Contre l’amère sensation de « perdre sa vie à la gagner »

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Dans son avant propos, Tony Demonte parle de réduction collective du temps de travail (RCTT), d’un outil « pour convaincre de la légitimité de nos combats », de reconquête idéologique, de pensée utopiste, d’énergie et de force de soulèvement. « Comme syndicaliste, je pense que le rappel des notions qui est fait dans cet ouvrage, notamment celles qui fondent l’exploitation, mériterait, au minimum, d’être (re)lu par tout.e.s les permanent.e.s du mouvement syndical et les délégué.e.s responsables d’équipes syndicales »…

Selena Carbonero Fernandez rappelle que la RCTT peut-être « un outil d’émancipation si on sort d’une conception sexuée du temps ainsi libéré ». Elle plaide comme son organisation syndicale pour la « réduction collective du temps de travail (RCTT) avec maintien du salaire et embauches compensatoires ». Aujourd’hui la réduction du temps de travail, outre le chômage imposé, passe par des solutions individuelles qui « sont loin d’être neutre du point de vue du genre ». Quatre-vingt pour cent des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes. Les régimes individuels de baisse du temps de travail pénalisent les femmes et renforcent la division sexuelle du travail…

Seule une réduction collective et massive du temps de travail peut ouvrir une remise en cause de l’ensemble des rapports de domination, permettre de dégager du temps pour gérer les entreprises et les affaires de la cité (autogestion), prendre en charge de manière égalitaire le travail domestique et libérer du temps pour soi…

Dans sa préface Mateo Alaluf aborde l’exploitation de la force de travail, l’aliénation des travailleurs et des travailleuses, la distinction entre emploi et travail, les salaires et les conditions de travail, la réduction du temps de travail, l’appropriation du travail gratuit, l’enjeu politique de « l’usage que la société réserve aux gains de productivité », les préconisations de J. M. Keynes en 1930 d’une semaine de travail de 15 heures, le « royaume de la liberté »…

« Contrairement donc à ceux qui soutiennent « la perte de centralité » et la « raréfaction du travail », l’emploi a considérablement augmenté, le temps de travail a diminué et le salariat est plus dominant que jamais »

Ce n’est pas la diminution de l’emploi, mais bien le ralentissement de la réduction du temps de travail qui explique le niveau de chômage. Et les mesures néolibérales de déréglementation du temps de travail, d’allongement de la période de travail pour bénéficier de la retraite, de développement des contrats précaires, d’annualisation du temps de travail, de temps partiels ne peuvent que favoriser un chômage de masse…

La réduction du temps de travail est au cœur « du conflit qui oppose le travail au capital »…

 

Le livre est divisé en trois parties : Au cœur de l’exploitation capitaliste, Le long combat pour la réduction du temps de travail (au niveau international, en Belgique) ; Réduction radicale et généralisé du temps de travail (En finir avec la flexibilité et la souffrance de travail ; Quelle réduction du temps de travail ? ; Esquisse pour une autre société.

 

Dans une première partie, Dennis Horman discute, entre autres, du soi-disant coût trop élevé du travail, du travail humain, de création de valeur, de l’exploitation dissimulée, de l’entreprise, « Aujourd’hui comme hier, l’entreprise est bien le lieu du tannage, où les salarié.e.s sont détroussé.e.s de la plus-value, où se révèle enfin le secret de l’accumulation de richesses, l’origine du profit : l’appropriation de travail gratuit par les propriétaires des moyens de production », de travail gratuit ou de surtravail, de la force de travail, de la journée de travail, de dépossession, d’expropriation, de marchandisation, de l’histoire et de la violence du mode de production capitaliste, d’accumulation par dépossession, de surproduit social, de rapports sociaux et de rapports de subordination, de profits, d’évasion fiscale, de concentration des richesses, de dynamique productive, des exigences du capital, des droits de tirage sur la richesse future, de conflictualité et de lutte des classes, de novlangue, d’extension du salariat…

Je souligne les passages sur la productivité, la division entre productif et improductif, la matérialité ou l’immatérialité de travail, la production du vivre et le travail gratuit des femmes, la révolution féministe…

Un présentation pédagogique, avec des exemples bien choisis, même si certains points ou références me paraissent discutables.

 

Dans la seconde partie, l’auteur revient sur des épisodes de la lutte séculaire pour limiter la journée de travail, les premières lois sur le travail, les congés payés, la baisse du temps de travail hebdomadaire, les réponses patronales à la baisse du taux de profit et les politiques néolibérales.

Il fournit des exemples détaillés en Belgique, dont la récente Loi Peeters, « Une loi qui, en ce qui concerne le temps de travail, nous ramène près d’un demi-siècle en arrière », les négociations individuelles et le déséquilibre entre travailleur/travailleuse et employeur, l’annualisation du temps de travail, le temps partiel, l’allongement de la durée du travail pour pouvoir bénéficier de la retraite, la volonté de « faire sauter toutes les règles qui protègent notre temps de travail »…

 

« Il est vital, pour se réapproprier un avenir, de se nourrir d’une perspective fondatrice du mouvement ouvrier : celle d’une réduction collective du temps de travail (RCTT), sans perte de salaire, avec embauche compensatoire. Ridiculisée par ses adversaires, elle paraît aujourd’hui hors d’atteinte. Mais il serait dangereux de la réputer à jamais inaccessible. Elle permettrait de combiner une revendication sur la création d’emplois utiles à un programme politique de réappropriation des richesses produites par les salarié.e.s.

