Du coté du jazz (juillet 2021 -C)

Musique de la vie et de joie de jouer ensemble.

Michel Portal, 85 ans au moment des faits, affirme l’âge d’artères qui se refusent au vieillissement, « MP85 » a été le titre évident de cet album plein de sève. Dans les notes de pochette, il dit s’être précipité dans le studio lors, sans doute, du premier déconfinement. Si l’on ose s’en souvenir, le premier confinement nous enfermait dans un « chez nous devenu comme une prison ». La libération est venue de la musique et de la formation de son groupe qui réunit plusieurs générations pour une musique qui puise dans toutes les musiques populaires dansantes, à commencer – c’est pourtant le dernier thème – par un chant basque, « Euskal Kantua », un duo.

Bojan Z, au piano et claviers, m’avait raconté que Portal lui avait fait découvrir les mélodies serbo-croates, de son père, qu’il avait oubliées dans le rock et le jazz. Ensemble, ils les évoquent tout en faisant la part belle à d’autres cultures pour danser sous la lune, pour faire la nique au virus, pour démontrer que la vie ni simple ni tranquille mais là simplement.

Nils Wogram sait, au trombone, avoir cette sonorité des origines du jazz pour agiter les notes, titiller ses complices et susciter des réponses. Bruno Chevillon, à la contrebasse, brasse les soubassements rythmiques tout en mélangeant ses improvisations avec les autres et en dialoguant avec le batteur/percussionniste Lander Gyselinck. Le tout sera l’album des vacances. Une grande réussite.

Michel Portal : MP85, Label Bleu/Amiens distribué par L’autre distribution


Un navire nommé Espérance

Jean-Pierre Jullian est batteur et il veut battre le cœur de l’Humanité pour construire une nouvelle route maritime, de celles qui disparaissent dans le sillage des bateaux, pour voyager dans un autre monde. Le confinement avait forcé la voie vers un monde d’après qui ne soit plus celui d’avant. Le compositeur Jean-Pierre Julian ne l’a pas oublié. Puisant aux sources des poètes, en l’occurrence le sous-Commandant Marcos – souvenez-vous du Chiapas – et d’Alvaro Mutis, poète né à Bogotá, Il alimente le navire de tous ces chants profonds enracinés dans une terre puissante pour voguer vers le ciel.

Il a constitué un sextet qu’il fait sonner quelque fois comme un orchestre symphonique, Tom Pablo Gareilau vibraphone sait évoquer les souvenirs de son instrument, de Lionel Hampton jusqu’aux percussions de Strasbourg, Lionel Garcia au saxophone alto qui sait exprimer la colère comme la mémoire du free jazz, Adrien Dennefeld au violoncelle pour explorer les possibilités de la voix et de la musique dite classique, Aurélien Besnard clarinette basse, un instrument qui sait tout faire, Guillaume Séguron à la contrebasse pour l’évocation de la rencontre du jazz et du classique, une énumération qui indique que la musique ici ne choisit pas mais intègre toutes les nuances et écoles. Le jazz est l’un de ses affluents comme d’autres.

Une suite en trois parties intitulée « Ma y Ma » – deux mamans à l’origine de cette composition puissante -, « El Sub », « Le chant des dunes » et « El Gaviero », référence directe à Mutis comme l’indique le dernier titre « Marcos et Maqroll, guetteurs d’espérance », une promesse qu’il nous faudra tenir pour aller au-delà de cet embarquement.

Larguez donc les amarres…

Jean-Pierre Jullian sextet : Ma y Ma, Mazeto Square


Samara Joy, un nom prédestiné ?

Samara Joy, 21 ans au moment des faits, octobre 2020, a gagné la compétition de chant qui porte le nom de la plus grande des grandes vocalistes de jazz, Sarah Vaughan International Jazz Vocal. La victoire s’est traduite par l’enregistrement de ce premier album qui porte, en toute modestie, son nom, « Samara Joy », une joie sans contestation possible.

Samara prétend avoir découvert Sarah Vaughan tardivement en étant totalement troublé par l’interprétation d’icelle sur « Lover Man », qu’elle reprend sur cet album en lui donnant une sorte de naïveté que ce thème avait perdu. Sur cette lancée, elle a construit un album tout en mémoires non seulement de Sarah mais aussi de Billie ou de Nat « King » Cole. Mémoires qu’elle triture de sa voix d’une limpidité qui sonne étrangement en redonnant à ces « standards » une jeunesse, une promesse toujours réalisée.

Le trio qui lui donne la réplique – accompagnement ne convient pas -, celui de Pasquale Grasso, guitariste avec Ari Roland, contrebassiste très sollicité et Kenny Washington, un des grands batteurs d’aujourd’hui, sert d’écrin à la voix qui sait prendre des risques comme ce duo, avec la guitare, qui devait clore le disque sur « But Beautiful » si l’on en croit la pochette. Un 13e thème surgit, « Sophisticated Lady », composition de Duke Ellington, pour évoquer d’autres souvenirs, pour orienter vers d’autres routes.

Un album « carte de visite » certes mais aussi rempli de toutes les promesses d’une chanteuse à découvrir absolument.

Samara Joy, Whirlwind Recordings


Un Big Band joue la carte Jacquard

Fallait-il être grand-breton pour avoir l’idée de consacrer une suite à la carte Jacquard ? Sans doute. La Grande-Bretagne est le berceau de la révolution industrielle et la carte Jacquard est la première forme d’automatisation du métier à tisser, une carte perforée.

