S’adresser aux communeuses et communeux « par-delà le temps »

C’est un livre singulier et particulièrement attachant qui vient d’arriver sur les tables des libraires. Pour accompagner les 150 ans de la Commune de Paris, les éditions La Découverte ont suivi et soutenu le projet de Ludivine Bantigny (1) d’évoquer cet événement émancipateur de façon directe et hétérodoxe pour une historienne de métier. Avec la couverture de son nouveau livre, l’auteure donne immédiatement le ton. En reprenant une photo de tournage issue du film de Peter Watkins, La Commune. Paris 1871, elle affirme d’emblée sa volonté de relier les combats d’hier à ceux d’aujourd’hui, en accord avec le titre de l’ouvrage : La Commune au présent.

Ce livre n’a pas pour objet de se substituer à une énième histoire de la Commune. La forme épistolaire employée montre, dès les premières lignes, l’intention de l’auteure : s’adresser aux communeuses et communeux « par-delà le temps », dans une soixantaine de lettres sans détour. Rédigées dans un esprit de grande complicité, ces missives permettent à leur auteure de remonter le temps, de retracer les parcours, les engagements, de se souvenir… mais aussi de donner à leurs destinataires des nouvelles actuelles des combats pour l’émancipation : luttes féministes, Nuit Debout, révolte des Gilets jaunes, défense des communs avec les ZAD…

Ces ponts que l’auteure jette avec constance, de lettre en lettre, entre les luttes d’hier et celles d’aujourd’hui sont tout autant au cœur du livre que les expériences et les trajectoires des combattant·es de 1871.

Ludivine Bantigny a choisi le tutoiement pour s’adresser aux destinataires de ses lettres. Presque autant de femmes (dont une inconnue) que d’hommes. Elle affirme en cela une proximité à la fois politique et solidaire, comme il est d’usage entre participant·es à une lutte commune. Cette forme d’interpellation ne diminue à aucun moment l’admiration et le respect qu’elle leur porte. On a envie de dire, bien au contraire, car l’émotion est au rendez-vous de chacune de ces lettres.

Si ce livre ne constitue pas une énième histoire de la Commune jour par jour, il offre tout de même l’opportunité pour l’auteure d’embrasser l’événement en évoquant, avec chacun et chacune des destinataires, des épisodes, des prises de position, des réussites et des échecs, des moments de joie intense ou d’abattement, du début joyeux et plein d’espérance jusqu’à l’issue tragique. Ce qui permet à un lecteur ou à une lectrice non spécialiste de s’emparer de ce moment insurrectionnel, d’en saisir les subtilités et de pénétrer dans les têtes et les cœurs de celles et ceux qui nous ont précédés, il y a maintenant 150 ans, dans les luttes pour l’émancipation et la défense des communs.

Citer des passages de ces lettres serait les déflorer. Elles ont chacune été écrites pour être lues dans un seul et même souffle. Par la lecture solitaire ou par le biais de lectures publiques par des comédien·nes, elles conserveront toute leur puissance d’évocation. Une centaine de documents du temps et de photos actuelles viennent renforcer le télescopage du passé et du présent, voulu par l’auteure.

Avec ce livre, Ludivine Bantigny fait la démonstration que l’historien ou l’historienne ne peut être indifférent·e au sujet qu’il aborde. Que des savoir-faire issus de la recherche et d’une capacité d’analyse, renforcés par des qualités littéraires, peuvent être mis à la disposition de convictions et laisser de côté une neutralité de mauvais aloi.

Ce livre est en cela fidèle à ses prises de position et à ses écrits. L’auteure n’écrivait-elle pas, en 2019, dans L’œuvre du temps : « Je n’ai pas le temps du silence ou de l’indifférence, pas le temps de grillager les champs : la recherche d’un côté et l’engagement de l’autre, séparés. Car le temps presse : celui du monde et, tout en bas le mien (…) Est-ce comme historienne que je m’exprime publiquement ? Oui et non. Oui, parce que ce métier et cette formation ont forgé mes positions, dans l’étude du passé et de ses possibilités, dans ses futurs imaginés. Non, parce que ces engagements me dépassent : ce sont ceux de tout un chacun sur ce qui nous est commun. » (2)

Marc Plocki

https://blogs.mediapart.fr/faisons-vivre-la-commune/blog/090321/la-commune-au-present-une-correspondance-par-dela-le-temps-de-ludivine-bantigny

(1) La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny. Editions La Découverte, 2021. 400 pages, 22 €

(2) L’œuvre du temps, de Ludivine Bantigny. Editions de la Sorbonne, 2019. La citation se trouve page 175 dans l’article intitulé Sans engagement ?