La RCTT permet de travailler moins pour travailler tous, de travailler pour diminuer la concurrence sur le marché du travail et permettre la construction d’un rapport de force favorable aux salariés et, enfin, de travailler tous afin de permettre une réappropriation des richesses et de subordonner la production à des finalités sociales et environnementales » Nicolas Latteur – CEPAG

Réduction radicale et généralisée du temps de travail : un combat central et d’actualité ! Il faut à la fois en finir avec la flexibilité et la souffrance au travail, arrêter de perdre sa vie à la gagner…

Denis Horman analyse l’extension de l’emploi à temps partiel, la flexibilité, les flexi-jobs, l’emploi temporaire, les horaires atypiques (il faut ajouter la banalisation du travail de nuit), leurs conséquences sur la santé physique et psychique des salarié·es, les accidents du travail, la réalité d’un « un état d’esprit négatif persistant lié au travail, caractérisé par l’épuisement, physique et émotionnel, un sentiment d’inefficacité, une démotivation et des comportements dysfonctionnels au travail » (Isabelle Hansez citée par l’auteur).

Il revient sur les évaluations et les leçons des 35 heures en France.

Réduction radicale et généralisée du temps de travail, oui mais : quelle réduction du temps de travail ? « La réduction collective du temps de travail instaurant la semaine de 32 heures de travail, réparties sur quatre jours, sans perte de salaire, sans augmentation des cadences et avec embauches proportionnelles est une des revendications assez largement partagée, avancée au niveau syndical et par des organisations politiques », et pourquoi pas les 30 ou les 28 heures par semaine…

Réduction généralisée et collective pour créer les conditions d’une alliance entre toustes les salarié·es au-delà de leurs statuts actuels, pour diminuer le chômage et donc aussi améliorer le rapport de force en faveur des salarié·es. Réduction radicale pour peser aussi sur la surexploitation de la force de travail et la destruction de la nature, pour poser des changements structurels dans l’organisation de la production et de la société. Réduction du temps de travail et réduction des cadences, « La réduction massive du temps de travail à l’intérieur des entreprises, avec réduction des cadences, avec embauche compensatoire, permettant à ceux et celles qui sont à l’extérieur de bénéficier d’un emploi, reste d’une brûlante actualité », partage du travail entre toustes et donc embauches compensatoires des mesures de réduction des cadences et des horaires.

Contre de l’arbitraire patronal, contrôle des salarié·es sur la mise en place des mesures, la pénibilité, les emplois précaires, les heures supplémentaires, sur les éventuelles aides financières (peut-être faudrait-il aussi remettre en cause le monopole d’embauche des employeurs)…

 

« La réduction du temps de travail, telle que nous la concevons avec d’autres organisations et mouvements sociaux, pourrait être un élément essentiel de tout projet de transformation sociale. Comme nous l’avons déjà indiqué, c’est l’outil qui permet de faire des gains de productivité et d’automatisation, non pas un facteur d’exclusion, de régression sociale mais de réduction du temps de travail, de libération.

C’est aussi une des conditions nécessaires pour une réduction des inégalités entre femmes et hommes. Elle implique également une rupture avec le « modèle » productiviste et consumériste inhérent à ce système capitaliste.

Enfin, la conquête du temps libre nous libère partiellement des chaînes de l’aliénation, ouvre la possibilité pratique de l’épanouissent individuel, de la disponibilité pour construire un type d’organisation sociale radicalement différent où le mot solidarité ne disparaît pas dans le sablier du temps »

La réduction collective et radicale du temps de travail permet de tracer une « esquisse stratégique pour une société ». Le temps n’est pas un neutre défilement des secondes, le temps et sa mesure ont été un carcan dessiné par le mode de production capitaliste. C’est bien ce temps de la marchandise qu’il faut briser pour que, collectivement et individuellement, chacun·e puisse avoir le temps de choisir démocratiquement et de bénéficier de temps pour soi…

L’auteur développe de nombreuses pistes sur la réappropriation collective du présent condition d’autres futurs. Il s’agit comme il l’écrit en conclusion de partir « à la conquête du temps volé ! »

Denis Horman : Leurs profits… nos vies !

Pour une réduction collective et radicale du temps de travail

editions Couleur livres, Mons (Belgique) 2021, 146 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Contre l’amère sensation de « perdre sa vie à la gagner »

  1. Même avec les 35 heures il y a un retour fréquent aux 39 heures. Dans certains emplois tels que le nettoyage les femmes n’ont presque jamais un temps complet donc de faibles salaires, il faudrait réfléchir à « unifier » sur les 35 heures et sur des salaires minimum plus élevés, difficile combat vu l’éclatement du salariat.

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