Chère Christine Delphy,

Vous avez relayé récemment un article de G. Duché dans lequel elle interroge – entre autre – le bien fondé des intervention du STRASS à l’Université Paris Diderot dans un DU « violences faites aux femmes / Violences de genre ». Suite à cet article, j’ai eu envie de réagir.

J’ai été victime de la prostitution. J’en suis aujourd’hui sortie. Je trouve dans les écrits des féministes comme vous, abolitionnistes, matérialistes, un soutient politique qui me confirme la légitimité de ma douleur, et qui œuvre à y mettre fin. En lisant cet article, j’ai repensé à deux expériences que j’ai eu, l’une avec une assistante sociale, l’autre avec mon médecin traitant. Ces deux « anecdotes » se sont déroulées en 2019, cela faisait environ quatre ans que j’étais sortie de la prostitution.

1. Expérience avec le médecin traitant : Nous sommes en 2019, j’ai rendez-vous avec mon médecin traitant pour qu’il me mette en arrêt. J’ai un travail « normal » (à comprendre un travail de bureau, avec des horaires fixes, dans lequel aucune activités sexuelles ne m’est demandé), mais c’est la première fois justement, que j’ai un travail « normal » depuis que je suis sortie de la prostitution. Et je me sens très mal, car je n’arrive pas à comprendre comment je dois mener mes relations interprofessionnelles. Je suis toujours sur la défensive, je me sens attaquée perpétuellement par mes collègues, je prend des médicaments au travail pour être plus calme. Je suis obligée de taire une énorme partie de moi, envahissante, j’ai l’impression de jouer un rôle. J’ai l’impression de me balader avec une pancarte « ancienne pute » sur le visage et ne comprends pas pourquoi je ne peux pas le dire tout haut, j’aimerais la compassion de mes collègues et en même temps j’ai honte. Mes relations au travail se dégradent et je vais très mal. J’aime bien mon médecin traitant. C’est quelqu’un de bienveillant, qui explique très bien les choses, qui est à l’écoute, qui ne juge pas. C’est pourquoi quand j’arrive à son cabinet ce jour là et que je souhaite lui expliquer ce que je ressens, je sais qu’il comprendra. C’est à peu près le cas. Une fois que j’ai expliqué, il me dit qu’il va me faire un arrêt, s’informe de mon suivi psy pour vérifier que je pourrais être aidée pendant mon arrêt. Puis nous discutons un peu du milieu de la prostitution, ce qui s’est passé, la violence, etc. Et là il me dit « vous avez eu raison d’être partie. La souffrance au travail c’est un vrai problème. Aucun travail ne doit pousser les gens à souffrir ». Je reçois cette phrase très violemment. Comme j’ai beaucoup de sympathie pour lui, je crois à une maladresse et lui dit « ce n’est pas un travail vous savez » ce à quoi il me répond quelque chose comme « pas pour vous visiblement. Mais ce que je veux dire c’est qu’il ne faut jamais accepter que le travail devienne une souffrance, et ce, peu importe le type de travail que vous exercez ». J’ai pris cette phrase comme un coup de poignard. Je lui ai dit que j’étais blessée, et comme c’est, je le pense sincèrement, un bon médecin, il a écouté, et il m’a dit « je pense que nous, médecins, sommes mal informés sur ces sujets. Si vous avez des documents à me faire lire sur le sujet, n’hésitez pas à me les envoyer ».

Je ne lui ai jamais envoyé de documents car je « n’ose pas ». Mais je continue de le consulter lorsque je suis malade. Si je raconte cette anecdote, ce n’est pas pour pointer du doigt ce médecin, pour qui, j’espère qu’on l’aura compris, j’ai du respect et de la sympathie. Simplement je déplore que dans le milieu médical, on puisse entendre que la prostitution est un métier, et que la violence qui lui est inhérente ne résulte en fait que de « souffrance au travail », comme si j’étais en burnout, comme si j’étais épuisée par des horaires inacceptables. Cela me choque profondément. Et visiblement, ce médecin n’a pas eu d’informations sur la violence prostitutionnelle lors de ses études en médecine, ce que je déplore bien sur, mais cela m’interroge encore plus concernant les interventions du STRASS dans la formation de professionnel.le.s de santé / travailleurs/euses sociaux. Les viols, les étranglements, le manque d’hygiène des « clients », être touchée partout, tout le temps, l’alcool que les clients nous forcent à boire, l’alcool qu’on boit nous même pour mieux accepter une situation…

Est-ce seulement de la souffrance au travail ?