Sommaire

Je vous écris de nos nuits. À Louise Michel
Vous nommer. 
À Pélagie Daubain
Un suspens du temps. 
À Jules Vallès
I. À l’assaut du ciel
Sauvons-nous nous-mêmes. 
À Eugène Pottier
Les vouleurs. 
À Auguste Vermorel
L’affiche rouge. 
À Gustave Tridon
L’heure zéro : le basculement dans l’événement. 
À Germain Turpin
La mort rue des Rosiers. 
À Armand Herpin-Lacroix
Jours de justice. 
À Céleste Hardouin
II. Inventions d’inconnu
Changer la vie par la démocratie. 
À André Léo
Le salut commun. 
À Louis Boissier
Sur la place Internationale. 
À Amilcare Cipriani
Votre détresse au Mont de Piété. 
À Amélie Defontaine
L’étreinte des prêteurs d’argent. 
À Benoît Malon
À l’école de la Commune. 
À Maria Verdure
Adieux à Dieu. 
À Hortense Urbain
Le bon Dieu a fait son temps. 
À Joseph Rousselle
Le jour et la nuit. 
À Léo Frankel
Le travail et la démocratie sociale. 
À Georges Bertin
III. Les femmes, l’histoire, l’espoir
À travail égal, salaire égal. 
À Angelina Sabatier
Rue de la Sororité. 
À Octavie Tardif
Histoire d’elles. 
À Elisabeth Dmitriev
Un nœud rouge dans les cheveux. 
À Herminie Cadolle
Jouissances inconnues. 
À Marie Soulange
IV. Rapports au temps. Futur, passé, présent
Germinal. 
À Jean-Baptiste Clément
Bataclan jacobin. 
À Arthur Arnould
L’époque qui copie est perdue. 
À Félix Pyat
Le passé fait d’ossements humains. 
À Maxime Vuillaume
V. Lieux communs
L’art de la joie. 
À Auguste Barou
La bonne parole. 
À Lodoïska Kawecka
Danser sur un volcan. 
À Rosa Bordas
Dans la maison de Thiers. 
À Jules Fontaine
Changer la mort, changer la vie. 
À Léon Vafflard
Sur les barricades. 
À Napoléon Gaillard
Sur le front. 
À Augustine Pluchard
VI. Vous abolir, vous détruire
Crâne emporté. 
À Jules Gage
Vos corps morts. 
À Eugène Jumeline
Les inlassables.
À Charles Delescluze
Quelques mots atroces. 
À Adèle Chignon
Une averse de fer et de sang. 
À une inconnue
Le prix d’une vie.
À Auguste Blanqui
VII. Survivants
Comment sauver sa vie. 
À Firmin Masselot
Les réprouvées. 
À Léontine Suetens
Tout est à nous. 
À Hortense David-Machu
Ce qui reste. 
À Élodie Duvert
VIII. La vie des morts
À l’heure de ta dernière heure. 
À Eugène Varlin
Grands jours et grands soirs. 
À Gustave Courbet
Lili. 
À Prosper-Olivier Lissagaray
Le Rouge. 
À Joseph Favereau
À votre humanité. 
À Delphine Leroy
Anachronismes. 
À Zélie Giraud
Rages. 
À Félix Nadar
IX. Échos passés d’un monde à venir
L’oubli ne se décrète pas. 
À Alix Payen
Je lutte donc je suis. 
À Eugène Vermersch
Police partout, justice nulle part. 
À Victor Hugo
Communalismes. 
À Élisée Reclus
Et brisons nos entraves. 
À Paule Mink
Des pas vers l’après. 
À Nathalie Le Mel
Mondes communs. 
À Francisco Salvador Daniel
X. Il faut que nos morts nous apprennent à vivre 
Spectres de Mai. 
À Victorine Brocher
L’histoire finira par voir clair. 
À Louise Duru
S’échapper du vieux monde. 
À Louise Michel

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.