Histoires dés-enfouies et transmises par des femmes

Avec les aimables autorisations des autrices,
du préfacier et de l’éditeur

Dans les sables mouvants de l’histoire des pays pourfendus par la guerre civile et la décolonisation, il reste toujours des histoires enfouies. Enfouies, enterrées sous des couches de sédiments humains, sous des respirations dont les échos nous parviennent encore. Cet ouvrage est un exemple du surgissement de l’histoire, de sa résilience au temps et de son accomplissement. Il s’accompagne d’une réflexion sur les sciences humaines et sociales et se termine par un épilogue redouté. Comme point de départ, deux chercheuses, l’une ethnologue, l’autre ethno-historienne, se rencontrent via le cyberespace et échangent sur le destin particulièrement heurté de Dung, femme métisse vietnamo-marocaine et enfant de la guerre d’Indochine. Elles mènent l’enquête pour retrouver la vérité historique et sociologique de son histoire familiale, sociale et finalement internationale.

Cette enquête se nourrit de la réflexivité, imprévue, des deux chercheuses sur leur propre parcours, alimentée par une curiosité et un respect mutuel. La dimension psychologique de l’ouvrage lui confère une qualité rare dans les études académiques : celle de mettre en avant un processus de recherche-création qui vise à établir à la fois une micro sociohistoire de colonisé.es/décolonisé.es et une création littéraire à cheval entre le témoignage sur autrui et le récit de soi tout en ne négligeant pas les enjeux pratiques et intellectuels d’une recherche. Car au-delà de cette plongée interne réflexive, le récit fourmille de détails sur leurs observations participantes respectives et sur les aléas pratiques et techniques de leur terrain de recherche et de leur communication interactive. D’aucun pourrait y voir un carnet ethnographique écrit à quatre mains par deux générations différentes de femmes (celle de Paris 1968, celle de Tian’Anmen 1989) ou un échange épistolaire poético-politique autour d’une enquête sociohistorique transnationale.

En tant qu’enseignant-chercheur sur les Mémoires d’Indochine, j’ai toujours mis l’accent sur la parole oubliée, les silences persistants, les récits personnels, les trajectoires alternatives qui s’entrechoquent avec la Grande Histoire du récit national(iste) des pays de la péninsule indochinoise. Le texte de Nelcya Delanoë et de Caroline Grillot retrace cette « petite histoire » établie par des femmes et des hommes, ces « petites gens », qui la traversent. Ici, la micro-histoire des soldats, non point « blancs » mais maghrébins de Hô Chi Minh, ralliés au Viêt Minh pendant la guerre d’Indochine, réintègre l’histoire nationale de trois pays à la fois : France/Maroc/Viêt Nam dans une triangulaire qui s’affranchit du temps qui passe. Mais l’histoire s’élargit avec Rachana, la cambodgienne rescapée des Khmers rouges, et encore d’autres destins croisés sur la route de l’enquête comme celui de Malika ou du sociologue Trinh Van Thao.

L’ouvrage participe de cette découverte du « défilement du monde » et de ces traces fragiles, de ce dés-enfouissement de l’histoire, si nécessaire pour mieux cerner la complexité des destins individuels quant ils rejoignent et nourrissent le récit, toujours évolutif. À travers une enquête de douze ans, les deux autrices démontrent comment histoire, anthropologie, relations internationales et enjeux tant mémoriels que diplomatiques ont pu se rencontrer et s’élaborer à partir du destin de Dung, une « poussière de poussières d’empires ».

L’ouvrage est aussi une histoire genrée, cette « caravane de femmes » disent les autrices, car les femmes, victimes et actrices de leurs propres destins, sont au cœur de ce texte. Deux chercheuses rendent justice à l’histoire d’une femme malmenée par la guerre des hommes, la décolonisation et le temps postcolonial. C’est l’histoire d’un trio féminin en quête d’existence, de reconnaissance et de vérité. Le destin de Dung est à l’image de milliers d’autres que les deux chercheuses ont extirpées de la torpeur de sociétés confucéennes, patriarcales et post-communistes, violentes et gluantes de noirceur. Soulevant le voile de la domination masculine, les femmes « poussières d’empire » rejoignent ainsi les « convolées » des espaces frontaliers. Et toujours, pour elles, dans cette situation clivée à leurs dépens, il faut se battre.

L’intérêt fondamental de ce récit est aussi de démontrer comment le passé, que l’on pensait définitivement « invisibilisé » peut se reconnecter de façon magique au temps présent. Cette nouvelle visibilité a été rendu possible grâce à l’enquête et publié en continuité des ouvrages et articles des deux chercheuses. Ici, au sein de ce texte volontairement hybride, les individualités fracassées par les idéologies apparaissent dans toute leur humanité. Comme le souligne Nelcya Delanoë « les câbles que les histoires coloniales puis les histoires de la post-indépendance ont enfouis, maquillés au point de les rendre méconnaissables » reprennent ici formes et vies. Ajoutons : grâce à la pugnacité de ces deux chercheuses.

Enfin, ce récit, issu d’un processus volontaire et assumé de recherche-création, nous invite à réfléchir sur notre condition de chercheur/se et à mieux mesurer la complexité du temps colonial dont les traces et les cicatrices interrogent encore notre destin français par delà les frontières et les espaces mentaux, multi-situés et connectés. Ce temps colonial percute l’actualité et résonne encore dans cette triangulaire spacio-culturelle France/Maroc/Viêt Nam. La discussion interdisciplinaire qu’engage ce récit à la fois anthropologique et sociohistorique nous semble à ce titre un exercice inédit et novateur. Rien ne sert de raconter ici ce qu’il recèle, laissez-vous porter par ce récit pluriel et singulier. L’arche perdue de ces histoires et de ces mémoires malmenées vous est désormais transmise.

François Guillemot

CNRS, Institut d’Asie Orientale

Lyon, 12 décembre 2020

Nelcya Delanoë – Caroline Grillot

Nelcya DelanoëCaroline Grillot : CASABLANCA – HANOI

Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales

Editions L’harmattan, Paris 2021, 162 pages, 17,50 euros

https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?

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