2. Expérience avec l’assistante sociale Nous sommes fin 2019, ma santé psychologique se dégrade. Je subi très mal le changement drastique entre prostitution et travail de bureau. Je souffre de stress post traumatique, au travail, on me trouve bizarre. On ne comprend pas mes réactions. On me fait sentir que je ne suis pas à ma place, que je ne suis pas appréciée. On parle dans mon dos, quand j’arrive dans une pièce les gens se taisent. Probablement parce que j’ai des réactions violentes. Je suis à vif, je prends tout très mal. Je cherche de la doc sur « l’après prostitution » dans un travail « normal ». Est-ce que ce décalage que je ressens est normal ? Il ya peu de ressources. Je parle de tout ça à ma psychiatre, qui me suit depuis environ deux ans et pour qui j’ai de l’estime. Cela fait plusieurs fois que mes arrêts sont renouvelés. Je reviens au travail quelques jours, parfois un peu plus, je crois que ça va aller, puis je me remets en arrêt. Puis, je ne peux plus mettre les pieds au travail. On parle ensemble de mettre fin à mon contrat mais j’ai trop de questions concernant l’aspect administratif ; aurais-je droit à des aides ? À du chômage ? Je n’y connais rien. Et pour moi, perdre mon travail est synonyme d’un retour dans la prostitution, ce qui m’effraie complètement. Elle m’invite à voir une assistante sociale, elle prend le rendez-vous pour moi. Selon ma psychiatre, on pourrait parler du statut handicapé. Selon elle, j’entre dans les « critères » du handicap. Dépression, stress post traumatique, problèmes d’addiction, elle n’est pas étonnée de me voir galérer au travail et pense qu’un temps de pause serait bénéfique. Elle me parle de l’AAH mais m’explique qu’elle ne connait pas suffisamment ce dispositif et que c’est l’assistante sociale qui sera à même de m’en parler.

Le jour du rendez-vous avec l’assistante sociale, je crois donc que j’aurais accès à de l’information sur la question, sur l’AAH, qu’elle m’aidera peut être à « préparer un dossier », j’en sais rien, je sais pas comment ça se passe. La réalité est toute autre ; elle me demande pourquoi je veux quitter mon travail et pourquoi je pense qu’il serait bon pour moi de ne plus travailler quelques temps. Alors je lui parle de la prostitution. Et froidement, elle me répond que ça n’a rien à voir avec le handicap. Je lui parle de ma dépression, et elle me dit qu’on fait tous des « mauvais choix » et que « personne n’aime vraiment son travail ». Elle me dit que je peux toujours me mettre au chômage (à savoir que mes droits ARE sont moins élevés que le montant de l’AAH) mais qu’avoir le statut handicapé risquerait de m’éloigner de l’emploi trop longtemps, alors que je suis jeune (j’ai moins de trente ans). Selon elle, si je me mettais à l’AAH, je serais « tentée » d’y rester longtemps, ce qui rendrait ma réinsertion dans l’emploi encore plus difficile plus tard. Alors que ce que je vis n’est « qu’une souffrance temporaire ». Au delà de propos plutôt banalisant sur ce que j’ai vécu, elle a un comportement froid, elle ne semble même pas se rendre compte que ce que j’ai vécu était violent. Là encore, j’ai l’impression d’entendre des remarques sur « la souffrance au travail ».

Je repars sans aucune information sur le statut d’adulte handicapée, convaincue qu’il ne sert à rien de faire cette demande et que je n’entre pas dans les critères.

Aujourd’hui, je suis au chômage. Je n’ai aucune idée de combien de temps je vais y rester et je ne me sens pas vraiment capable de retravailler pour l’instant.

J’écris tout ça parce que j’aimerais que les personnes à qui on fait appel, les médecins, les travailleurs sociaux, les aidants, tous les professionnel.le.s, comprennent la violence que c’est de traiter la question de la prostitution comme un travail. Non seulement c’est dur d’en sortir, mais une fois sortie, c’est dur de se réhabituer à une vie normale (ou « s’habituer », puisque pour d’autres prostituées, la violence a toujours fait partie de leur vie). Quand on fait face à quelqu’un qui nie cela, c’est une douleur de plus. Je ne veux plus avoir à convaincre que la violence fait mal, que la violence n’est pas un travail.

Je ne demande pas à ce qu’on traite l’ensemble des personnes en situation de prostitution ou anciennement prostituées comme des victimes de manière systématiques sans les consulter. Je demande à ce que ces professionnel.le.s laissent leur avis de côté et s’adapte à la personne qu’iels ont en face. Si la patiente utilise le terme « travail » pour définir son activité, il serait violent de lui imposer un autre terme. Mais si la patiente explique avoir beaucoup souffert, ne pas réussir à s’insérer professionnellement quatre ans après sa sortie, et en parle comme une violence, il est tout aussi violent de lui en parler comme d’un travail.

Laurie

Une réponse à “Chère Christine Delphy,

  1. Bravo Laurie,
    Je comprends ce que vous avez écrit, et j’essaie de comprendre la violence que vous avez subie car toutes les survivantes de la prostitution en parle.
    C’est pourquoi les militant·es du STRASS ne sont pas les mieux placé·es pour former les professionnel·les de la santé et du social. Ce sont des personnes comme vous qui devriez ouvrir yeux, oreilles et pensées de ces professionnel·les.
    Je suis sûre que vous arriverez à rencontrer un lieu professionnel qui saura vous accueillir telle que vous êtes.
    Bon courage à vous.
    Hélène

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