Julian Siegel, saxophoniste, clarinettiste basse et compositeur, a été inspiré par les informations nombreuses, étranges et imaginatives qu’elle contient. Commissionné par le Derby, un festival de jazz, il a réuni quasiment toute la fine fleur du jazz britannique pour former un grand orchestre et perpétrer son forfait, une longue suite en trois parties donnée en 2017 – enregistrée pour l’album – « Tales from Jacquard », des contes issus du Jacquard, un titre qui décrit la musique concrète qu’il a voulue. La pochette même de l’album vient à l’appui en dessinant le titre avec les perforations de la carte. La première partie commence par évoquer le bruit du métier à tisser dans ces usines du 19e siècle. Une idée originale bien servie par l’ensemble.

Il ne répond pas pourtant aux critères de la « musique industrielle » beaucoup plus brutale, Julian a une manière bien à lui de servir des perforations. Il propose un périple, à la fois dans les mémoires et dans les musiques. Il a conservé quelque chose de son compagnonnage avec Hermeto Pascoal ou Mike Gibbs entre autres. La référence au jazz donne de la légèreté à toutes les compositions, l’élasticité qui évite de tomber dans la lourdeur et la simple répétition. Il laisse aussi des plages de liberté pour permettre l’improvisation qui vient enrichir le matériau sonore sans le déflorer.

Les autres thèmes, notamment des réflexions sur le « Blues » ou la chanson « Song » comme le lien oublié, « The Missile Link » viennent apporter une touche supplémentaire pour appréhender les racines multiples du compositeur. Je ne peux ici citer tous les membres de l’ensemble mais ils participent pleinement à la réussite de l’album.

Julian Siegel Jazz Orchestra : Tales from Jacquard, Whirlwind Recordings.


Voyager de nuit

Un train file. Vers quelle destination ? Aucun voyageur ne le sait. Ils partent. Le reste fait partie des rêves éveillés. Les arrêts, les gares sont diverses comme les multiples cultures du monde, de ces musiques aux racines spécifiques qui arrivent quelque fois au statut de standard pour un ou plusieurs paysages. Elles dessinent un univers d’espoirs, de luttes, de combats, d’émotions souvent et toujours la mémoire pour faire pousser une nouvelle semence, en les bousculant, en leur faisant rencontrer d’autres univers.

La rencontre de quatre musiciens, qui se connaissent bien, est un creuset pour créer les atmosphères des différentes étapes proposées. François Chesnel, piano attrapant la queue des comètes du jazz, se mélangeant à la contrebasse de Fred Chiffoleau comme de la batterie de Fred Pasqua pour construire une rythmique ne craignant pas de s’échapper vers d’autres horizons par une complicité sympathique qui permet toutes les sorties de rail. Le quatrième personnage de ces nouvelles formant comme un roman, Yoann Loustalot, trompettiste et bugliste plein des sons des musiciens qui l’ont précédés pour réaliser une synthèse d’un son qui doit à tous pour ne tenir de personne.

Le quartet conduit, à travers toutes les teintes du bleu-noir ce « Sleeper Train ». Un train fait de tous les rêves d’une musique universelle, du bonheur pour faire pièce aux inégalités, aux racismes et trouver des voies de dialogue entre les cultures. La réussite c’est aussi celle du jazz capable de fédérer touts les affluents pour en faire un grand fleuve charriant les émotions du monde.

Montez dans un wagon, au hasard. Laissez-vous porter par vos propres rêves.

Chesnel/Chiffoleau/Pasqua/Loustalot : Sleeper Trait, Bruit Chic/Inouïes distribution


Pour Don Ayler

Albert Ayler, saxophoniste, est la référence connue du free jazz. Au grand dam de sa mère qui craignait pour son cadet, il avait engagé dans son groupe son frère Donald, trompettiste et compositeur. L’assassinat d’Albert, la volonté de rayer de la carte du jazz, la révolution du free a conduit à la disparition progressive dans les mémoires de Don.

Raymond Boni, seul à la guitare acoustique, a voulu le titrer de l’ombre envahissante de l’oubli. « Mémoire de l’oubli », un titre en forme de pied de nez et sous titré « Images for Donald Ayler » fait montre d’abord de la virtuosité du guitariste et offre la possibilité de se rendre compte du talent de compositeur. Le premier – et dernier – thème : « One day Malia will hear the solitary walker whisper », un jour Malia entendit le chantonnement du marcheur solitaire, dessine une silhouette encore floue, une figure en forme d’autoportrait du trompettiste.

En peintre, Boni le fait renaître en construisant des images diverses qui n’enferment pas Don Ayler dans un seul tableau mais l’installe dans sa complexité de compositeur. Boni donne ainsi l’envie de le réécouter, de le réhabiliter et de le convier, au-delà de la mort, à de nouvelles bacchanales. Joe McPhee, dans un texte qui n’est pas de pochette, participe au travail de mémoire avec une émotion qui fait mouche.

Une musique aride, ardue tout en étant une musique d’espoir, façonnée par tous nos combats pour une société plus juste. Il faut entendre Raymond Boni parlant de Don Ayler et entendre le trompettiste pour faire pièce à tous ces oiseaux postmodernes qui ne savent plus ce que révolte veut dire.

Raymond Boni : Mémoire de l’oubli, Mazeto Square

Nicolas Béniès

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