-parcours-de-la-marche-mondiale-des-femmes/

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